‹ Au pays des CanaquesChapitre 13 sur 41 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'empire du nickel. — L'industrie du nickel et l'industrie minière en Nou- Telle-Galédonie. — Repas canaque ; variété de leur alimentation. — Après le dîner ; gazette et conteurs. — Taro, bananier.

Entrons maintenant dans l'empire du nickel, car le massif montagneux étendu depuis la limite du premier arrondissement jusqu'aux plaines de Nackéty que nous venons de quitter, est formé d'un immense bloc de nickeL Thio est le centre principal de celte importante exploitation à l'heure actuelle. 11 est dommage que la rade soit si mauvaise, le nombre des grands navires qui viennent d'Europe toucher à Thio tendant continuellement à augmenter ".

Ce fut dans les premiers mois de 1873 qu'un colon, nommé Coste, découvrit au Mont d'Or le fameux caillou vert qui excita chez tous une si vive curiosité.

M. Bridon, avec beaucoup de verve, a raconté dans sa brochure sur les mines l'engouement qui s'empara de toute la population calédonienne prise de la fièvre du nickel, quand on connut la nature du nouveau minerai.

Chacun voulut avoir sa mine, et rêvant cascade émeraude, et ava* lanche d'or, se crut déjà millionnaire. Cette folie dura jusqu'au krack

' Artoearpui tntergrifoîia : artocarpées.

* Artoû€Hrput ineUa. Un seul arbre donne, par an, 500 fruits du poids d'enriron 500 grammes chacun.

' 11 en est renu 5 en 1887, 5 en 4888, 8 en 1889, 7 dans les 6 premiers mois de 4890, ces derniers jaugeant ensemble 5,M7 tonnes, plus quatre autres en juillet de la même «nnée.

Nous ùêVdas ajouter qu'il exisle, à 40 kilomclres au sud de Thio, un grand port (port Bouquet) où de forts nayires peuvent charger en tout temps et qu'oo va relier è Thio par on ehemiii de k

minier de 1877. On avait peu prévu les difficultés de l'exploitation, de la mise en vente, la baisse des prix par encombrement des marchés, etc. Le public avait été ébloui, fasciné. Le nickel se découvrait partout; les Higginson, les Hanckar soutenaient, acquéraient, vendaient à des prix énormes, les mines et les parts de mines du Mont d'Or, de laBoa-Kaine, à Canala, de la Bel-Air, à Houaïlou, du centre de Thio, dont les richesses venaient d'être mises en lumière par quatre intelligents prospecteurs. Bonnet, Panier, Bot tari et Chapuis.

Grâce à sa puissante vitalité, la Nouvelle-Calédonie sut faire face à cet immense revers de fortune ; bientôt dans les premiers mois de 1881, se fondait au capital de 6.500.000 fr., sous la direction de M. Higginson, la grande société « le Nickel ».

Nous ne rechercherons pas ici par suite de quelles vicissitudes, de quelle révolution économique, les Rothschild sont devenus acquéreurs et maîtres de la société. Qu'il nous suffise pour le moment de constater que l'exploitation du précieux minerai, comme l'industrie minière en général, est appelée à donner à bref délai à notre colonie la plus grande renommée et le plus bel avenir ' .

Ce serait une erreur de croire que les grandes compagnies, le a Nickel », les « Mines du Nord », la « Société générale », aient accaparé tout le périmètre minier de l'île. Il existe un grand nombre de mines diverses, exploitées par des particuliers, à Thio même, et sur les deux côtes. Leur nombre ne fera que s'accroître, pour le plus grand bien de la Calédonie appelée alors à jouir personnellement de son travail et de ses richesses, et à faire aux sociétés une concurrence loyale mais redoutable. Dans ce but, que les petits propriétaires unissent leurs efforts, qu'ils s'associent, se syndiquent. L'avenir est à eux les humbles, comme aux puissants; à eux qui, dans leurs modestes entreprises, n'ont point à supporter les charges, les frais généraux des grandes compagnies.

A Koné, tout dernièrement, on aurait découvert sur les terrainà miniers occupés par M. Reichembach pour le compte d'Australiens, des gisements d'une importance telle, que le nouveau massif de nickel ne le céderait en rien à celui de Thio *.

^ L*exportatioQ du nickel a atteint, co 1Ô89, le chilîre de 10,744 tonnes, soit en valeur 3 millions. — En 4S90 (4*' semestre), il a été exporté 9,856 tonnes de minerai et 436 toanes de mattes de nickel fondu.

