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CHAPITRE XX

Bourail. — Concessions et concessionnaires. — Pensionnaires modèles. Ramie, aloès et matières textiles en Calédonie.

Se loger à Bourail n'est pas difficile. On y compte plusieurs hôtels, des cafés, magasins, un certain nombre d'industries. C'est, après Nouméa, le centre le plus peuplé *. L'administration pénitentiaire, dont Bourail est un des plus beaux fiefs, y a construit des habitations pour ses fonctionnaires,, des ateliers, des entrepôts, une caserne, une église, un hôpital... et tout ce que Ton trouve dans les agglomérations de moindre importance. On avait même commencé, dès 1877, les constructions nécessaires pour une ferme-école, où les enfants des concessionnaires auraient reçu une instruction pratique, qui leur eût permis de devenir de bons agriculteurs. Les préoccupations de 1878, la nécessité de travaux plus urgents ne permirent pas de

' * S,078 personnes, dont 745 colons ou fonctionnaires; 314 libérés; 944 condamnée et leurs familles, parmi lesquels 314 concessionnaires ; 75 indigènes en service (recen- 8«mentde18d7).

ilO LA NOUVELLE-CALÉDONIE EN 1890.

donner immédiatement suite à ce projet. Celui-ci n'a reçu son exécution qu'en 1885. Néanmoins, l'institution dirigée par des congréganistes comptait, en 1889, 120 élèves.

C'est en 1867, à la suite de différends entre tribus de la région, que les chefs Gouaro, Néra, Nékou, ayant sollicité Tappui des Français contre les Canaques de Ni, le gouverneur Guillain fit explorer la vallée de Bourail. Un petit détachement occupa en juin ce centre, placé à ses débuts sous la direction de M. Lacroix, agent de colonisation. Le pénitencier date de 1869, les premières concessions furent distribuées en 1870.

Malheureusement Bourail est à dix kilomètres de la mer; la Néra, qui conduit à une rade peu sûre, est bien peu navigable.

.... Vous n'êtes pas sans savoir déjà ce qui fait l'importance de Bourail, et quel est le singulier genre de population qui y vit. C'est ici que l'on a généreusement cherché à résoudre le difficile problème de la réhabilitation du condamné, par le travail des champs d'abord, la famille ensuite.

Allons jeter un coup d'œil sur ce qui compose la partie importante de Bourail, l'établissement agricole.

C'est dans les fertiles vallées de la Douhinsheur, de Néméara, de Pouéo et de Boghen, vallées qui présentent, sur les bords des rivières, des terres d'alluvions de première qualité, puisqu'on y a rencontré en certains endroits jusqu'à sept mètres de profondeur d'humus, que sont groupés les différents villages concessionnaires.

Là, s'offrent à la vue, des gourbis aux apparences d'honnêtes habitations campagnardes si on les examine de loin, misérables et sordides abris si on les considère de près.

Toutes les vallées, vous pouvez vous en rendre compte, viennent aboutir en face du village.

Le café, les haricots, le tabac, le maïs y sont ou du moins y ont été cultivés; aussi Bourail exporte-t-il sur le chef-lieu une assez grande quantité de denrées, en même temps qu'il approvisionne Nouméa d'œufs et de volailles. Jadis la culture de la canne était réglementaire; vous savez pourquoi on a dû la rendre facultative.

Dans sa nouvelle situation de concessionnaire, la liberté du transporté est des plus grandes. Il porte la barbe, et point d'uniforme; c'est un cultivateur plus ou moins aisé, suivant son travail ou ses ressources particulières. Après avoir reçu une superficie de

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quelques hectares selon la nature du terrain, il obtient en outre, pendant de longs mois, d'importants secours de l'administration *. Aussi, dit le D*" Nicomède, le concessionnaire laborieux qui veut réellement peiner pour mettre en rapport sa concession, ou qui a la bonne fortune d'obtenir une propriété antérieurement installée et préparée, peut-il se faire par année 2,400 francs de revenus, sans compter tous les petits produits de la basse-cour.

Les transportés qui n'ont pu obtenir de terres obtiennent des concessions dites urbaines et exercent à Bourail les professions d'artisans et de commerçants.

L'administration pénitentiaire s'impose de ce chef des sacrifices considérables. Sans tenir compte ici des frais occasionnés par l'établissement des fermes et du nombreux personnel qu'elles nécessitent, si nous ne parlons que des agents de culture nous voyons qu'il en existait 14 en 1883, 10 en 1888. Tous touchaient des traitements variables de 3,000 à 7,000 francs, sans compter les indemnités de toute sorte (chevaux, voitures, domesticité)*.

Dire que tous les colons de l'administration pénitentiaire sont de parfaits agriculteurs serait bien risqué, et, quant aux conditions de moralité dans lesquelles vit la population de Bourail, on s'en doute sans qu'il soit utile d'insister.

