CHAPITRE XYII
CdqnillagM et eonchyologistes. — Horrible mort. — Pour ane fémiike 1 Un sergent diplomate. — Collection d'armes et ustensiles canaques.
Les habitants des tribus que Ton traverse pour se rendre de Pouuériouben à Houailou s'adonnent tous à la culture, à la pèche, à la récolte des coquillages si abondants sur leurs plages, où conques de tout genre, mitres, olives, casques, araignées, bulimes foisonnent... Et quelle variété dans les espèces!
Aussi les chercheurs sont-ils nombreux en Calédonie.
Beaucoup dédaignent les richesses botaniques, minéralogiques, les curiosités ethnographiques, laissent de côté les armes anciennes^ les ustensiles depuis longtemps hors d'usage chez les Canaques, pour courir après la coquille de leurs rêves, unique échantillon plus précieux à leurs yeux que les plus riches spécimens de la conchyologie •.
Les naturels vendent aussi les coquilles aux collectionneurs, et, outre qu'ils s'en servent encore en guise de monnaie, qu'ils en placent sur leurs cases, s'en font des colliers, des bracelets, ils en récoltent en assez grande quantité pour leur alimentation *.
Il n'est pas rare de rencontrer des Canaques occupés auprès
de gros coquillages qu'ils recherchent particulièrement sur les bord^ de la mer.
Après avoir introduit un bâton entre les deux valves pour les empêcher de se refermer, ils détachent rapidement en deux coups do couteau l'animal rendu ainsi inofiensif. Or il est des tricdanest c'est le nom scientifique de ce bivalve communément appelé béni-
* Le ttM fournit, comme Tbiittre perliëre, une iMnne nacre, et ces ce^uillagM se ▼endent ici au prix de 150 à 500 francs la tonne. Ceat par éaalakies ée niîlle francs qie Pari pourrait ea reco^ilTir a» HeifiNa-Calé»
* Il eiiste en etfct beaucoup d^espèces comesiibles, et, bien qu'une sorte de (cAne ait oeeasionné, d'après le Df Rermorvant, des accidents h bord du Cdi ^lfey a n , as 4%èè, fa'iM espèce ëe peigne, au dire de de Hachas, daive être regardéa eamma a»»^ pecte, les empoisonnements par les mollusques sont ici très rares, sinon totalement inconnus. Les bulimes terrestres sont également appréciées, et, depuis quelques années/ i asi iStnMt dea «tcaifaU daia l*lla.
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lier, à cause de l'usage que l'on fait de ces coquilles, dont le poids atteint jusqu'à 150 kilogs. C'est alors une heureuse trouvaille pour les canaques très friands de sa chair; mais ce n'est point toujours sans dangers qu'ils arrivent à se la procurer; témoin l'épouvantable accident arrivé à Tun d'eux aux Nouvelles-Hébrides, en mars
Profitant de la marée basse, un Néo-Hébrîdais voulut tenter d'extraire Tanimal d'un énorme tricdane scellé dans le corail. Or, qu'arriva-t-il? Le bois dont il se servait était-il trop faible, ou glissat-il dans la coquille?
Soudain, le tricdane se referma, saisissant comme dans un étau la main de l'indigène.
L'amputation qu'un médecin présent lui proposa en toute hâte comme unique chance de salut ayant été refusée, l'infortuné fut peu à peu submergé par la marée montante, devant la tribu en pleurs, et les requins assemblés pour attendre leur proie. Le lendemain on trouva la coquille ouverte, mais l'homme avait disparu, et le chef mit le tabou sur le mollusque!
Quoi de plus affreux, de plus horrible que la mort de ce
malheureux! Détournons les yeux d'un pareil spectacle dont la pensée seule fait frémir, et reportons-les sur le paysage qui s'offre de toutes parts à la vue.
