‹ Au pays des CanaquesChapitre 22 sur 41 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Colonisation libre. — Le cap Goulvain. — MM. Routier de Granval et Houdaille. — Mahuma. — Dépopulation des tribus canaques. — Déchéance de la femme» — Cannibale gourmet.

Traversant les concessions de la vallée de la Néméara pour gagner la Monéo, traitons un peu de la colonisation libre dans ses rapports avec l'administration locale.

Des essais nombreux ont été faits pour l'étendre en Nouvelle- Calédonie. Sans parler des concessions faites à une compagnie anglaise en 1858, à des sociétés ou à des particuliers isolés vers la même époque, oti a installé en 1873 des colons à Moindou, auxquels

* La ramie (urliea nivea)^ ortie de Chine, possède, comme toutes les orties en général, des fibres qui ont été utilisées comme textiles depuis la plus haute antiquité, puisque les Celtes et les ÉgypUens s'en serToient.

En France on les a souvent employées depuis 16i6, sans que l'usage de ces matières se soit jamais vulgarisé.

144 LÀ noxjnrBLLtt'-eALÈoomm bh IHOO.

il fut fait ^s avances en vivrez, oulils, êemeoces. Nous n¥ùûB vu également en face de Bourail, sur la rive gauche de la Néra, la pix^ priété du marquis de Tfazégniea d'Itres, à cpii la ooncessidtt avtti été accordée il y a de longues années. Gelui^ n'y a du reste Jamais mis les pieds.

Là aussi, le système de colonisation a été mis en pratique sur «ne grande échelle; 30,000 pieds de café y ont été plantés.

D*autre part, dé}à en 1^73, une Société, dite Sodélé foncière, avait obtenu iioe concession de 25,000 hectares entre les sommets Katépahie et Ora, près de Gomen, oà nous nous rendrons bientôt Po«is cultiver ses terres, la Société voulut introduire des immrigivnts. Mais on lui envoya de France tontes sortes de gens dédasaés, n'ayant aucune notion d'agrk^ture. Le village de Ouaoo, «ur lequel ils avaient été installés, se dépeupla rapidement. Ces colons d'occasion tombèrent à la charge de l'administration et durent être rapatriés. La Société foncière fit faillite, et ce fut la Société Franco- Australienne qui, ayant acbeité les droits de la première, dut remplir ses obligations en U^avaux de routes, etc.

Plus tard, à Ouaco, nous aurons occasion 4e parler des non^^ breuses têtes de bétail qui sont la propriété de la Compagnie Elle les utilise à la fabrication des conserves de viandes.

Naguère, pour terminer, radministration a encore cherché à installer des colons libres à Koué.

En général, tous ces essais faits en masse n'ont point réussi, pas plus à Moindou, Gomen, qu'ailleurs, et pour des raisons identiques. Outre le manque de connaissances nécessaires les gens qui viennent ici n'ont point la persévérance voulue; faute de capitaux^ ils se laissent aller de suite au découragement. Ils ne savent que récriminer contre le gouvernement local qui les aide, se plaindre non toujours sans raison des grands avantages faits aux pensionnaires de l'administration pénitentiaire \ Qu'ils regardent autonr d'eux ces colons français et australiens, ces enfants de notre vaillante Alsace, ces anciens militaires et marins, ces étrangers, librement et isolément établis. Ceux Ih du moins ont compris que la fortune par la terre ne s'acquiert pas en quelques mois. Sans se laisser rebuter,

* Les immigraolfl libres ne toueheat qii« sîi mois de vivres au lieu des trente alloués aux condarooés mis en concession.

LÀ OUVELLÈGALàOONIB £N 1890. iiH

ni par les insuccès, ni par les revers, ils ont travaillé, et soui arrivas tous, sinon à la fortune, du moins à une honnête aisance qu'ils doivent à leur opiniâtreté et à leur infatigable activité*.

Nous voici sur le territoire du cap Goulvain. C'est le comnien-

censent d'une grande zone de terrain à élevage. Le nom de Cloulvain donné au cap est celui du maître d'équipage de la RecAerchey compagne de YEspérance, placées toutes deux sous le commandement du chevalier Bruny d'Entrecasteaux, et envoyées à la découverte de La Pérouse, dont on était sans nouvelles depuis trois ans. La Recherche découvrit le cap vers le milieu d'avril 4792.

