CHAPITRE XYIII
Les chefs canaques et Fadministration française. — Partis pour Bourail. — Fumeurs intrépides ; tabac calédonien. — A Coula. — Un manchot, pécbe à la dynamite. — Installation sommaire. — Bonne nuit I
Je ne m'étais pas trompé sur le compte de notre aimable hôte. Grâce h la sage influence qu'il a su conquérir, à Tappui bienveillant qu'il a prêté aux chefs, il est vraisemblablement maître des tribus de la région ; son intervention nous a été utile.
Mais où il nous a rendu un très grand service, c'est en nous assurant le concours de quatre guides qui nous accompagneront à Bourail, et porteront nos valises ficelées sur leurs épaules, comme des sacs de soldats.
Ne croyez point pourtant que tous les principaux colons ou fonctionnaires trouvent auprès des indigènes cette soumission. Les chefs canaques grands et petits, qui ont sur leurs villages une réelle autorité, n'obéissent qu'à regret aux Européens. Si parfois ils viennent se plaindre à l'autorité de ne pouvoir obtenir de leurs sujets ce que l'administration leur demande; celle-ci intervient et réclame la dénonciation des récalcitrants, alors tout devient inutile, on oppose la force d'inertie, car une telle manière d'agir de la part d'un chef vis-à-vis des siens est absolument défendue par les usages canaques. Ce serait, pour lui, perdre son prestige que d'immiscer les Européens dans les différends intimes qu'il peut avoir avec ses administrés.
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Reste à le rendre responsable : la chose n est point toujours ni juste, ni facile.
On voit par Ih combien est précaire, en bien des endroits, notre autorité. Les indigènes nous subissent, mais ne nous aiment pas. Ils professent pour le blanc, sinon une haine, du moins une répul* sion qui va jusqu'au fanatisme. Pour eux, tout ce qui leur arrive de fâcheux, nous l'avons vu à propos des plantations, leur vient de nous. C'est k croire qu'ils sont convaincus, tellement ils mettent d'assurance dans leurs affirmations.
L'impuissance des fonctionnaires européens se fait surtout sentir, dans les tribus ou les villages où, cédant à notre manie souvent peu justifiée de tout révolutionner, de tout changer, nous avons, pour diverses raisons, substitué de nouveaux chefs, nos créatures, aux anciens de la tribu.
Il faudrait être naïf pour ne pas être persuadé que ces derniers restent les maîtres, auxquels ceux choisis par nous, véritables hommes de paille, n'ont qu'à obéir, s'ils désirent sauver leur tête.
En somme, pour en revenir à l'autorité des chefs dans leurs tribus, lorsqu'ils font agir leurs sujets pour eux et pour ceux qui leur sont chers, ou qui leur plaisent, elle est restée immense. Quand un fonctionnaire ou un colon influent a su obtenir leur confiance et leur amitié, il jouit d'une autorité réelle sur les indigènes par Tintermé' diaire de ses amis.
Le Canaque qui nous précède fait savoir que nous passons k Carovin, son village. Après avoir franchi celui de Vandevin, nous ne tarderons pas à arriver h Coula, au pied des montagnes, et la route restant alors à faire ne comptant pas moins de 30 kilomètres, nous passerons la nuit en cet endroit.
Nos guides nous l'assurent, nous serons bien reçus, sans doute parce qu'ils comptent l'être eux-mêmes. Afin de prouver leur satisfaction, ils profitent de notre petite halte pour allumer le tabac de leur pipe, la dixième de la journée...
Le Néo-Calédonien est en effet un fumeur intrépide. Hommes, femmes, enfants, tous ont pris cette habitude véritablement funeste pour eux, étant donné l'usage immodéré qu'ils font du tabac.
Si la Calédonie en produit deux espèces, il paraît néanmoins certain que le tabac h fumer a été introduit chez les naturels par les pêcheurs d'holoturies. Stupéfaits de voir des Européens manger le
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feu, les Canaques ne tardèrent pas à les imiter, et les premiers cherchèrent à développer le plus possible chez eux le goût de cette substance, ce qui devait leur procurer d'immenses bénéfices.
« Plus tard, lorsque les missionnaires entreprirent d'évangéliser ces sauvages contrées, quelques-uns d'entre eux qui ne détestaient point Tarorae d'une bonne pipe ou d'un bon cigare, songèrent à introduire cette plante. Prévoyant, car c'était avant la prise de possession par la France, que leur établissement resterait longtemps sans être visité, ils tentèrent à Pouêbo et à Touho des plantations qui réussirent parfaitement » (Vieillard).