Ce n'est point en 4865 que nous aurions pu ainsi voyager sans crainte dans ces contrées, où les communications étaient si difficiles. Les rares colons se trouvaient alors absolument isolés au milieu des populations sauvages. Aussi, pour bien des raisons, une année pouvait-elle difficilement se passer sans manifestation hostile de la part des indigènes.
Cette fois, au mois d'avril, une démonstration de notre part fut jugée nécessaire.
Une femme avait en effet allumé le flambeau de la Discorde, non qu'il se fût agi d'un nouvel enlèvement d'Hélène, loin de là... Dans une fête où se trouvaient réunis les tayos d'Houaïlou, Nekoué et des environs, la malheureuse popinée avait été tout simplement mise à la broche; la guerre avait aussitôt éclaté parmi les sauvages, uniquement parce que la répartition des parts avait été sans doute mal faite.
Le capitaine Garcin, de Napoléonville, envoya le sergent Pouyadou
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et dix hommes sur les lieux. Celte petite troupe approvisionnée pour quatre jours, s'embarqua dans la chaloupe du poste. Deux pirogues, une de Cake avec Sandouli et huit Canaques, une aulre de Gélima, occupée par Crêpé et dix hommes> escortaient Texpédition. Les volontaires indigènes avaient des fusils, mais les cartouches ne .devaient leur être délivrées qu'au besoin. Poussés par une mauvaise mer, les pirogues chavirèrent; et la chaloupe après avoir vainement tenté de leur porter secours, dut y renoncer, sous la menace de subir le môme sort. Personne ne périt; seulement les armes, vivres, effets des naturels furent perdus, à Texceplion de huit fusils que ces derniers repêchèrent en plongeant. Le sergent Pouyadou ne se déconcerta point. Il poursuivit sa route aussitôt que le temps le permit. Aussi habile diplomate que brave militaire, il parvint ii rassembler les indigènes des quatre tribus incriminées. Ceux-ci exposèrent leurs griefs, et livrèrent le principal coupable, le nommé Olawa. Après quoi, ils consentirent à se rendre à Ganala, où réunis chez le commandant militaire, en présence des grands chefs Cake et Gélima, ils promirent de vivre en bonne intelligence.
Ces cultures de maïs, de manioc, de tabac annoncent le voisinage d'Houaïlou, situé entre la baie Lebris et celle de Kouaa.
Houaïlou, nous avons pu en juger, possède un triste mouillage pour les gros navires. Seuls, les petits côtiers peuvent venir s'abriter h rentrée de la rivière, près d*un petit monticule, appelé morne d'Houaîiou.
Toutefois, rien de plus coquet que le joli petit port militaire dominé par la demeure du chef d'arrondissement, d*où la vue s'étend sur rOcéan sans limites, et sur les innombrables méandres d'une rivière, dont une foule de bouquets de cocotiers et d'îlots verdoyants encombrent l'embouchure.
Rendons-nous rapidement chez M. X..., pour y jouir de la
charmante hospitalité qui nous sera offerte, doublée du plaisir que nous trouverons à examiner une superbe collection d'armes et d'ustensiles canaques.
Nous voici sous la véranda : en l'absence du maître du logis, je vais fournir les explications nécessaires sur tout ce qui nous entoure.
Commençons par les armes : cette pierre toute ronde, plate, finement amincie et polie, percée de deux trous par lesquels elle est
ficelée et montée sur un manche de bois orné de pompons rouges, n*est autre que la fameuse hache en serpentine.
Emblème du chef, signe du pouvoir, il y en a de très grandes, dont la surface couvrirait l'étendue de la poitrine d'un homme robuste. Celles-là sont très rares et très estimées, comme celles dont la transparence est parfaite. Jadis, quand les Canaques voulaient se débarrasser d'un personnage de marque, c'était avec cette arme qu'ils lui faisaient Thonneur de le frapper. D'autres pierres polies, petites hachettes en jade, sont montées sur des manches courts, auxquels elles sont attachées par des cordons en poils de roussette. Ces hermineltes servaient à travailler le bois et à creuser les pirogues. On les remplace actuellement par des hachettes en fer (tamiocs), que tous les marchands européens vendent aux Canaques.
