CHAPITRE XIX
Les affections oculaires chez les Canaques. — Le village de Ni. — La canne à sucre. — Les sauterelles. — Un nouveau plat.
Nos guides ont sellé les chevaux. Pendant qu'ils s'occupent des derniers préparatifs, examinons quelques-uns de ces indigènes qui viennent demander de Veau pour les yeux, car les maux d'yeux sont fréquents chez les naturels.
La fraîcheur des nuits, la fumée des cases amènent souvent chez eux une inflammation légère de la conjonctive appelée coup d^air. Bientôt, faute de soins, cette simple conjonctivite devient plus ou moins purulente, et vu l'absence de traitement, détermine des accidents du côté des miroirs de l'œil et de ses différents milieux, cornée, iris, etc. Alors surviennent des taies, des opacités plus ou moins épaisses qui compromettent la vue. Enfin, chez beaucoup, la sécrétion change de nature, devient microbienne. La face interne des paupières est granuleuse, c'est-à-dire se recouvre de petits bourgeons charnus, ce qui rend cette affection absolument tenace.
En dernière analyse, le début de la maladie paraît être toujours le même, et, étant donné la fréquence des causes, la transmissibilité par les sécrétions, la saleté de la race, et son peu de résistance aux actions morbides, quoi d'étonnant à ce que tant de malheureux Canaques présentent à l'observation médicale des afiections oculaires souvent graves! Cela varie suivant les régions; ainsi le centre de Bourail a été atteint de véritables épidémies de conjonctivite granuleuse qui ont frappé un grand nombre d'enfants, métis et blancs, des écoles, pendant ces dernières années. Sans doute, il faut en voir la cause dans l'intensité des brouillards qui régnent le matin dans les vallées avoisinantes.
... Parvenus au point culminant de la chaîne, à 800 mètres de hauteur, presque dans les nuages, nous allons redescendre à travers
une immense forêt. Puis se recommanderont à nous les belles tarodières, véritables gradins de verdure, des villages de Ni, Poté, etc. La tribu de Ni est la seule de la côte ouest, dans le troisième arrondissement, qui ait marché avec nous en 1878.
... Cet indigène, qui croque avec délices une canne h sucre en nous regardant passer, rappelle à propos que nous allons aborder les régions où ont élé essayées les plus grandes cultures de cannes. Près de Bourail, dans des temps plus prospères, on a pu voir d'immenses espaces cultivés, dont les produits servaient à Talimentation de Tusine de Bacouya, située sur les lieux, usine due à Tiniliative du plus entreprenant des colons calédoniens, M. Higginson, dont il a déjà été question.
Point n'est besoin d'entreprendre ici une étude botanique de la canne, mais la question de la précieuse graminée intéresse à un trop haut point l'avenir de la Nouvelle-Calédonie, pour ne pas nous arrêter un instant.
Dès 1859, le gouverneur Saisset déclarait publiquement, au retour d'une excursion dans l'intérieur, que parmi les richesses du pays * qu'il suffisait de développer pour acquérir la fortune, il fallait en première ligne citer la canne. Aussi, pour encourager cette culture, vu les expériences concluantes faites sur l'habitation Joubert, à l'aide d'un moulin portatif, il fut décidé qu'une prime de 1000 francs, une fois payée, serait accordée à chacun des trois premiers concessionnaires qui produiraient, sur leurs terres, 500 kilogrammes de sucre brut par concession de 500 hectares d'un seul tenant, et dans les neuf premiers mois qui suivraient la décision du chef de la colonie.
Cet encouragement ne demeura point inutile. Quelques années plus lard, les propriétaires des terrains baignés par la Dumbéa avaient monté quelques usines. L'administration, de son côté, leur fournissait un appui sérieux. En 1865. le gouverneur Guillain, continuant l'œuvre de son prédécesseur, chargeait un bâtiment de TÉlat d'aller chercher des cannes à Ouaraïl, car, par suite de l'habitude des indigènes de disséminer la culture de la plante, il y avait de réelles difficultés à réunir les 3,000 mètres de cannes, c'est-à-dire les 11,000 bouts de 30 centimètres nécessaires à la plantation d'un hectare.
1 DifTéreotes espèces, de 20 à 30, sont cultivées par les indigènes pour leur alimen* talion.
Tout ce qui fut recueilli à Ouaraïl fut gratuitement distribué aux colons, et, le 4 septembre de la môme année, le gouverneur assistait chez M. Joubert, à Koé, à l'inauguration de la première usine véritable.
Pourquoi les essais faits dans la suite à Païta, Saint-Louis, etc., ont-ils si peu réussi? A part Tusine de Bacouya *, qui fonctionne pour le compte de l'administration pénitentiaire, et celle de Koé, toutes les autres ont été fermées, et la culture de la canne presque abandonnée. On a accusé principalement les sauterelles, puis les inondations, Tabsence de voies de communications convenables. Ces raisons sont excellentes ; il faut y joindre le manque d'outillage, de connaissances sérieuses de la part de certains sucriers, aussi surtout, comme toujours, l'absence de capitaux et de main-d'œuvre.
