CHAPITRE XVI
Le Mac-Gregor, — A Houaïlou. — Le fameux Collet. — Sandouli. — Expéditions de Mou, Monéo, Pouoériouhen. — Le cocotier. — Les farces d*un Takata.
Le Mac-Gregor, un petit vapeur semblable à VOcean-Queenj va dans dix heures, y compris les temps d'arrêt, nous conduire à Pounériouhen d'où nous descendrons demain vers Houaïlou. Puis nous passerons sur la côte ouest pour gagner Bourail, après avoir traversé pour la troisième fois l'île entière en deux journées.
..... Déjà nou3 doublons le cap Bégat, la baie Laugier ne nous arrêtera pas aujourd'hui, pas plus que celle de Kouaa, où vient se jeter après un délicieux parcours à travers la verdure, la sinueuse rivière de ce nom.
Salut à Méré, un des points les plus accidentés de l'arrondissement, véritable coin de Suisse égaré dans une île du Pacifique.
Sur toute cette côte, on a découvert plusieurs mines de nickel. On en exploite à Méré, à Kouaa. La fameuse mine de Bel-Air, à Houaïlou, a fait tour à tour la fortune et la ruine de bien des spéculateurs (Opigez).
Une chose frappe principalement dans ces parages, à mesure que Ton s'avance vers le nord. Aux massifs montagneux, arides, aspect
M LA NOUTELLB-GALÉDOKIB XN 1690.
80ug leqnel lo pays se présentait jusqu'ici et qui constitue U région du nickel, succède une série de terrains plus propres à la culture el k rélevage.
Le bétail y vit dans d'immenses vallées, tandis que la côte se borde sur toute sa continuité d'une élégante ceinture de cocotiers.
•.... Nous voici à Houallou, nous n'avons point le temps de descendre à terre. Devant revenir demain, qu'aller y faire pendant une heure ou deux ?
Encore si nous avions trouvé le fameux Collet, ce déserteur du Prony^ qui, parti d'Australie, débarqua à Balade, en 1884, avec cinq de ses compagnons, s'installa dans la suite à Nouméa, puis à Houaïlou, enfin à Canala où il fonda une maison de commerce avec M. Noblot?
Les cinq compagnons de Collet sont morts depuis longtemps. Luimême les a rejoints dans l'autre monde. Aucun Européen ne pourrait à sa place donner des détails sur les débuts de notre occupation dans ces contrées, débuts marqués par de si horribles scènes de oannibalisme.
N'est-ce point prës d'ici que sept colons chercheurs d'or disparurent massacrés par les Canaques, au commencement de 4886*, et que les compagnons de M. Brun, aujourd'hui l'un des plus riches éleveurs de l'île, furent surpris par les indigènes, alors qu'un peu plus tard ils prospectaient" dans ces parages? Trois furent tués et dévorés.
Seul M. Brun parvint h s'échapper, grâce au dévouement de San» douli, indigène, aujourd'hui lieutenant à Canala. Sandouli a joué k diverses reprises un rôle dans l'histoire du pays. Après avoir commandé des colonnes et rendu des services inappréciables, ce Cincînnatus canaque, usé par l'alcool, occupe ses loisirs à pécher ou à décharger des chalands. Sic tramit gloria mundif
* La Bayonmaite ùi, en 1856, à Houaïlou, une expédition pour venger eo massacre qui ayait eu lieu, comme toujours, grâce à la trop grande conGance des Européens. Reçus en amis par les Canaques, ils s'étaient flés è ceux qui, dès le premier instant, arftient résolu de les tuer. An jour choisi, les indigènes offrirent aux colons de se charger d'une partie de leurs bagages pendant la route, et, au moment désigné, ils s'approchèrent de chacun d'eux en nombre pour les décharger. Pendant que les Européens étaient ainsi occupés, et empêchés de se défendre, au cri poussé par les misérables, six d'entre enx tombèrent pour ne plus se relever. Le septième, grièvement blessé, ne fut pas achevé ; le chef tint à le garder pour soigner les armes.
* froipêetêr, se dit de l'action de rechercher les terrains miniers.
Ul NOUVELLB-OALftDONIB BK 1890. (M
Monéo, Mou, Pounériouben» Baye, tous ces noms de localités
qui se succèdent sur cette côte évoquent le souvenir d'actions guerrières accomplies il y a longtemps déjà par nos troupes et leurs alliés indigènes.
Comment résister à la tentation d'en parler I
Vers la fin de 1863, diverses scènes d'anthropophagie, conséquences de luttes intimes survenues entre les Canaques, avaient eu lieu dans ces contrées, et une partie des propriétés de nos colons avaient été ravagées.
Le commandant du poste de Wagap n'avait obtenu que des réparations mcomplètes; celui du poste de Napoléonville avait reçu un émissaire du grand aliki de Houallou demandant notre intermédiaire pour mettre un terme aux hostilités constamment renaissantes entre les populations désormais rebelles h son autorité.
