‹ Au pays des CanaquesChapitre 16 sur 41 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De la Fm à Canala. — Pocte et facteurt indigènes. — Coindô. — Hygiène corporelle chez les Canaques. — Pilou-Pilou. — Foudre et orages en Nou- Telle-Calédonie. — Reconnaissance chez les indigènes ; pourquoi ils ne ^ieBsent pas à nous. — Couiné, légende des premiers habitants de Ganala.

La route de la Foa h Canala traverse une des régions sinon les plus pittoresques» du moins les plus belles de File, et franchit h 700 mètres d'altitude les contreforts de la chaîne centrale, en pleine Untéi vierge.

Nous avons cetle fois un excellent compagnon de route. Ce Canaque» le casse-tète en bandoulière» ce lourd sac sur l'épaule, est chargé de la poste. Il nous accompagnera, tiendra nos chevaux aux nomeitls difficiles» s'il est besoin» et pourra nous rendre encore mîUe petits services.

«.... Cest en 185d» on Ta vu plus haut» qu'eut lieu la création du prMiîer service postal» entre Nouméa» alors Port-de-France , et Napoléonville, aujourd'hui Canala. L'indigène facteur suivant à peu près cette route» arrivait de Nouméa à Boidoupari ; de là passait à la Foa, pois à Coindé et enfin à Canala» après un ti*ajet de 490 kilo* mètres accompli en 15 ou 20 jours. Parfois aussi» le Canaque laissait la boite aux dépêches suspendue à une branche d'arbre» ou disposée k la lisière d'une forêt. Là» celui qui devait continua le service, allait la reprendre à des dates fixées. Or il arriva qu'à la fin de 1860, bt tribu d'Août, dont les postiers traversaient le territoire» fut déômée par une terrible épidémie, qui avait, croyail-on, c^munoMé au début de la poste ^

< Quelle était cette épidémie? Sans doute la rougeole, qui, à cette époque, sévit eniellement, et fit tant de victimes chez les indigènes. Ceux-ci ont, en effet, la déplorable habitude de se jeter à Teau lorsqu'ils se sentent brûlés par la fièvre. Disons, à ce si^ttp. ^e k larioU n'a jamais (ait saa appariliaft en CalédaiiM. Dèa le e«BtteBefiient éa VmuÊ^ém^ aa a toatejais aaagé à Taecinar ke Mlttreb» paiu U eaa où ce laniUa iéaa Tiaa4nit éT Attstralia a« d'ailkurs.

fia 4asa» k B* Proust, cbef èi senica de saaU, at le Bédaciade 4h clMsa Qrafcaaa, iMMMit laair àVL Tacdn d'Aistralk. Les médeetns, ka mhmoommtSp las sflMWs 4a l'tk des Pins, tous répandaient autour d'eux les bienraits de la vaccine. Ils recevaMit» à co ai^iat» aa mars 18S5^ les félicita tioas du gauveraaur.

Iko ^«a k YacdoalkA aaimak aait mainteuaut iaatkuée à Nouiiéa fêm ks Eiunh fémê, an a'ail taHM m f«i» à tart croyaas^Bavs, aa ca qat caacataa rinafatotka daa indigènes.

LA NO0V£LLE*GikLl^OOMIS EN 1890. 83

Il n'en fallut pas davantage pour ces êtres grqssiers et stupides. S'imaginant que les blancs, ou une tribu ennemie, leur transmet^ taient par la boite de fer-blanc quelque maléfice, ils guettèrent le passage des malheureux courriers et les massacrèrent. Inutile d^ajouter que les victimes furent dévorées.

Une vaine tentative de répression eut lien contre les sauvages. Tous s'enfuirent dan» les montagnes, et le service par terre demeura interrompu jusqu'à la fin de 1863.

RétabU à cette époque, il se fit mensuellement en trois ou quatre jours. An mois d'août 1864, le courrier allait jusqu'à Pouébo en 14 étapes, soit ensemble 600 kilomètres effectués en 14 jours, avec embranchement sur Hyenghène et Gatope. En 1870, il était pro^ longé d'autre part de Bouloupari sur Bourail. Les agents les plus divers , officiers , missionnaires, colons, gendarmes étaient chargés d'aMorer le service des bweaux K

..««« Profitons de la case construite à (loindé pour les Européens de passage. Mous y serons chez nous, nullement importunés par les Canaques* plus sales ici que partout ailleurs, et pour la plupart lépreux; car Coindé est un village formé en grande partie des débris des tribus révoltées. Toutefois, nous ne partirons pas sans aller nous rafraîchir dans le réservoir d'une des cascades si nombreuses ici, salles de bain naturelles des indigènes.