Longtemps les Pères furent les seuls à essayer cette culture que le chef Bouarate contribua à répandre; néanmoins, petit à petit, elle s'implanta si bien, qu'en 1864, les villages de la circonscription de Wagap recueillaient 1!200 kilogrammes de tabac. C'est peu certainement, si l'on songe qu*un hectare bien soigné peut en donner au moins 1500, mais toutes les plantations canaques, à part les ignames et les tares, sont en général privées de soins.
Le même reproche, à propos de tabac, peut ici s'adresser aux cultures européennes. On a planté, dans plusieurs contrées, des espèces américaines et françaises qui ont été introduites en particulier à Moindou ; une manufacture s'est créée à Nouméa. Mais les nouvelles espèces se sont hybridées avec celles cultivées par les naturels, et le produit obtenu est médiocre (Gallet). Pourtant, les encouragements n'ont pas fait défaut; ils auraient pu amener de meilleurs résultats. Sous le gouvernement de l'amiral Courbet, une prime assez élevée fut instituée en faveur du tabac recueilli dans la colonie. Malgré tout, nous sommes obligés et nous serons encore obligés longtemps d'en demander à l'importation ^
Les indigènes de Coula, prévenus par nos guides, viennent h
notre rencontre. En acceptant leur hospitalité, nous refuserons les honneurs, nous contentant d'un simple abri, pour ne pas aller nous faire enfumer dans la case réservée aux étrangers. Le chef est du reste
* Les choses se sont pourtant améliorées durant ces dernibres années, grâce à l'introduction de tabac des fies de la Sonde et de la Réunion, ainsi qu*à l'utilisation, pour les plants, des emplacements de forêts ou do broussailles récemment défrichées par le feu. Les cendres constituent, par leurs sels alcalins, un excellent engrais.
En 1889, l'importation n'a été en Taleur que de 454,000 francs, après avoir atteint et dépassé le chiffre de 200,000 francs les années précédentes.
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plein de bonne volonté; offrons-lui de partager notre repas, il ne sa fera pas prier.
Le manchot qui nous arrive est un triste spécimen d'un
genre de mutilation fréquent en Calédonie. C'est en péchant à la dynamite qu'il a élé blessé et a dû subir l'amputation de Tavant-bras droit. Aussi ce genre de pèche est-il prohibé. Dans l'impossibilité de montrer comment elle se pratique, force nous sera de nous en tenir à une explication.
Après avoir recherché un endroit favorable, on commence ë amorcer, en jetant à l'eau du blé, du maïs, de l'orge, du pain ou tout autre app.lt. Le poisson une fois réuni, à moins que le pécheur ne préfère opérer au milieu d*un banc de passage, il allume la mèche d'une de ces cartouches de dynamite, si communes dans un pays de mines, et la lance aussitôt à Tendroit choisi. Si le coup a bien porté, il ne s'agit plus que de recueillir en masse le poisson que la perturbation des couches liquides a foudroyé*. Mais parfois l'imprudent, après avoir allumé, attend trop longtemps sa cartouche à la main; il tarde pour une raison ou pour une autre à projeter le dangereux explosif. Soudain une détonation épouvantable retentit, accompagnée d'un cri de douleur ! C'est un avant-bras, quelquefois le membre supérieur tout entier qui vient d'être emporté par l'horrible engin éclatant avant l'heure, et il ne reste plus au chirurgien, si par bonheur pour le blessé il s'en trouve un non loin de là, qu'à compléter l'œuvre destructrice par une opération régulière.
Le soleil a depuis longtemps disparu derrière les montagnes
bleues, singulière coloration que revêtent ici, soir et matin, par un curieux phénomène d'optique, les sommets obliquement éclairés. Quel contraste avec la monotonie de la verdure, fond ordinaire de tous les paysages de la Nouvelle-Calédonie, par excellence le pays du vert !
Profitant du court crépuscule, les Canaques ont terminé les préparatifs de notre rustique installation, tout nous invite au repos.
..... C'est la nuit, le calme, le silence, que vient seul troubler le bruit continu du grillon. Là-haut, dans la voûte bleue, la lune con-
* La chair du poisson tué h la dynamite se corrompt avec la plus grande facilité, elle Be délite, et bien qu'elle n'acquiert point d'odeur, il devient bientôt impossible de la manger. '
temple d'un air calme et paisible la simplicité de notre campement, pendant que les étoiles qui scintillent, semblent autant de petits yeux malins, riant de notre impuissance à sauvegarder notre épiderme contre l'incessante attaque du moustique au bourdonnement insi* pide... Bonne nuit I