' En résumé, la production totale de la Nouvelle-Calédonie en minorai de nick#l

II y a quelques années, on fondait le minerai à Nouméa; actuellement cette opération se fait près d'ici, au Rouet*. Le voyageur peut aller visiter les hauts fourneaux, parcourir à Thio les tranchées ouvertes, ou plonger sous terre dans les rares galeries creusées pour l'exploitation des filons. Dans la plupart des mines situées sur les hauteurs, un double cûble d*acier, obliquement tendu du sommet de la montagne h sa base, sur une longueur qui dépasse parfois 1,000 mètres, sert à descendre le minerai; sur lui glissent, par un mouvement de va-et*vient, au moyen d'une suspension à l'aide de poulies, les wagonnets pleins qui descendent, déterminant par leur poids, l'ascension des wagonets vides, destinés à aller remplacer les premiers à la mine.

...Pressant nos montures à travers la plaine Balansa, pour éviter la terre rouge de Thio, la rencontre des forçats et des libérés mineurs, nous gagnerons le premier village catholique qui se trouve sur la route de Bouloupari. Là, nous assisterons au repas des Canaques, et nous leur demanderons Thospitalité.

...Les aboiements des chiens, la présence d*enfants presque nus rentrant dans la brousse de chaque côté de la route après être venus nous envoyer leur bonsoir, annoncent que nous sommes arrivés. Le moment est bien choisi. Glissons-nous derrière cette case, et sans être trop indiscrets, sans les déranger, voyons ces quelques indigènes prendre leur nourriture.

Hélas, les temps sont durs t La marmite dans laquelle les Tayos plongent la main ne contient que des ignames, des patates et de» bananes bouillies. Il n'en est pas toujours ainsi. Si l'alimentation du Néo-Calédonien est frugale et a pour base l'igaame que vous connaissez déjà, le taro dont je vous parlerai, en somme chez l'Européen et chez lui à l'occasion, il mange de tout ce qu*il peut se procurer. Dans la tribu, outre les végétaux déjà indiqués, on consomme toutes sortes de légumes et de fruits, du poisson, des crabes, des coquillages et des crevettes.

Les Canaques ne dédaignent ni les volailles, ni leurs œufs. Ils

dépassait, en 1890, le chiffre de 3,500 tonnes par mois. La fabrication des cartoachet de fusil Lcbel exige, en France, une abondante fourniture de ce métal. Que serait-ce pour notre colonie si l'État se décidait ii frapper de la monnaie de nickel?

* C'est le 15 férrier 1876 que les premiers minerais a?aient été fondas à Septinnes (Bouches-du- Rhône), d'après les indications de M. Garnier,

sont très friands de la chair des tortues cuites en entier dans leur écaille. Les rats, les chats sont pour eux une bonne fortune culinaire. Les Néo-Hébridais, certains Calédoniens mangent aussi les chiens; enfin, les jours de fête ou de grande fatigue, on tue un porc (poka)y et on s'en donne h cœur joie. Les sauterelles, les nymphes de capricornes, les vers de noix de bancoul et les vers palmistes sont aussi des mets très appréciés, ainsi que cent autres dont nous avons parlé ou dont nous parlerons à l'occasion. Si les Canaques aiment le miel des abeilles sauvages trouvé en quantité dans les forêts, beaucoup d'entre eux ne veulent jamais boire de lait, nourriture de l'enfant, indigne, disent ils de figurer dans l'alimentation de l'homme. Les Néo-Calédoniens ont aussi adopté nos céréales, mangent le riz, sont très amateurs de pain, acheté parfois dans les centres. Chez lui, le Tayo boit l'eau pure ou Teau de noix de coco, et ne se sert d'infusions de plantes qu'en cas de maladie. Pour la préparation des aliments, la ménagère canaque n'emploie ni piments, ni condiments, ni huile, mais elle utilise le sel, non plus l'eau de mer comme jadis, et tire partie du jus de citron et des oignons *.

C'est dans des marmites en fer que s'apprêtent les aliments bouillis. Ces marmites sont, avec les couteaux, le seul luxe de table des indigènes. Des coquilles, des noix de coco, des calebasses pour l'eau, des feuilles de bananier ou des sortes de plats en paille tressée, composent leur unique vaisselle. Les catholiques parfois sont plus avancés, quelques-uns se servent d'assiettes et de verres. Quant au four primitif dont nous avons eu l'occasion de citer les dimensions souvent énormes h propos des requins, il se compose en somme d'un lit de pierres rougies au feu, sur lequel s'étendent dos écorces ou peaux de niaouli. Après avoir déposé sur ces écorces, Tanimal à faire rôtir, entouré de feuilles de bananier, on recouvre le tout de terre pour empêcher la déperdition de la chaleur. Le Canaque mange la viande bien cuite, mais n'a pas toujours, comme on l'a dit, de répulsion accentuée pour la viande froide ; il consomme le poisson frais ou fumé.

C'est le soir que se fait le grand repas dans les villages indigènes.