En effet, il ne se passe point de jour que les Canaques ne se livrent aux douceurs de Thydrothérapie.

Après les plantations, après la marche, les travaux, il est d'usage de prendre une douche complète. Ce n*est pas que l'hygiène corporelle soit de leur part l'objet de la moindre attention ; comme du reste, ils n'en ont cure. Ils portent les cheveux peu longs, sauf pour les deuils (on les laisse pousser alors une année et même davantage), détruisent les insectes qui envahissent leur chevelure, à la manière des Somalis, c'est-à-dire en l'enduisant de chaux, ce qui donne à leur toison une couleur rouge qui contraste énormément avec leur

* Eo 1S73, un personnel^ détaché de l'administration des postes, vint prendre posscstffon âm fcnreanx âe riotérieirr, dont le nombre, éle?é hft eu 1879, fat porté à ^ en 4886, pour augmenter encore dépura.

Le nombre des eorrcspondances de totrte natafe, relalircs h la colontc, est au reste en yéie d'aeerdssement sérieux. Eltes cet atteint lo chiffre de 397,164 en 4S87; 513^768 en 4888; 635,787 en 1889.

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visage bronzé. Les ^ents, qu'ils perdent de bonne heure, doivent leur blancheur à Tusage de la canne à sucre, qu'ils croquent constamment. Ils se rasent avec du verre, car en général, les chefs seuls portent la moustache et la mouche. Quant aux ongles, ils n'ont pas l'habitude de les conserver longs.

Nous remarquons, avec étonnement, la surface du sol qui

semble avoir été battue et piétinée depuis peu, sur une vaste étendue circulaire. II est possible d'affirmer qu'ici a eu lieu ces jours derniers un piloU'pilou , une de ces fêtes dansantes que les chefs, les villages se donnent entre eux, à l'occasion d'une naissance, d'un mariage, d'une récolte heureuse, etc. C'est sur une scène champêtre, non sur la place de Nouméa, qu'il faut assister à un spectacle de cette nature..... Là, plus de cadre, plus de couleur locale; mais ici, quel tableau i

Le repas du soir a pris fin; les guerriers en toilette de combat,

' le corps barbouillé de suie, couvert de feuillage, le tour des veux

bariolé de couleurs rouges et bleues, sont rassemblés en armes ' ;

avec eux, les papinées en costume de bal, c'est-à-dire un simple

tapa autour des reins De grands feux éclairent la scène.

Sur un signe du chef, l'orateur, monté sur un tertre ou un tronc d'arbre au milieu de l'orchestre, harangue la foule. Il conte quelque légende guerrière avec une volubilité de plus en plus croissante

Chacune des strophes de sa composition est accueillie par un grand cri de bétes fauves

Haoûhh 1 1 1 poussé par la multitude.

Haoûhh 1 1 1 répète l'écho, et l'orateur continue

Les auditeurs s'agitent sur place en cadence^ incapables de se contenir'.

Bientôt, la musique entre en ligne. S'accompagnant de la voix, les musiciens de l'orchestre frappent en mesure sur des morceaux de bois ou se servent de sortes de battoirs en écorces de banian. C'est alors la plus épouvantable cacophonie qu'il soit possible d'ima* giner

' L'habitude de se rendre en armes aui pilous est le Yestige de cette déGance que les tribus professaieot jadis les unes à l'égard des autres.

s Même les Canaques spectateurs et non acteurs, grisés par la musique et l'exemple, ne peuvent se retenir. On les Toit s'agiter sur place, et ûnalement se joindre tôt ou tard aux danseurs.

Les groupes se forment Un guerrier se détache soit nu» soit

revêtu du masque de guerre'.

Il tourne au-devant des autres, agitant ses armes avec une sorte de déhanchement comique. Sorte de chef de chœur, il donne la cadence aux tayos rangés derrière lui en lignes, de manière à former les rayons d*une circonférence dont le tertre occupé par l'orchestre serait le centre.

Chih, chih sur un rythme saccadé et rapide tous les acteurs

répètent ce bruit, semblable au sifflement d'une machine qui lâche sa vapeur. Tous se mettent en mouvement derrière le tayo danseur, variant les poses, les gestes, d'une réelle élégance^ quand ils ne

sont pas d*une indécence complète La guen^, la chasse, la

moisson, etc., rien n'y manque.

Toute une nuit l'on danse, toute une nuit dure cette orgie de mouvements, irrésistible pour le Canaque excité par la grande quantité de nourriture absorbée avant la fête, rapidement monotone pour l'Européen spectateur.