Ces énormes triques terminées par une extrémité arrondie, qu'arrête à sa base un rebord saillant, sont des casse-tête simples, par rapport à ces autres appelés casse- tète bec d'oiseau, en raison de leur forme bien caractéristique. Fabriqués en bois très dur, ce sont, surtout les derniers, des armes redoutables entre les mains des naturels. Il a fallu en interdire Tusage à ceux qui, par leur profession de courriers, de policiers, ont le droit de circuler armés; car, avec la pointe acérée de ce terrible engin, ils enlevaient d'un seul coup la calotte crânienne de leur adversaire. Ces simples bâtons, véritables barres de fer, sont des armes néo-hébridaises, ces longues lances en bois terminées à leur extrémité en pyramide quadrangulaire noircie et creusée d'encoches, sont des sagaies. Les enjolivements en poils de roussette *, les petites figurines grossières qui y sont sculptées, leur longueur et leur poids indiquent qu'elles ne servent qu'au pilou. Ce sont des armes de théâtre et d'apparat. Au contraire, de simples baguettes de bambou disposées ici en faisceau; voilà les sagaies de guerre. Cylindriques, une de leurs extrémités est effilée et durcie au feu, l'autre porte pour tout ornement quelques bribes de laine ou d'étoffe. Principales armes de jet des Canaques,
* Les naturels teignent en rouge bran les cordons en poils de roussette, à l'aide de U souche ou racine d'un petit arbro très commun en Calédonie, le morinda eitrifolia. Cette plante, voisine de la garance, donne une belle couleur faure, qui devient rouge au contact de l'air, de ce rouge dont les Canaques sont si amateurs, et dont ils font un féritable abos.
ceux-ci, grâce à un artifice très simple, les lancent à une grande distance avec une habileté remarquable. Ils se servent pour cela du doigtîer, sorte de gros cordon de dix à douze centimètres de long, terminé par un anneau que Ton passe au milieu de l'index droit, tandis que Ton enroule un tour de cordon au milieu de la sagaie. A Taide d'un double mouvement de projection et de rotation imprimé à l'arme, mouvement assez identique h celui qui sert aux enfants à lancer la toupie, l'indigène envoie très loin la sagaie, et telle est la force de pénétration de l'arme, qu'elle traverse à dix pas et plus, une planche d'un pouce d'épaisseur.
Les Canaques utilisent aussi la fronde, avec laquelle ils lancent, avec une remarquable adresse, des pierres noires ovoïdes, très allongées et pointues à leurs deux extrémités. L'arc est employé pour la chasse et la pêche. Autrefois l'on se servait de flèches de bambou garnies d'arêtes de poisson, aujourd'hui les armes de ce genre proviennent des Nouvelles-Hébrides, car actuellement le Canaque fixe à l'extrémité de ces flèches, au lieu d'arêtes, quatre pointes de fer disposées en carré, et solidement attachées. Avec cet engin, habilement dirigé au moyen de son arc, il se procure du poisson, des crabes, etc.
Cette grande écaille d'huître, aiguisée sur son bord, est le couteau primitif des indigènes ; il coupe comme un rasoir. Voici des cocos pour boire, une calebasse, entourée d'un filet, destinée à conserver l'eau, une marmite en terre, des bambous gravés pour les pilous, un masque de guerre...
