CHAPITRE XIV
A Bouloupari. — Les massacres de 1878. — Le colonel Gally-PasseboC. La Foa. — La chasse en Nouvelle-Calédonie. — Le cagou. — Le manioc.
Selon nos projets, nous ne ferons que passer à Bouloupari. Nous connaissons maintenant l'organisation et l'importance minime des centres de l'intérieur. Les tribus de l'ouest, qui habitaient ces pà-
* Oû a parlé d'uD cas de mort en 4887» à Pile des Pins, chez une jeune 6Ile. D'après un témoin oculaire, la nature de l'accident ne serait rien moins que prourée.
* C'est, sans contredit, une variété du sous-genre Phyllic, do la race des orthoptères, famille des coureurs qui ont le corps aplati, membraneux, d'un vert sale.
La pbyllie de Calédonie possède une grande nervure longitudinale sur laquelle tombent perpendiculairement des nervures transversales.
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rages avant Tinsurrection, ont à peu près disparu; l'élevage du bétail, principale industrie du pays, a déjà attiré notre attention; et nous avons eu l'occasion de parler du fameux soulèvement de 1878, qui débuta dans la contrée.
Voici les tombes des surveillants et des gendarmes de la brigade, massacrés en plein jour dans leur salle à manger; celle du gérant de télégraphe, M. Rlou, tué à son poste avec son conducteur Clech» assommé à la porte du bureau, au moment où il tentait de défendre son supérieur. Ce fut le 26 juin 1878, au matin, que le télégraphiste de T6-mo, à 17 kilomètres au-dessous de Bouloupari, reçut avis do ce terrible massacre, accompli malgré les recommandations et les instructions données aux gendarmes par leurs chefs directs, et auxquelles le carnage de la nuit du 24 au 25, qui avait coûté la vie à cinq de leurs camarades de la Foa, et à environ cinquante colons des environs d'Ouaraï, aurait dû donner une terrible importance. Ayant eu l'imprudence de laisser comme de coutume les Canaques s'introduire chez eux, les croyant alliés, les infortunés militaires furent tués à leurs places, avant d'avoir pu chercher à se défendre. Un seul, qui avait à ce moment quitté la table, demeura caché, et parvint à s*échapper.
Nous nous transporterons rapidement vers la Foa, accomplissant à l'envers le trajet parcouru le 3 juillet 1878 par le colonel Gally-Passeboc, alors commandant militaire. Celui-ci, après avoir assuré la sécurité de la Foa et de la Fonwhari, marchait sur Bouloupari, espérant rencontrer en route les éclaireurs de M. Boutan. En arrivant près de l'endroit appelé les Montagnes-Rouges, là où l'on aperçoit la colonne commémora tive érigée en 1889, on trouva le fil télégraphique coupé. Les Canaques alliés apprirent alors au colonel que les révoltés de la tribu de Naîua, auprès de laquelle on se trouvait en ce moment, occupaient les revers des crêtes. Aussitôt, Gally-Passeboc se porta au-devant de Tennemi pour reconnaître la situation, et c'est à ce moment qu'il fut frappé de deux balles, l'une à la cuisse droite, Taulre au ventre.
Après avoir descendu le blessé de cheval, fouillé sans résultat la brousse, on exécuta des feux de salves, et la colonne, privée de son chef, tombée dans une embuscade, reprit tristement le chemin de la Fonwhari, où elle arriva à cinq heures du soir.
Blessé dans la matinée vers les dix heures^ le colonel mourut le
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lendemain matin à huit heures, dans les bras de ses officiers, et du D^ Deliscouët, médecin de la marine.
Il fut enterré provisoirement au pied du mât de signaux de Téremba, à l'ombre du pavillon français pour l'honneur duquel il avait combattu toute sa vie, et venait de succomber*. Ce brave officier, très estimé et très regretté de tous, fut temporairement remplacé par le commandant Henri Rivière, capitaine de frégate, le glorieux vaincu d'Hanoï; appelé lui aussi, par une singulière ironie de la destinée, à tomber cinq ans plus tard sous les coups d*uue horde de sauvages, comme le malheureux colonel auquel il venait de succéder!