De temps en temps, se détachant du groupe, un guerrier parcourt rapidement la circonférence du cercle, en faisant tournoyer autour

de sa tète un tison enflammé Quelques popinées à la démarche

légère, et se tenant par la main, agitent en passant autour des guerriers leurs rameaux de feuillages , unique distraction apportée au

milieu de ce chaos de membres secoués dans un délire effréné 1

Et pourtant, nul ne peut le nier, le spectacle ne manque pas de grandeur. A voir tous ces corps noirs se démener, se tordre à la lumière des torches et des feux qui les environne ; à suivre à travers la multitude ces projections innombrables d*ombres bizarres, on se croirait véritablement transporté au milieu d'une troupe d'esprits infernaux 1

Hâtons-nous, pour ne pas être surpris par un orage avant

notre arrivée à Canala. Des nuages s'amoncellent là-haut, ne présageant rien de bon, non qu'il tonne souvent en Calédonie, il y tonne moins qu'en France, et Ton est peu surpris de l'absence presque absolue de paratonnerres sur les bâtiments publics.

A quoi cela tient-il ? A la configuration du sol ? Aux vents régnants ? Mystère Peut-être les niaoulis avec leur fourreau

* Voir chapitre XVU.

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(l'écorce qui retient Thumidité et en fait d*excellents conductears de l'électricité, constituent-ils des paratonnerres naturels, capables de soutirer au sol une énorme quantité de fluide électrique, lequel neutraliserait en grande partie celui de Tatmospbère? Étant donné la quantité de niaouUs, est-il absolument impossible d'admettre cetto action protectrice, qui viendrait s'ajouter à toutes les actions bien* faisantes du melaleucca ? Cette manière de voir n*est et ne saurait être une théorie; elle est passible de nombreuses objections, sans doute; mais il y a là un fait incontestable, qui n'a pas échappé à certains observateurs.

Ces derniers l'ont en effet remarqué. Comme les véritables para* tonnerres dont ils joueraient le rôle, les niaoulis sont, plus que les autres arbres, souvent frappés par la foudre. Au contraire les cocotiers, que la hauteur de leurs cimes semblerait prédestiner lors des rares orages h l'action du feu du ciel, sont généralemmit épargnés.

A toute règle, il y a des exceptions. Quand la tension est trop forte, la foudre éclate, ici comme ailleurs, avec une violence extrême pendant plusieurs heures, même pendant plusieurs jours de suite. En 1886, à Pounériouhen, le tonnerre gronda quotidiennement pendant deux mois. En une seule nuit, il tomba plus de dix fois, détruisant les tabous élevés des cases canaques, des niaoulis, dos piquets de barrières, mais n'occasionnant aucun accident. Cet orage fut accompagné de la chute de grêlons énormes, et ce fait extraordinaire répandit parmi les indigènes une terreur telle, qu'ils se crurent poursuivis à coups de fronde par les esprits f

En définitive, les accidents occasionnés par la foudre sont très rares. Les vieux Canaques interrogés sur ce point n'en ont pas souvenance ; Gélima, malgré ses 70 ans, affirme ne se rappeler aucun cas de ce genre.

Voici Cia, où se trouvent deux ou trois habitations européennes. Quelques colons du voisinage viennent y chercher la fraîcheur de ses épais ombrages pendant la chaleur de l'été et planer bien haut au-dessus des rizières de la vallée de Canala. Ciû possède une belle cascade, un vrai petit Niagara à certaines époques, à l'endroit où la rivière l'Alala, après avoir fourni une faible partie de ses eaux pour alimenter Canala d'eau potable, franchit les crêtes et

LA N0UVEI.LB-GAL&OONIB BN 1890* St

s'épanche en une magnifique nappe d'eau torrentueuse dans la plaine de Paraoué.

.... Une colonne se dresse devant l'habitation Albaret, à Ciû. C'est nn tabou apporté en grande pompe à la mort du chef du logis« Par sa droiture et le bien qu'il avait fait aux Canaques de la région, il s'en était fait aimer et estimer h un tel point qu'à sa mort les chefs vin* rent demander à sa veuve si elle voulait que la tribu prit le deuU.

Gela prouve qu'en sachant s'adresser au Nëo-Calédonien, il n'est point impossible de se l'attacher. Comme le dit M. Lemire, si la vio* lence dans le commandement le fait se dérober, la douceur alliée à la fermeté l'attire et le séduit. Mais il ne faut jamais le tromper, bien que lui*méme soit essentiellement menteur quand il y va de son intérêt.

En résumé, le Canaque est un véritable enfant, un grand enfant très souvent vicieux, très difficile à saisir parce qu'il ne se livre pas.

