‹ Au pays des CanaquesChapitre 14 sur 41 · CHAPITRE XllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XllI

Sentiers « muletiers » et route nationale, — Cannibalisme ; une bonme aubaine perdue. — Arrivée à Canthip. — Li'araifj^née noirç, — L^insecte-feuiUe, -«• Coucher de soleil.

Suivons prudemment le Canaque qui nous sert de guide de Thio à Bouioupariy pour ne pas nous écarter de la route nationale. Vous riez sans doute de ce nom donné à ces fameux sentiers « muletiers » dont la largeur n'atteint point partout un mètre, et qui, creusés au flanc des montagnes, se suspendent en capricieux lacets pendant d'interminables kilomètres, plongent subitement au fond d'une vallée, pour s'élever ensuite aux plus hauts sommets, à des altitudes vertigineuses de 6 et 700 mètres 1

S'il est monotone de cheminer au milieu d'innombrables nîaoulis dont quelques-uns dépouillés de leur écorce ressemblent plutôt, avec leurs troncs blancs, à des squelettes d'arbres qu'à des arbres véritables; s'il est insipide de fouler des heures entières le sol rouge et dénudé des régions minières, en revanche, que de compensations pour le voyageur! N'aimons-nous pas à suivre ces coteaux recouverts de toutes les variétés de fougères brûlées par le soleil, qui mettent aux pieds un tapis métallique d'un vert bronzé ou argenté... à nous enfoncer sous la voûte de ces magnifiques forôts où Ton voyage à l'ombre, un parasol de verdure à trente pieds et plus au-dessus de la tête, et l'immensité du précipice à ses côtés?

Mais en est-il de même par temps de pluies?... alors que le sol est glissant, les rivières débordées, les ponts emportés ; que toutes les petites cascatelles, qui font actuellement les délices de nos montures, au lieu de couler sous la feuillée des gorges profondes, sont devenues des torrents impétueux, roulant sur des gradins de roches, d'immenses nappes d'eau... quand de gigantesques troncs d'arbres arrachés par la tempête ou déracinés par la violence des eaux, barrent les sentiers... que les éboulements les encombrent de tas de pierres hauts comme des maisons, de quartiers de roc qui, en maints endroits, surplombent au-dessus de la tête du voyageur, perpétuelle menace d'écrasement I ...

Ahl quand circulera-t-on en voiture dans toute la Nouvelle-Caléf

donic ? Là, serait le couronnement de Tœuvre entreprise par famiral Fallu de la Barrière. C'est lui qui a donné une si vive impulsion aux travaux de routes, pendant son passage aux affaires. Même, avec le puissant levier de la main-d'œuvre pénitentiaire, tout entière employée à des ouvrages d'utilité publique, il faudrait beaucoup de constance, plusieurs années d'efforts pour mener à bien l'œuvre cyclopéenne consistant à doter la colonie de réels moyens de communications par terre, et à assurer l'entretien constant de ces voies*.

.'..Le repas canaque, auquel nous avons assisté dernièrement, n'a pas manqué de vous faire songer à cette question du cannibalisme tant et si souvent discutée.

On a tenté de faire de cette passion horrible pour le Néo-Calédonîen une nécessité, h une époque où il n'existait en Calédonie, ni bœufs, ni moutons, ni porcs, ni chèvres, alors que les naturels n'avaient exclusivement pour se nourrir que du poisson, des légumes, des coquillages et des fruits. Cette coutume barbare serait pour certains la conséquence naturelle du besoin qu'a Thomme d'une alimentation animale, étant donné la conformation de son système dentaire, et rintroduction de bestiaux, volailles par les Européens aurait eu pour conséquence de faire disparaître l'anthropophagie. A cela il suffit de répondre que beaucoup de Canaques nft mangent jamais ou presque jamais de viande, même à l'heure qu'il est. De plus, les scènes de cannibalisme nombreuses qui ont marqué les débuts de notre occupation, bien après l'importation d'animaux, sont également la preuve que les Canaques, en dévorant leurs semblables, n'obéissent point à une impérieuse nécessité. Cannibales, ils l'ont toujours été et le sont encore; seulement, ils prennent pour satisfaire leurs coupables appétits, toutes les précautions suggérées non par l'horreur d'un crime qu'ils ne comprennent pas, mais par la crainte du juste châtiment qui les atteindrait s'ils étaient surpris. S'ils ne

' En principe, le réseau des communications coloniales comprend : 40 routes de grande circulation, 7 routes coloniales secondaires, 10 routes de sentiers muletiers. En réalité, il n'existe encore, à l'heure qu'il est, que 200 kilomètres de routes de l^ou de SI* catégorie et 500 kilomètres de sentiers muletiers de 1 mètre à I-.ÔO de large. Il faut ajouter à ces chiffres 300 kilomètres de routes pénitentiaires réunissant les dirers eentrei.

Tout dernièrement, il vient d'être décidé qu'en 4892, 300 condamnés, aidés de nombreux indigènes, seraient employés à des traraux de routes. La colonie a voté dans ce but 80,000 francs.

hk NOUVELLE-CALÉDONIE EN 1890. 75

s'attaquent point aux blancs, ce n'est point pour une autre raison. En 1878, lors de l'insurrection, bien des personnes encore présentes en Calédonie se rappellent les horribles mutilations subies par les cadavres des malheureuses victimes, retrouvés à Tarrivée des colonnes' mutilations consistant en fabsence de membres prélevés pour les festins atroces.