Après la réhabilitation du condamné par le travail vient la

réhabilitation par la famille, et pour cela, à ceux qui n'avaient point de moitié, il fallait en fournir. C'est le but de l'institution du couvent de Bourail.

' Voici quels soat les avantages' faits aux concessionnaires :

1« Une concession de terre arable qui deviendra déQnitive à la libération ;

â* Une ration de virres pendant trente mois ;

3» Un lot d'outils aratoires ;

4* Le droit de choisir une épouse au couvent de Bourail ;

5* La ration de vivres pour la femme;

6* Un trousseau de mariage comprenant : un matelas de troupe, une paillasse, un traversia, une couverture, une paire de draps de coton, six serviettes en coton, dix mètres d'étoffe, deux mouchoirs do tète, deux mouchoirs de cou, deux mouchoirs de poche, deux paires de bas, etc.

7o Un secours pécuniaire de 450 francs ;

8« Le droit au traitement gratuit pour Thomme et sa famille pendant trente mois ;

9* Une indemnité de 100 à 300 francs pour la construction d*une case ;

10» Le droit pour le concessionnaire de se faire aider dans ses travaux par des personnes étrangères à sa famille sans que le nombre de ces ouvriers soit limité (Dépêche du 28 septembre 1S82).

' Nousavons tu plus haut que la liquidation des fermes pénitentiaires était commencée.

Là, chaque année, la direction de France envoie par un navire un convoi de femmes condamnées, soit à la réclusion, soit à la prison, soit aux travaux forcés.

Après avoir épuisé à bord la patience du médecin de la marine, commissaire du Gouvernement, ordinairement chargé de la discipline et de la santé des passagères, celles-ci tombent ici entre les mains des sœurs de Saint-Joseph de Cluny, à la maison de Bourail,

et elles y attendent un mari. Toutes ont le môme but, conforme

du reste à la destination qui leur est assignée par l'administration : devenir la femme d'un concessionnaire.

Les mariages se font vite. Une entrevue le soir d'un dimanche après vêpres, tout est dit. Une fois agréée par le premier venu, la nouvelle mariée revêt la robe blanche, se pare de la fleur d'oranger, vulgaire ortie pour elle, qu'elle bafoue à qui mieux mieux souvent le jour même de ses noces î

C'est à certaines dates que s'expédient à la douzaine et plus ces singulières unions, qui ne sauraient produire que de médiocres résultats, étant donné la moralité des parties contractantes. Il y a une exception à faire en faveur des femmes venues librement de France pour rejoindre leurs maris ; ces ménages sont notablement les meilleurs. Il n'est pas moins vrai de dire, après le D"" Nicomède, que quand la deuxième génération, les fils des concessionnaires auront grandi, alors qu'à leur tour ils feront souche, à cette époque seulement on pourra espérer voir s'ouvrir, pour la population de Bourail réhabilitée par l'enfance, une ère nouvelle que chacun doit appeler de tous ses vœux.

En attendant, les concessionnaires ne' devraient jamais être des condamnés en cours de peine, mais uniquement des libérés. L'administration pénitentiaire l'aurait compris, dit-on, et tendrait à réintégrer dans les dépôts les transportés, de telle sorte qu'en 1895 il ne demeurerait plus un seul forçat à Bourail.

Emportons en souvenir de notre passage quelques-uns de ces

menus objets en fibres végétales que nous offre à très bon compte ce condamné, bouvier à la ferme-école.

Les matières textiles ne font pas défaut dans l'île.

Le bourao, les fibres de coco, de pandanus, de bananier, l'aloès et la ramie surtout sont susceptibles de culture et d'utilisation industrielle importantes.

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L'aloès serait un produit d'excellent rapport. Cette plante croît dans les lieux stériles abandonnés ; elle n'a besoin d*étre renouvelée que tous les sept, huit et même dix ans. A l'abri des sécheresses, inondations, ouragans, sauterelles, sa fibre se vendait à Londres, ces dernières années, de 1050 à 1125 francs la tonne, et un hectare peut en produire 3 tonnes. Eu 1871, l'Australie en exportait pour 7,000 francs. Le rendement dépassait 650,000 francs en 1880. D'après le progrès accompli en moins de dix ans, il est facile de voir ce que la colonie pourrait retirer d*une culture si facile ici, comme celle de la ramie, qui n a pas été sérieusement essayée.

Les gens compétents assurent qu'en outre de ces avantages comme plante textile, la ramie et les orties en général en possèdent d'autres, à savoir de constituer un excellent fourrage et de n'être peut-être point impropre h la fabrication du papier ^

Quant au coton, il vient bien en Calédonie; il donne une récolte facile pour le petit colon au bout de six mois, quand les pluies ne font point, au moment de la maturité des capsules, évanouir toutes les espérances. Les cotons d'Australie, du reste, seront toujours pour les produits calédoniens des concurrents redoutables.

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