En ou4re de cet important souvenir historique, le cap Goulvain est encore célèbre dans les fastes militaires de la Nouvelle-Calédonie. Dernier rempart de l'insurrection qui y avait concentré ses principales forces, il fut, le 6 janvier 1879, le théâtre d'un sérieux combat à la suite duquel la position fut enlevée par une colonne sous les ordres du commandant de Maussion, de l'infanterie de noarine.

Le sous-lieutenant Rochel et le soldat Deschaumes y furent tués, quatre autres militaires grièvement blessés.

C'est non loin d'ici, près de laPoya, que nous aurons à traverser, que s'étaient installés les premiers colons du pays, MM. Routier de Granval et Houdaille. Ce dernier fut massacré en septembre 1878, dans sa demeure de Nekiial, par les gens de cette tribu qui, joints à ceux d'Âdio, Nandaï» et suivant les exemples donnés àlaFoa, Bouloupari, tuèrent tous les colons qu'ils purent surprendre.

M Houdaille avait pourtant trouvé auprès du chef Mahuma un protecteur puissant.

Lorsque, arrivé en 1878, notre malheureux compatriote était devenu acquéreur des biens de la tribu alors dépossédée, il avait, avec l'acquiescement du gouverneur de La Richerie, reçu sur ses propriétés les habitants des anciens villages, et le chef Mahuma, rappelé de l'Ile des Pins où il avait été exilé à la suite des contesta tiens avec les blancs.

' jDee eaeaif plus sôrieui cette fois vieooeot d'être toatvs. Treixo ramilles eatiëres «le payianêt ciiiqiianle-trois personnes en tout» Tiennent d'être eipt3diéos en Calédonie, au mois de septembre 1890. Elles vont occuper le domaine de la Ouaménic. Des terrains ont été préparés, des maisons eonveoablement eonslruites pour les toeetoir.

Puiss. le succès récompenser de si louables efforts, et encourager la « Société de colonisation » qui les tente I

)La i^dété a son siè^e à Bari«, 1» rue de, la Neva.

L'amitié qui s'établit entre Mahuma et son libérateur ne se démentit jamais. Quand vint rinsurrection, il ne voulut point prendre les armes contre nous, pour ne pas nuire à son ami, et ne pas trahir la promesse qu'il avait faite au gouverneur de vivre en paix avec les Européens. Mahuma paya de sa vie sa fidélité à la cause de Tamitié; ses sujets l'assassinèrent. Ce fait, rapporté par M. Opigez, montre la valeur attachée par les Canaques à la parole donnée.

La guerre et la ruine ont désolé ces plaines si peuplées, et en

ont chassé les habitants. Le troisième arrondissement est néanmoins, avec le quatrième, celui qui renferme encore le plus d'indigènes, mais leur nombre diminue de jour en jour. Faut-il voir les causes de cette diminution dans les conséquences de la dernière insurrection ?

Non, celle dépopulation est générale. Elle se fait sentir dans toute rile et dans ses dépendances. L'éléntent canaque, en présence de l'élément européen, s'u^e peu à peu et disparaît.

D'après certaines données, les Néo-Calédoniens, à la fin du XVIIIe siècle, étaient au nombre de 200,000. Sous l'influence des guerres, famines, etc., ce chifire s'était déjà abaissé avant l'occupation à 70,000.

Un recensement, établi en 1880, n'accuse plus que 35,000 à 36,000 Canaques, dont près de 14,000 pour les îles Loyalty.

Enfin, un dernier recensement, en date de 1887, indique un chiffre de population un peu plus élevé, puisqu'il aurait été trouvé de 41,000. Il n'en est rien pourtant.

Ou les chiffres de 1880 sont insuffisants, ou ceux de 1887 sont exagérés, car il ne peut être mis en doute que la décadence de la race canaque ne s'accentue. Prenons un exemple : On comptait, en 1878, dans les tribus des vallées de Canala et de Nakéty, plus de 2,500 indigènes.