On a dit aussi que le Canaque mangeait le cadavre de son ennemi parce que sa chair sentait bon et lui donnait du courage. Comment alors expliquer ces meurtres de sang-froid, d'hommes, d'enfants de la tribu, massacrés et mangés ; ces femmes dévorées, sauf à l'époque où elles sont té, c'est-îi-dire h l'époque critique ; ces prélèvements faits par les grands, chefs, comme Bouarate, des plus beaux hommes d'une tribu soumise; ces condamnations à mort prononcées au Conseil des Anciens, contre tel ou tel, secrètement exécuté, puis mangé, sans que rien n'ait pu lui faire prévoir une aussi horrible fin ? N'est-ce pas ainsi que, dans le courant du mois de juillet 1886, Aliki-Kari, chef coupable, d'après les naturels, d'avoir vendu des terrains à M. Bérard et C®, fut condamné et exécuté sommairement par les gens de Kuinedo ?

Kari était un respectable vieillard k barbe blanche, ce qui ne l'empêcha point d'être rôti et mangé.

Quand on interroge sur l'anthropophagie les indigènes, ils affectent de ne pas comprendre, de ne pas répondre ; beaucoup paraissent gênés. Il est h croire certainement que h plupart, parmi lesquels il faut compter les catholiques, ont abandonné l'horrible coutume. Mais néanmoins les exceptions sont encore nombreuses dans les tribus où nous ne pénétrons jamais ou presque jamais. Sans aucun doute, au moment d'une fête, d'un pilou * par exemple, il y a encore dans le nord parfois de ces réjouissances culinaires dont la chair humaine fait en partie les frais! Car qui peut aller surveiller au fond de leurs forêts ces sauvages sans état civil, dont les chefs ont sur les leurs une autorité absolue?

Il y aurait h citer des récits d'Européens surprenant les indigènes en flagrant délit de cannibalisme, sans que la chose ait eu lieu d'étonner ces derniers, persuadés que la satisfaction de leurs cruels appétits n'avait rien que de très naturel. Faute de preuves suffisantes

« Voir ehapitra XV.

pour s'appuyer sur Tautorité de pareils conteurs, mieux vaut rapporter le fait suivant. Plus que tout le reste, il prouvera que l'anthropophagie n'est pour le Canaque ni la conséquence d'un besoin, ni la manifestation d'une haine ou d'une vengeance envers son ennemi, mais Tunique résultat d'un grossier instinct, d'une véritable dépravation morale, qui le porte à mettre sur le même pied le cadavre d'un être humain mort de mort violente et celui d'un animal.

Un des premiers planteurs de Canala, qui possédait sur les indigènes une grande influence, reçut dans les premières années de son séjour une députation de ses travailleurs. Ceux-ci venaient lui demander s'il se fâcherait de les voir manger un de leurs camarades tué par la chute d'un arbre, attendu qu'il était dommage de perdre de la si bonne chair I La réponse de notre colon vous la devinez sans peine; sur les représentations qu'il fit à ses ouvriers, ceux-ci consentirent par soumission à enterrer leur victime, non sans déplorer la perte d'une pareille aubaine pour leur cuisine, et regretter sans doute pour le défunt le grand honneur qu'ils voulaient lui faire !

...Le poste de Cointhïo où nous sommes arrivés a été construit après l'insurrection de 1878. Comme il est abandonné, nous n'aurons d'autre abri pour nous reposer et nous réconforter, que ces taillis; pour sièges, ces troncs d'arbres. Campement rustique, déjeuner champêtre s'il en fût...

Notre guide nous fait avec terreur remarquer la présence de plusieurs araignées sous ces solives abandonnées. Depuis longtemps, De Rochas a fait connaître, sous le nom de micromatte sparassus, cette petite aranéide noire tachetée de rouge, dont la morsure détermine des accidents fébriles sans danger, mais assez désagréables pour que les indigènes aient cherché à s'y soustraire. Ils y réussissent en exprimant sur la plaie le suc d'une herbe commune à l'île des Pins, disent les uns. Pour les autres, cette herbe ne serait autre que la feuille du maniania ; nous en avons parlé.

Cette araignée, de la grosseur d'un pois, est .toute ronde, brillante comme une perle. Les unes ont un point, les autres une raie rouge sur le dos.

Elle ne fait pas de toile, vit ordinairement dans les vieux troncs d'arbres, les vieux bois de charpentes, les lieux humides. Les Canaques l'appellent maurmid, ce qui veut dire morsure brûlante.

Ils assurent que les personnes piquées par elle en meurent souvent, sans pouvoir citer sur ce point rien d'affirmalif *.

Assez, n*est-ce pas sur le compte de ces désagréables petites bétes. Avec un scorpion, elles constituent les deux seules arachnides dont on doit éviter, sinon redouter l'approche.

En revanche, les collectionneurs de papillons ou de coléoptères n'auront ici que l'embarras du choix en présence des nombreux échantillons de ces deux familles d'insectes.

Un orthoplère se recommande également à l'attention, à titre de curiosité scientifique. Il s'^LpipelleVinsecte-feuille, Accolé aux feuilles, il est parfois difficile de le distinguer et, par conséquent, de s'en procurer, car par sa couleur et sa forme, il se confond entièrement avec elles*.

...Nous arriverons ce soir à Bouloupari, assez k temps pour pouvoir contempler un de ces couchers de soleil, splendide terminaison des belles journées calédoniennes.

Oublierons-nous jamais les spectacles de cette nature que nous avons admirés à Canala, alors que le roi du firmament avait laissé dans l'ombre les hautes montagnes de l'Occident, dont l'arête vive des cimes se détachait en un sinueux zigzag sur un fond d'or et de rose, tandis que les nuées de toutes teintes qui flottaient au zénith et à rOrient dans l'iinmensité d'un ciel d'azur, s'éclairaient soudain, sous la caresse des derniers feux du jour, de reflets d'un rouge cuivré ?

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