C'est un malheur pour la colonie, car cette culture réussit parfaitement dans les bonnes terres qui ne font pas défaut. La richesse est au bout des efforts des agriculteurs calédoniens qui recommenceront à planter la canne...
On calcule que le produit peut donner, en dehors de la part de l'usinier, un bénéfice d'environ 1000 francs par hectare *. Or, à Bourail, il n'y a pas moins de 2,500 hectares de terrains d'alluvions cultivables pour la canne; il y en a plus de ISOO à la Foa. Des vallées de moindre importance pourraient encore fournir ensemble d'immenses étendues; c'est par millions que se chiffreraient les bénéfices, si une partie de ces surfaces, inutilisées pour la plupart, 86 couvraient de champs de cannes à sucre.
Nous avons parlé du fléau le plus grave peut-être qu'ait connu l'agriculture en Nouvelle-Calédonie : la sauterelle. Les dégâts causés par cet insecte avaient été tels en 1876, où les plantations de Bourail avaient été quatre fois ravagées, qu'il fallut sérieusement songer à les combattre.
En 1877, une première commission fut chargée de proposer les mesures les plus propres à leur destruction. Ses travaux furent
1 Mise en vente en 1890. Les résultats obtenus à Bacouya, ces dernières années, ont montré ce qu'on pouvait espérer de la culture de la canne en Calédonie. Sous la direction habile d'un créole de Bourbon, M. Maillot, il a été, pendant la seule campagne de 1883- 1884 qui a été magnifique, brassé 2,899,388 kilogrammes de cannes, qui ont donné 409,795 kilogrammes de sucre et 80,350 litres de laGa.
* La colonie trouverait, du reste, des débouchés importants dans les pays anglais qui nous environnent.
interrompus, et l'attention détournée de cette importante question par rinsurrection de 1878. En 1880, la commission fut de nouveau réunie ; le gouverneur Courbet décidait, en décembre, qu'il y avait lieu d'accorder des primes pour la destruction du terrible insecte \ Le résultat dépassa les espérances. On se livra à une telle chasse, que le trésorier de Canala eut à verser, en moins de deux années, 36,000 francs entre les mains des destructeurs qui avaient opéré dans la région. Partout l'entrain fut le même. Il fallut songer un moment à diminuer le montant de la prime, quitte à la rétablir plus tard, telle qu'elle avait été instituée, pour stimuler à nouveau les indigènes.
L'administration n'a pas eu à s'en repentir, maintenant que le malfaisant animal semble avoir abandonné la partie. Pourtant il serait imprudent de s'endormir dans une fausse sécurité. Sous certaines conditions climatériques peut-être, les sauterelles peuvent reparaître. A plusieurs reprises, elles ont été signalées en divers endroits, ces dernières années. Si le colon calédonien peut se mon-^ trer reconnaissant envers l'amiral Courbet des mesures prises pendant son administration, il ne faut pas oublier que Ton ne combat les fléaux naturels qu'avec des armes semblables. Les incendies de brousse, à certaines époques, ne peuvent manquer de détruire, en énorme quantité, l'insecte dont la multiplication est une menace perpétuelle pour les plantations; mais le moyen est infidèle parfois, souvent dangereux *, pas toujours d'une exécution facile. Au contraire, rimportation, l'élevage, si l'on peut s'exprimer ainsi, surtout la propagation par tous les moyens possibles dans la colonie, d'une quantité d'oiseaux insectivores, est le vrai, le seul moyen facile à opposer à l'éclosion et à Tinvasion des sauterelles.
Le gouverneur Pallu de la Barrière, afin d'augmenter les variétés d'oiseaux si peu nombreuses, a demandé en France, des geais, des merles, des pies, des bouvreuils, des alouettes, des pinsons, des mésanges et des rossignols.
^ Ces primes étaient les suivantes :
i franc par kilogramme do picloncs noires ; fr. 50 — de piétones rouges ;
fr. 20 — de sauterelles ailées.
* Tellement dangereux qu'il a fallu, autant que possible, interdire aux indigènes cette façon commode et très répandue chez eux de préparer les terrains.
. Le moineau s'est multiplié d'une façon remarquable à Nouméa, el sans aucun doute ne tardera pas à se répandre dans toute Pile, quand il aura passé la chaîne (Gallet).
Le merle des Moluques, si insupportable paraît-il, ferait toutefois merveille dans la destruction des insectes nuisibles; il abonde à Bourail et à la Dumbéa. A tous ces animaux si utiles ici, il faut joindre le canard sauvage dont la voracité ne saurait être mise en (doute, et qui est un insectivore de premier ordre.
J'en demande pardon aux chasseurs, mais ne semble-t-il pas qu un tel oiseau devrait être ici sacré, pendant une saison au moins, comme ribis des Égyptiens ?
.... Un mot pour terminer. Vous savez déjî'i que les Canaques mangent les sauterelles. Il est à croire que ce gibier particulier n'est point trop à dédaigner, puisqu'on 1879, une commission, nommée aux États-Unis, a constaté que la sauterelle était non seulement un aliment nourrissant, mais encore agréable! On peut en faire du bouillon en enlevant les ailes, il vaut celui de bœuf. On en prépare des fritures, des rOtis, et môme des conserves!!.... Avis aux amateurs.