Saluons en passant leur mémoire, et en même temps celle d'un troisième héros, l'illustre amiral Courbet, qui, alors qu'il était gouverneur en 1880 , s'honora en faisant exhumer la dépouille du colonel Gally, h laquelle on fit à Nouméa de magnifiques funérailles.
Le centre de la Foa doit son nom à la rivière qui traverse
la vallée, dont les palétuviers des rives fournissent d'excellentes huîtres. A ce sujet, disons de suite que Ton a découvert tout dernièrement des huîtres perlières à l'île des Pins, et que sans doute il doit en exister dans les autres rades de la colonie.
Allons, Nemrods, préparons nos armes; les canards sauvages
nous attendent. C'est l'endroit et le moment où Ton en trouve plus que jamais ; la chasse en est toujours permise. N'oublions point les sarcelles, les plongeons, les butors, les poules sultanes, les hérons gris cendré au long cou, les pluviers, bécassines, courlis, voire même les crabiers blancs ou bruns.
Peut-être rencontrerons-nous, bien que son nid soit difficile & découvrir, une sorte d'oiseau gris ardoisé à huppe, qui nous sera complètement inconnu, car il n'existe, paraît-il, qu'en Calédonie. Gros comme une poule, il court et ne vole pas, se nourrit d'insectes et de larves. Quand on le poursuit, il se cache la tôle sous l'aile, et vit bien en cage, ou plutôt en volière, si on a le soin d'y entretenir l'humidité.
C'est le fameux kagou, le jardinier du pays. Il est connu dans la science sous le nom de rynochetos jubatus. Mais est-ce un râle ou
* Gally-Passeboc. né le 15 avril 4830, en lorraine, arait servi en Cocbinchine, au Sénégal, pendant la campagne de France. Durant Texpédition d'Abyssinie par les Anglais, il arait rempli les fonctions d'attaché miU taire*
un héron, nalt-il avec ou sans plumes, marche-t-il oui ou non en naissant? Adhuc sub judice lus est.
Qu'importe si Ton fait bonne chasse, heureux passe-temps assez rare ici, mais non totalement inconnu en Nouvelle-Calédonie. Quoi qu'on en ait dit, le gibier n*y fait point absolument défaut.
A tout seigneur tout honneur. Commençons par les bœufs sau-* vages. D'après les gens bien informés, il en existe, échappés des concessions, ainsi que des chèvres et des chiens sauvages *> surtout depuis l'insurrection.
En continuant l'énumération des quadrupèdes, nous pouvons présenter comme dignes des coups du chasseur, le cochon. Ici il a nom poka. C'est sans contredit Tanimal le plus anciennement introduit en Calédonie, où il a été importé par Cook*. S'il s'est facilement reproduit, trouvant à volonté manioc, patates, cocos, ignames, papayes et herbes de toute espèce, il est pourtant assez rare dans les tribus où on l'élève, soit pour le manger, soit pour le vendre hux Européens, au prix variable de cinq à dix dollars. Mais cet animal, certainement de race indo-chinoise, si commun en Annam et au Tonkin, de couleur gris cendré, au ventre traînant, n'en est pas moins assez répandu à Télat sauvage depuis 1878. Avec sa crinière dure et rude, ses formes saillantes, sa maigreur, ses défenses chez le mâle, il paraît être l'analogue des sangliers marrons d'Amérique, descendants des premiers porcs introduits par les Espagnols.
Comme celle de ses congénères domestiques, sa chair est excellente; la trichinose complètement inconnue.
Il y a quelques lièvres à Canala, et aux environs de Nouméa; il est possible de s'attaquer aux descendants des deux cerfs-axis de la Réunion, introduits par M. Boutan en 1862, en même temps qu'il dotait la colonie d'échantillons de cailles, perdrix, etc.