N'est-il pas pénible d'avoir à constater qu'après avoir vécu de longues années auprès de nous, il soit resté à peu près ce qu'il était au moment de l'occupation ? La faute n'en est pas à l'administration française. Tous, en général, fonctionnaires, missionnaires ont fait dans le but de l'attirer à nous les plus louables efforts ; mais trop de colons, parmi lesquels il faut enregistrer de nombreuses et honorables exceptions, ne se sont jamais adressés qu'au corps de l'indi* gène. Regardant souvent le Canaque comme une béte de somme, ils ne se font pas faute de le tromper, d'abuser de sa faiblesse, de son ignorance, de sa crédulité.

Si Ton ajoute que, d'un autre côté, le Canaque reçoit des libérés et des condamnés, avec qui il est en perpétuel contact dans Tinté* rieur, les exemples et les conseils les plus mauvais, les plus pernicieux, faut-il s'étonner qu'il soit resté en général faux, sournois, craintif, vindicatif et cruel, aussi prompt à se remémorer l'injure qu'à oublier le bienfait ?

L'exception citée plus haut est la meilleure preuve qu'il y a en cela beaucoup de notre faute, et le fait suivant démontre une fois de plus que le Canaque, non dénué de bons sentiments, possède au fond du cœur cette droiture innée chez tous les peuples primitifs.

D'après le capitaine Z..., un indigène de Pounériouhen possédait ces dernières années une de ces immenses haches en serpentine de toute beauté, dont il avait refusé à tous des sommes relativement

considérables. Le capitaine Z... avait été du nombre. A quelque temps de là, repassant dans le village, il fut très étonné d*apprendre que l'indigène avait donné son arme. Surpris, et curieux de connaître là cause d'une pareille libéralité, il s'enquiert et finit par apprendre que Theureux possesseur d'une serpentine de grande valeur était un gendarme qui avait sauvé la vie au tayo sur le point de .s'enliser dans une fondrière, où il allait disparaître complètement. Non seulement l'indigène avait donné son arme à son sauveur, niais encore il lui avait offert de le servir gratuitement, tout le temps qu'il plairait au brave militaire.

N'est-ce point là un trait admirable? Peut-on demander davantage à des sauvages, pour qui la civilisation est encore un vain mot, qui trouveront surprenant par exemple que l'on arrête un des leurs, coupable d^avoir tué un de ses camarades dans une rixe, vendent au pesoin leur femme ou leur sœur, font disparaître un de leurs enfants et ne se feraient pas faute, à l'occasion, de manger un do leurs semblables?

Mais il ne faudrait point s'effrayer, les croire plus mauvais qu'ils ne le sont réellement. Très lents sont les progrès de la race ; ils existent pourtant. Il ne tient qu'à l'Européen de les développer par de bons avis, de bons exemples, et surtout par la droiture la plus absolue apportée dans toutes ses relations avec les indigènes.

Finissons -en avec cette leçon de morale. Nous traversons le village de Couiné, le dernier avant Canala. Une légende en honneur dans la région en fait le premier point habité de cette partie de l'île.

Comme dans les contes de fées, il y avait une fois à Couiné, dans le vieux temps, un homme qui, aidé de ses quatre filles, construisait une tarodière.

Voilà que, du fond de la vallée, vint un autre homme, accompagné d'un jeune garçon.

Tous deux s'arrêtèrent le soir sous un bananier dont les

fruits avaient été mangés par les oiseaux. Us tuèrent un de ces derniers.

Avant la nuit, ils arrivèrent à Couiné à l'heure où l'habitant

du village et ses filles, revenus de leur travail, disposaient leur taro dans un four canaque.

De loin l'étranger dit à l'enfant qui raccompagnait : « Vois

là-bas la fumée, va chercher du feu pour faire cuire l'oiseau ».

LA KOUVELLE-GALÉDONIB EN i890. 89t

Et l'enfant s'en alla chercher un tison. Alors l'homme de

Couiné l'interpelle en ces termes : « Enfant, que viens-tu demander ici ?» « Du feu, répondit-il ; c'est pour cela que j'ai quitté moii vieux compagnon. »

« Amène-le», reprit son interlocuteur.

•.... L'étranger arrive, offre à l'habitant de Couiné l'oiseau qu'il avait tué, se voit parfaitement accueilli. Le lendemain, les femmes allèrent ramasser du bois afin de faire cuire les aliments pour trois hommes, le maître ayant déclaré qu'il gardait le vieillard et adoptait l'enfant.

Tous construisirent une grande tarodière. Quand il fut grand,

le jeune tayo épousa une des filles de son père adoptif.

Il en eut beaucoup d'enfants, qui furent, disent les Canaques,

les premiers habitants de Canala.

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