Que nous semble de cet affreux mannequin? Peut-on imaginer quelque chose de plus horrible que celte tête de bois noir, à la face hideuse et grimaçante, avec sa bouche garnie de dents blanches, un anneau de couleur rouge autour des yeux, un nez en bec d'oiseau de proie, une immense paire de favoris. Le tout est recouvert d'une sorte de coiffure, semblable aux anciens bonnets à poils de nos grenadiers. Du cou tombe un filet en plumes de notou, avec deux trous pour passer les bras. Un guerrier se glisse dans le filet, et supporte alors sur la tête l'épouvantable appareil qui le grandit énormément, et lui donne l'aspect d'un monstre à la fois grotesque et redoulablel
Des sortes de battoirs que l'on frappe Tun contre l'autre sont les instruments usités dans l'orchestre des pilous. D'autres masses de bois de ce genre servent à préparer les écorces de banians, afin de
leur donner la souplesse qui leur est nécessaire pour se prêter à tous les usages... Déroulons ces longues ceintures frangées en fibres de bourao d'aloès, de pandanus, etc., les unes brunes, les autres noires *. Ce sont les fameux tapas de la garde-robe des dames canaques.
...Nous connaissons les colliers en poils de roussette, teints en rouge, garnis de coquillages et de verroterie ; ces beaux bracelets formés d'une énorme coquille habilement découpée h ses deux extrémités, dont nous avons devant nous un magnifique spécimen*. C'est là une parure qu'il n'est pas donné à toute popinée de porter, et dont elle ne doit jamais se séparer. Un coup d'œil sur cet autre bracelet des Nouvelles-Hébrides formé d'une sorte de défense de sanglier, et sur cet immense peigne carré, découpé dans un morceau de bambou.
... Les Canaques sont piètres musiciens, et ne se servent que de cette sorte de flûte recourbée, en roseau, dont ils jouent avec la bouche et le nez. Certains d'entre eux aiment à faire vibrer, du bout des doigts, en la tenant devant les lèvres, pendant qu'ils soufflent dessus, une petite lame métallique encastrée dans une sorte de fer à cheval. Ils éprouvent, à provoquer le bruissement insupportable de ce joujou d'importation européenne, un charme infini.
... Mais voici le propriétaire de toutes ces richesses; en nous adressant à lui peut-être pourra-t-il nous procurer, par l'intermédiaire des chefs, quelques armes. Elles deviennent de plus en plus rares, d'autant plus que les Canaques n'ayant plus le droit d'en porter, et trouvant facilement chez les négociants, des instruments de travail, ne prennent plus la peine de polir la jade et la serpentine.
Inutile de dire que les armes à feu sont également interdites aux naturels, non seulement depuis la dernière insurrection, mais depuis
* Les Canaques teignent en violet noir, à i*aidedu suc d'un co20u«(labice), plante her-* bacée très répandue. 11 est Trai que, ne sachant pas fixer les couleurs, ils font plutôt de la peinture que de la teinture ; néanmoins, comme le morinda, le colcus mériterait de fixer l'attention. Après de Rochas, nous croyons ces plantes susceptibles de recevoir une utilisation industrielle.
* Ces bracelets (regiaré) sont des cônes de l'espèce connue sous le nom de milU punciat%u de Lamark (ouAt) des indij^cnes. On les fabrique en retranchant les deux bouts du cône, de manière k ne garder qu'un anneau médian, puis on les polit jusqu'à ce qu'ils soient devenus complètement blancs.
•- A celte époque, c'était la peine de mort qu'eût entraînée, d'après la décision du gouverneur Saisset, le port d'une arme de ce genre, sur le territoire de la capitale ou à 5 kilomètres des centres. De plus, les indigènes munis d'un permis pouvaient seuls être autorisés à porter les hachettes de fer estampillées d'un N, et enregistrées au bureau du commissaire de police. Le port des lances, sagaies, cassetête, était sévèrement prohibé sous peine d'amende et de prison. Plus tard, on se relâcha de ces mesures de prudence, vous savez comment on eut à s'en repentir. Aussi maintenant y tient-on la main; les indigènes cachent soigneusement leurs dernières armes ; voilà pourquoi nous n'emporterons que fort peu de souvenirs de notre passage à Houaïlou.