Enfin, on tue parfois des coqs, des poules sauvages. Mieux vaut
* En parlant des cbieos doot il a déjà ét4 question (chapitre premier), disons que beaucoup de ces fidèles animaux, excellents pour la chasse et la garde, succombent aux progrès d'une singulière aiïection, la filaire du ecntr. À l'autopsie du cadarre, on troure dans le rentricule droit du cœur, et jusque dans les ramifications de l'artère pulmonaire, le singulier parasite.
« C'est à tort, croyons-nous, que Ton considère une sorte de chat gris, très domed-^ tique, et son ennemi naturel, le rat, comme originaires de la Nouvelle-Calédonie, oîi ils ont été introduits par les navires, à une époque que nul ne peut préciser, comme tous les animaux actuellement existants. Aucun n'y étant venu seul, ainsi s'explique l'absence absolue de bétes sauvages, d'animaux féroces, de serpents, reptiles, etc., etc.
nous rappeler à la réalité, et signaler plusieurs oiseaux très commuas en certains endroits, dont nous pouvons faire à foison nos victimes. C'est d'abord le mtou, pigeon très gros, d'un brun ardoisé, du poids d'un kilogramme environ. Très bon à manger, sauf à la saison sèche, où sa chair est coriace ; celle-ci fournit en tout autre temps un . excellent bouillon et un délicieux salmis. Puis vient le dagOj qui niche à terre, le pigeon vert, la tourterelle...
Je m'arrête, pour ne pas conseiller la destruction d'espèces utiles.
Nous ne pouvons visiter toutes les localités voisines de la
Foa, la Ouaménie, Moindou, Téremba, port de la Foa, sans grand avenir, faute de terres cultivables ; la Fonwhary, où avait été organisé un établissement agricole Les cultures que nous trouvons
partout le plus répandues, sont le manioc, le maïs, le café et le tabac.
Tout le monde sait que le manioc appartient à la famille des
euphorbiacées. Il pousse dans les terrains assez secs. C'est encore le blé des pays tropicaux, a-t-on dit, en le mettant sur le même pied que la banane. Sa racine tubéreuse est remplie d'un suc vénéneux, qui disparaît par le lavage, l'exposition à l'air, la cuisson.
Voilà pour la généralité des espèces. Mais il en existe une, le manioc doux, aïpy des Brésiliens, dénuée de ces principes dangereux. Seul son épiderme doit être enlevé. Or c'est cette variété que l'on trouve en Calédonie, où elle a été introduite en 1854 par M. de Bovis, lieutenant de vaisseau, commandant du Phoque, qui l'a importée de TaUi*. Européens, vous connaissez le tapioca qu'il fournit; on en fabrique à Bourail". Créoles, faut-il vous rappeler la couaque, farine séchée et criblée, qui a subi un commencement de torréfaction, et la cassave^ obtenue à l'aide de la pulpe humide de manioc finement étendue sur une plaque chauffée, où elle ne tarde pas à se transformer en un mince gâteau.
^ Le manioc D'est pourtant point une production natureUe de Taïti. Il y a été im* porté de Rio-Janeiro en 4850| par Tamiral Bonnard. Les Tabîtiens y prirent rapidement goût. Les missionnaires de Calédonie, de leur côté, s'empressèrent de le cultiver et de le répandre au Toisinage de leurs missions. A Saint- Louis, le père Yigouroux en planta par bedares. Néanmoins, les Canaques, qui apprécient le manioc, n'en font pas de plantations.
i Le manioc, qui Tournil le tapioca, est le manioc des fécolcries {manihol uiili9tima), le seul employé, mais dont la racine, avons-nous vu, est vénéneuse. 11 en existe h peine on Calédonie. L'administration, craignant que les condamnés n'utilisassent ses propriétés toxiques, s'oppose à son introduction.
Bï LA lïOUyBLLS-GAXADOMlB BN 1890.