Les difficultés presque insurmontables qu'éprouvaient à cette époque les deux chefs de la câte Est à se mettre en relation, les empêchaient de connaître exactement la vérité.
En janvier 1864, la goélette la Gazelle fut envoyée pour chercher à pacifier les indigènes et leur faire connaître leurs devoirs envers Tautorité coloniale. Elle prit au poste de Napoléonville, outre Cake et Gélima,rindigèneSandouli comme interprète et quarante hommes d*infanterie de marine. Partout le capitaine Carey, de la Gazelle, reçut les promesses de soumission les plus formelles de la part des naturels. Mais en février de la même année, le chef de Pounériouber étant mort, de nouvelles hostilités dirigées cette fois contre les colons, nécessitèrent de la part du commandant militaire de Canala une nouvelle intervention.
Vingt hommes du poste de Napoléonville, sous les ordres du lieutenant Scelles, reçurent l'ordre de se joindre à un même nombre d'hommes du poste de Wagap commandés par le lieutenant Charpentier. Ces troupes réunies, jointes à nos alliés, opérèrent contre les rebelles non sans difficultés. Le petit détachement de Napoléonville, aidé des volontaires dHouallou et de Canala, rencontra surtout des obstacles sérieux. Nos soldats comptèrent dans divers engagements huit blessés, dont sept de coups de fronde et un de coup de sagaie. Nos alliés eurent également dix-huit blessés et l'ennemi perdit environ soixante hommes. Une ovation enthousiaste fut faite à nos braves soldats par les tribus amies dont ils durent traverser
te LA NOUVELLE-CALÉDONIE EN i890.
le territoire pour aller reprendre dans leurs postes respectifs leurs travaux journaliers.
Pounériouhen, lieu de notre débarquement, est un petit poste
militaire. Le village est situé à 4 kilomètres de l'embouchure de la rivière, une des plus grandes de la Nouvelle-Calédonie. A remarquer l'aspect particulier de la vallée qui va s'élargissant à mesure que Ton s'avance à l'intérieur des terres, de manière à offrir à plusieurs kilomètres de la mer un vaste cirque de l'effet le plus pittoresque (Gauharou).
Nous ne sommes point ici à la limite nord du 3^ arrondissement, <5omme on pourrait le croire. Il nous aurait fallu prolonger notre voyage jusqu'au cap Baye et l'embouchure de la rivière Poindimié, pour redescendre ensuite à travers toute une région fort peuplée, et parcourir le bassin de la Tchamba, où l'on trouve de nombreuses et importantes stations de bétail.
Dans ce trajet, nous aurions rencontré une quantité incommensurable de cocotiers. Vous connaissez cet arbre gracieux si commun dans toute la Calédonie, qui balance au gré du souffle capricieux de la brise, son joli panache de feuillage au sommet d'une tige déliée. Les variétés très nombreuses ont été plantées en majorité par les indigènes. Aussi précieux qu'agréable d'aspect, le cocotier fournit une quantité de produits tous plus utiles les uns que les autres. L'eau de noix, rafraîchissante, laxative, est, en outre, un excellent antiscorbutique.
Fermentée elle donne du vin, et distillée, de l'eau-de-vie. L'huile de noix a été exploitée au commencement de l'occupation. Les premiers colons avaient construit des fabriques primitives où les indigènes apportaient les cocos mûrs que Ton râpait et disposait au soleil. La chaleur suffisait à faire sortir l'huile. On la recueillait alors pour l'épurer dans des marmites. Les déchets étaient abandonnés aux porcs.
Ce n'est plus guère que sous la forme de coprah^ c'est-à-dire d'amandes séchées au soleil, produit qui vaut de 300 à 350 francs la tonne, que la noix de coco est vendue et fait en Calédonie Tobjet d'un commerce qui ne demanderait qu'à s'accrottre. Dans l'tle de Paabà, au nord de la Grande Terre, où se trouve sur une étendue relativement restreinte un nombre considérable de cocotiers, on préparait et on expédiait en Australie pour y faire d'excellents cor-
dages, les fibres qui recouvrent la noix. Cette matière textile porte dans le commerce le nom de crin végétal. Enfin Tenveloppe du fruit contient une cellulose amorphe, imputrescible et élastique» qui, mélangée avec les fibres dans certaines proportions, fournit le fameux cofferdam proposé par Tamiral Fallu de La Barrière, pour remplacer la cuirasse métallique des navires.
Que vous semble d*un si utile végétal qui pousse partout si bien, la tète au feu, le pied dans Teau, principalement sur les coraux du bord de la mer; donne au bout de 8 à 10 ans de 40 à 80 noix * ; ne craint ni inondations, ni sécheresses, ni sauterelles?