* Au début do l'occupation les Canaques, qui ne composent aucune boisson fermootéa comme les autres insulaires de rOcéanie en ont l'habitude, araient une répulsion instinc* ti?e pour Teau-de-vie. Pourquoi faut-il répéter à ce sujet, à propos du Néo-Calédooien : a Quantum mutatus ab illo « t

LA. N0UYELIiE«GAl4ÉO0NIB EN 1890. 71

Le matin Ton se contente d^aliments conservés et emportés au travail» à la pèche, dans des enveloppes de feuilles de tare. Capable de commettre de grands excès de table au moment des fêtes, des pilous par exemple, le Néo-Galédonien est au besoin d'une sobriété étonnante et supporte s'il le faut admirablement la faim. On Ta vu rester deux et trois jours sans prendre de nourriture; mais quant à manger encore aujourd'hui de la terre, sorte de stéatile molle, destinée à faire supporter la disette, c'est douteux. Pourquoi, en effet» les Canaques seraient-ils géophages? En tout temps, comme l'a dit avec raison le Père Lambert, ils ont mieux que cela.

...Le repas terminé, la nuit venue, tout le village va se réunir, et les pipes de s'allumer, de passer de bouche en bouche... D'abord chacun va raconter ce qu'il a vu ou entendu dire pendant la journée. C'est la gazette de la tribu, gazette parlée pour ce peuple qui n'a pat d'écriture*. Puis, viendra le tour des conteurs d'histoires et de légendes. Ils diront les exploits des anciens chefs, la chanson de la roussette, très répandue dans la vallée de Canala, la dispute du soleil et de la lune sa femme, au sujet de la cuisson de leurs aliments. En époux peux galant, le soleil jette à la face de sa compagne des feuilles cuites de maniania, qui font à la face sereine de l'astre des nuits les taches que l'on y voit encore. Peut-être chanteront-ils la légende de l'origine du feu, et tant d'autres qui nous sont complètement inconnues ?

Dans l'impossibilité où nous sommes de suivre la conversation des indigènes, retirons-nous dans la case mise par le chef à notre disposition ; là, en attendant le sommeil, disons un mot de deux végétaux qui jouent, avec l'igname, dans l'alimentation du Néo-Calédonien, un rôle prépondérant : le tare et le bananier.

Le tare (moï) est cette plante à grandes feuilles vertes qui a déjà, sans doute, attiré votre attention. Les indigènes la cultivent sur le flanc des collines, dans ces sortes de réservoirs disposés eu gradins, appelés tarodières, où ils excellent à amener l'eau. L'on mange le rhizome du végétal, en botanique : arum esculentum (de la famille

I On ne peut considérer comme une écriture ces dessins grotiiers, sortes d'hiéfiH glyphei graTés sur des bambous, avec lesquels les oalureU ont la préUoUoo da rapré- •aster certains (aita qui les ont frappés : une fdle. un piloii, rarrirée d'im narire, qp marché (pire), etc., etc.

1t LA KOUVBLLE<X>LÉI>ONIE EN 1890.

des aroïdées). II contient une fécule excellente. Le taro se préparé comme l'igname : bouilli ou rôti, et se cultive en toute saison \

Quant à la banane, sans contredit le fruit à pulpe le plus employé» c'est la nourriture ordinaire des peuples des régions chaudes, où elle joue en quelque sorte le rôle de blé. Sans peine, le bananier fournit à l'homme un aliment sain et abondant, l'ombre rafratcbisr santé de ses feuilles, ce qu'il faut pour couvrir sa demeure. Aussi, en Amérique, est-il d*usage de dire que personne ne peut mourir là où existe le précieux végétal. Les Canaques mangent les bananes bouillies et en consomment de grandes quantités. Vertes, elles leur servent d'abortif, d'où l'expression : « Elle a mangé la banane i», pour dire d'une femme qu'elle s'est fait avorter. Les personnes qui ont habité les contrées tropicales connaissent tout le parti que l'on peut tirer du bananier. £n Calédonie, on en mange les fruits bouilUs, frits, séchés au soleil, confits dans le sucre, rôtis sous la cendre chaude. A la Guyane, réduite^s en poudre et en pdte, les bananes servent h faire du pain, tandis que, mises en contact avec l'eau, elles fournissent une boisson rafraîchissante. Enfin, on en tire de la fécule, du vin, de l'acool*.

La chirurgie canaque utilise, avons-nous vu, les feuilles tendres de bananier. On peut également remplacer au besoin la toile imperméable dans certains pansements, à Taide de ces immenses feuilles fraîches qui, d'après quelques auteurs mal informés, auraient servi de vêtement à notre premier père.

En effet, l'arbre paraît être originaire d'Amérique, continent qui n'a jamais passé pour avoir été le berceau de notre pauvre humanité!

^ Il ne faut pas confondre le taro de la IfouYelle-Calédonie arec uu pain grossier qai porte le môme nom, et que les Néo-Zélandais fabriquent à l'aide de la racine d'une fougère {aeroiiichum furcatutn).

* Une bananerie rapporte par an 35 fois autant qu'un champ de blé de m6me surface. Certaines fies de TOcéanie, les Fidgi par exemple, font arec l'AustraUe un grand commerce de bananes.

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