Or ces tribus n'ont point été dépossédées. Fidèles alliées de la cause française, elles ont toujours reçu notre appui ; môme après l'insurrection un grand nombre de révoltés des deux, sexes ont été internés dans les tribus canaliennes, dont ils auraient dû augmenter la population.

Pourtant, en 1887, un décompte particulier rigoureusement établi n'accusait qu'un chiffre inférieur à 2,000 ûmes (1953).

Kous avons eu déjà l'occasion de parler des maladies, de la lèpre,

LA NOUVRLLR-GALÉDONIE EN 1890. 117

de l'éléphantiasis, de la phtisie, de l'alcoolisme et de Thygiène déplorable qui déciment la race; j'insisterai aujourd'hui sur un point capital : la déchéance de la femme.

Non seulement en Calédonie la femme ne vit pas, j*oserai dire qu'elle ne naît pas! En effet, en se rapportant aux chiffres qui figurent le nombre des habitants des tribus dont nous parlions plus haut, on trouve, pour un total de 1953 habitants, 404 garçons, et seulement 273 filles*.

Pourtant, nous ne pouvons nous contenter, et pour cause, de l'explication donnée par certains Canaques qui assurent que les femmes mettent à volonté au monde des garçons ou des filles. Donc, il faut admettre que les filles disparaissent à leur entrée dans la vie, dans une proportion beaucoup plus grande que les enfants mâles.

T^orsque la mère a deux jumeaux, la disparition de l'un d'eux est un fait certain, surtout si c'est une fille. Les mères, au dire du Néo- Calédonien, ne doivent nourrir qu'un enfant h la fois. Venues au monde, quand le caprice du père a voulu que les malheureuses filles aient résisté, sinon aux mauvais traitements, au moins à un manque presque absolu de soins, elles s'élèvent comme elles peuvent.

A quatoi*ze ou quinze ans, la popinée est mariée. Alors les maternités répétées, l'allaitement des enfants qui dure plus de deux ans, les avortements fréquents flétrissent avant l'âge la pawvre créature réduite à l'état de bête de somme.

Nous les avons souvent rencontrées, depuis que nous courons la brousse, courbées sous de lourds fardeaux, pendant que leurs seigneurs et maîtres les accompagnent, armés d'une hachette ou les mains vides. Il est vrai que, suivant les Canaques, si les femmes sont des manœuvres, eux, les hommes, se livrent aux plus durs travaux, lors des constructions, des plantations, de la pèche, etc. Et puis, ne fallait-il point, h Tépoque où l'on était continuellement en guerre, que le tayo cheminant fût toujours prêt à se défendre, ou à défendre les siens, contre un ennemi surgissant h Timproviste? Comment Teût-il pu, s'il avait eu h supporter la charge d'un pesant fardeau ?

Cette explication jadis, en somme, très plausible, a cessé d'être

< D'après de Rochas, lors des débuts de l'occupation, un fait absolument contraire se passait à l'île des Pins, comme sur toute la Grande-Terre» soit que les guerres frappassent daîanlage les hommes, soit pour d'autres raisons, on comptait beaucoup plus de femmes que d'hommes.

i\i LA NOTJVBMiE-GALftDOKTB BN 1890.

de mise, mais l'usage a prévalu; les hommes qui sont les mattrels ieî, ont conservé l'usage et Texplicalion, tous deux à leur atantage.

Le Canaque ne fait pas du reste plus de cas d'une femme que d'trn porc* N'est-ce pas Tun d'eux, raconte le P. Rougeyron^ qui, voulant dans les premiers temps de l'installation de la mission m faire catholique et refusé par les missionnaires parce qu'il trait deux femmes, se représentait le lendemain matin demandant à nonveau le baptême, grâce dont il n'était plus indigne attendu ^ne, pendant la ndit, il avait tué et mangé nne de ces épouses et cessé d'être bigame !

C'est en riant qtiele Néo-Calédonien annoncera la mort de sa fille, de sa moitié, el l'époque n'est pas éloignée oil^ lors do décès do mari, les malheureuses se tuaient on étaient mises h mort, surtout ë'il s'&gissait d'un chef.

Jamais là popinée ne partagera ni la demeure ni la table de son niari. Il y a dans èhaqne village une case spéciale pour les femmes j à Tépoque critique comme lors de ses couches, Tépoùse doit habiter complètement à part.