Un conseil pour terminer, si vous étiez tentés de vous livrer à cette culture, susceptible de produire de une à deux tonnes do coprah par hectare étant donné que vous y plantiez en moyenne 480 cocotiers; mettez-les à l'abri du bétail pendant les premières années et ne plantez jamais en juin ou juillet, vous n'obtiendriez que des fruits rachitiques*. Ces conditions remplies, vous serez assurés après quelques années, d'obtenir sans peine des bénéfices sérieux.
Hâtons-nous de nous rendre chez le commandant du poste où
nous sommes attendus, non sans faire la connaissance de cet indigène que je vous présente. Type curieux, ivrogne de profession, il n'est autre que le fameux takata de Pounériouhen. Les recettes et les tours qu'il possède dans son sac Tout rendu célèbre. Si le Canaque craint et redoute le takata, il n'admet pas que ce dernier le trompe; l'histoire suivante, racontée à tort ou à raison au sujet de ce personnage, en est la preuve :
En janvier 1889, la saison des pluies était en retard et les cultures canaques en souffraient. En vain les indigènes prodiguaient-ils à leurs sorciers, et aux mânes de leurs ancêtres, leurs offrandes; en vain allumaient-ils chaque soir d'immenses feux de brousse, dans l'intention de créer des nuages, destinés d'après eux à se résoudre en une onde bienfaisante pour leurs plantations : rien n'y faisait. Le takata de Pounériouhen dont la spécialité (car tous sont spécialistes)
' La récolte Tarie suiraot qu'il s'agit soit de cocotier du nord, soit d'arbres du sud de Vilo qui demandeut plusieurs années de plus que les autres pour fructiQer. Ainsi Ton obtient par pied de 60 à 85 fruits dans le nord, et seulement de 40 à 60 dans le sud.
' En 1887» la colonie a exporté en fruits, coprah, huile et fibres de coco, pour une Taleur totale de 225,000 francs de produits. La valeur de cette exportation est tombée à i60,000 francs en 4888, à 95,000 francs en 1889! Les cocos sont expédiés aux saien- ■eries de Marseille ; il en faut 600 à^700 pour donner 400 litres d'huile.
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était de faire tomber, de travailler la plaie, disent les Canaquas, se retira sous nn de ces gigantesques banians ', dont Fombreest, d'après eux, propice aux pratiques de sorcellerie. Là, sous prétexte d'implorer les génies*, le roué coquin décida, après mûres réflexions, qu'il ferait à tel jour tomber Teau du ciel, si les Canaques voulaient bien lui donner en échange de ses bons offices une certaine quantité d'eau-de-yie. Le marché conclu, le tafia fut livré. Mais malgré l'attestation du takata ivrogne, le jour marqué par lui se passa comme les antres, sans amener une seule goutte d'eau f
Colère des Canaques qui menacent le trompeur. Ils avaient compté sans la finesse de renard du vieux sorcier... « S'il avait plu pour les indigènes, leurdil-il,il aurait aussi plu pour les blancs. Or lesr blancs n'ont rien donné, il n'est pas juste qu'ils aient de la pluie ».
Ce curieux argument fut rapporté aux colons du voisinage; ils appelèrent le faiseur de pluie et lui octroyèrent libéralement quelques litres d'eau-de-vic. Cette fois c'en était fait, au jour trois fois béni et prochain, les cataractes du ciel, au dire du takata, allaient s'ouvrir pendant quarante-huit heures.
Hélas, nouvelle déception f Malgré les incantations les plus variées, le del resta serein, au grand désespoir du sorcier, et aussi à la grande fureur des Canaques. C'est pourquoi ils tancèrent d'impor* tance le farceur, qui dut réfléchir pendant de longs jours sur les inconvénients auxquels est exposé celui qui veut tramillerh pluie en dépit du baromètre!
^ £• hniam (JUus proUsem) est cet tfbre ïmmtuse, tfoBt ki J^randM» tàftmiiftê,
naissant d'an troue énorme et des priocipales branches, vont se fixer en terre daM dtYtnes directions, de manière à former une rodte naturelle de verdure.
* Les géiieB, eomiiM les esprits, o»t des formes bizarres. Affecté» le* vos atx léeoNtf, les antres à la pliiie^ à la guerre, à la pèche..., particulieri à des familles» à des tribus, ils sont l'objet, de la part des Canaques, de sacrifices, d'ofl'randes variées. Les cérémonies nocturnes ont lieu dans des endroits spéciaux, grottes profondes, abris d'arbres sacrés.
Les sareiers <m takafas, interprètes des popolations, demandent am génies (f exancer levrs ferax.- fnsqne t(ras ces derniers sont malfaisants. Un d'entre errr, stms la firme d'uM jeme femoM, rend fons les hommes qni mangent les mets qn'efle dépese en eev'^ tftfin «NirsKa; mais m avtre génie bienfaisant, sœnr an premier, s'emploie h retirer cette iM^rrifure des sentiers. Aussi troare-t-on rarement, disent les Canaques, de cev featÎBS champêtres et improris^, aoxqoels serait tenfé Je s'asseetr le promenenr rnprv dent*
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