Elle se courbera devant son seigneur, se détournera de son chemin devatit un homme et se cachera devant son beau-frère^ qu'elle doit pourtant épouser si elle devient veuve.

Elle n'a pas d'âme, aussi lui refuse-t-on la pièce d'argent qui a remplacé la monnaie de coquillage et que, dans certaines tribus, Ton dépose dans la bouche des morts*. Elle ne doit jamais goûter de viande, ni de cbatf humaine, car elle aurait des filles, ce que Ton cherche à éviter à tout prix î

La popinée n'a pas droit aux ignames des chefs ni aux « nouvelles w ni au poisson-tayOj réservé aux guerriers. Pour elle point de roussette, point de tortue, dont elle doit se contenter de gratter l'écaillé. Elle n'est point digne d'apprêter la nourriture du Téama* et elle est remplacée par un cuisinier qui, semblable au fou de nos rois, a le privilège de dire au maître toutes ses vérités sans qu'il puisse se fâcher.

En somme, les chiens sont mieux traités chez tious et les restes de nos tables, quels qu'ils soient, ne leur sont pas disputés t

* Fait persooneUêRient obserfé à I^akéty. Les Caifaqnes en ignorent ou feignent d'en ignoret* la signiBeation.

• Grand chef. Voir pins loin.

LA NOtnrRLMî-CALÊDOKlE BN 1890. 119

Si, longue la femme est près d'être raère, le layo montre envers son esclare quelque déférence, si elle est de sa part Tobjet de quelque attention, de quelque prévenance, c*est dans l'espoir qu'elle lui donnera un fils. Le dédain du Néo-Calédonien pour la femme se retrouve dans le semblant de respect qu'il paraît professer pour elle à cette époque.

Telle est la note générale. Grâce aux efforts des missionnaires, les choses ont changé un peu de face dans les tribus catholiques. Dans d'autres également, les femmes ont relevé la tête.

Espérons que le temps n*est pas éloigné où les Canaques, instruits par nous, finiront par comprendre que le respect de Tépouse s*împose à rhomme, comme Tamour des enfants qu'elle lui donne, quel que soit leur sexe.

La popinée bien traitée cesse complètement d'être la brute que vous connaissez maintenant. Elle vit très bien avec le blanc, a-t-on dit, lui est dévouée, et donne le jour à des enfants robustes et intelligents (Gallet).

Jamais il ne faut l'abandonner : les Canaques ne pardonnent pas aux blancs infidèles. Si eux-mêmes sont très jaloux de leurs emmes, celles-ci le sont aussi de leurs maris. L'une d'elles, qui vivait avec un Européen, contremaître d'une mine dans la baie de Canala, se pendit devant sa case, en 1888, parce qu'elle se croyait abandonnée par son protecteur ! L'administration de la Nouvelle- Calédonie poursuivrait un but véritablement national et patriotique en encourageant de toutes façons les unions légitimes entre les Européens et les femmes canaques et métis ^

Les popinées vaudraient cent fois mieux pour les libérés et les concessionnaires que les femmes de Bourail; ce serait le meilleur moyen, sinon de conserver une race qui s'en va, du moins de nous l'assimiler complètement; de lui infuser un sang nouveau d'où jaillirait une population franco-calédonienne forte et vigoureuse qui remplacerait avantageusement, l'expérience le démontre, les derniers débris de l'élément indigène.

< Une grande difllculté s'oppose à la réalisation de ceUe idée : le petit nombre de ftemmes iodigènes, et l'opposition des Canaques. Néanmoins, le efaiffre des anions irréguliëres restera toujours assez élevé, pour que radmiliistratioD atleigna en partie le bu| proposé, en cherchant ii les régulariser, à créer ainsi au& enfanls nés de ces unions uqe situatjou lohi aie et honorable dans la société.

Après avoir franchi la Poya, passant à peu près en face de

remplacement du village de Tancien chef Mavimoin, très friand de chair blanche, surtout de chair de jeune fille, arrôtons-nous à cette habitation sise non loin du poste militaire bâti sur la Mouéo et aujourd'hui abandonné.

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