CHAPITRE XXIV
Les pédieurs de Voh. — Potssons nuisibles en Calédonie. — A Ountili, riste épaves. — Ouiico et les oonservos de viandes. -* Bon appétit au troupier français ! — Richesses booil 1ères de tn eoionie.
Nous avons pu hier soir admirer l'habileté des indigènes à la pêche. Tous, et principalement ceux qui habitent les bords de la mer, y passent une partie de leur temps, et le poisson entre pour une bonne part dans leur alimentation. Quelle quantité et quelle variété dans les espèces, surtout sur la côte ouest ! Rougets, bonites, loches, bossus, maquereaux, picols, éguilletles, tazars, mulets, perroquets, raies, carangues, elc, viennent en masse mordre à Tappiil, se prendre dans les filets, ou s'offrir aux sagaies et aux flèches. Le» marais, d'autre part, abritent en abojidance, sous les palétuviers
miUcnle à Nouméa, lors des terrassements^ Mais, comme le dit le D« Laeroii, b maoi' fesUlion était légère, et jamais on ne rencontrait de cachexie palustre,*.
Les mêmes lobservdUous, au sujet de cotte excessive rareté de la malaria, ont été faites à Canala pendant le percement d'un canal, de 4883 à 1888.
qui les recouvrent, des crabes, et les coraux des récifs extérieurs, toutes les variétés de langoustes.
Le Canaque pécheur est non seulement d'une adresse mais
encore d'une patience incomparables. Pendant des heures entières, il attendra, armé de son arc, le passage du poisson. Celui-ci vient-il se montrer h portée de ses coups, il lui lance une flèche à quatre pointes. Le dard vole, siffle, plonge dans l'eau où il s'arrête agité d*un tremblement rapide et carîictéristique, en même temps qu'il s'enfonce lentement* Le naturel n'a point manqué le but, et une proie due à la seule justesse de son coup d'œil et à sa ténacité, lui est assurée.
C'est surtout sur le bord des rivières qu'il se livre à cet exercice, car les cours d*eau ne sont pas moins peuplés que les rades. Loches d'eau douce souvent énormes,- anguilles monstrueuses, mulets, carpes, goujons, gigantesques crevettes, tout y foisonne.
Malgré cette abondance, les pécheurs canaques sont peu
enclins à vendre du poisson, tant est grande la consommation qui s*en fait dans la tribu ; sur la côte est, bien des postes sont mal partagés sur ce point.
Il reste maintenant k parler d'une question très importante
ici, celle des accidents produits par les poissons vénéneux et vulnérants.
Les auteurs signalent parmi les derniers, et comme communs, le Diodon orbiculaire, un poisson du genre chabot^ un plotose rayé, dont les rayons épineux des nageoires blessent les pécheurs imprudents, et déterminent des accidents qui pourraient faire croire à de véritables empoisonnements.
La Billardière rapporte l'histoire d'un matelot piqué au dos de la main par un poissou venimeux, dit -il, et si vivement, qu'il ressentit pendant plusieurs heures une douleur véritable dans tout le bras. Selon des missionnaires, une rascasse ou scorpène de mer, d'après la description qui m'en a été faite, serait très redoutée des naturels. Ces prêtres ont vu plusieurs Canaques blessés par ces poissons. Les accidents auraient consisté en un gonflement des parties, sans qu'il y ait eu de cas de sphacèle véritable, c'est-à-dire de gangrène.
Parmi les monstres marins que recherchent les indigènes, il faut signaler, en dehors de ceux dont nous avons parlé, les raies dites pastetuigues.
Leur poids en certaines régions du globe atteint et dépasse même une tonne f La queue sans nageoire de cet animal est armée d'un long piquant aigu, dentelé en scie, dont la blessure passe en Calédonie pour venimeuse.
En somme, en dehors de l'action vulnérante incontestable, il
est bien difficile, d*après les faits, de voir là une action venimeuse proprement dite. Il est plus probable qu'il ne s'agit que d'accidents dus à la saleté des plaies ou des arêtes qui les ont produites. Sans nier que de telles blessures puissent donner lieu à des complications mortelles, on les rangerait volontiers dans la catégorie de celles occasionnées par les fameuses flèches garnies de fragments d'os et d'arêtes, usitées aux Nouvelles-Hébrides et dans d'autres îles. C*est à des accidents septiques, au tétanos parfois, que l'on a affaire en pareille occurrence.
Passons maintenant aux poissons vénéneux.
Certains Canaques vous diront qu'ils en connaissent, qu'ils ne les mangent jamais, etc. D'autres, et c'est le plus grand nombre, assurent qu'en Calédonie aucun poisson n'est vénéneux, mais que tous peuvent le devenir à un moment donné.
Que penser d'avis si différents ?
Avant de rechercher quelle peut être la vérité, examinons [un certain nombre de faits.
Toujours d'après La Billardière, parmi les poissons péchés sur les côtes de l'Ile, lors du voyage de Cook, on reconnut plusieurs espèces vénéneuses qui faillirent occasionner des accidents graves.
Forster parle d'un poisson ressemblant à ceux que l'on nomme soleils, qu'il crut rapprocher du genre tétrodon de Linné. En ayant goûté avec le capitaine Cook, tous deux éprouvèrent une défaillance extrême et des symptômes d'empoisonnement.
Plus tard, les médecins de la marine signalent comme toxiques : un diodon (de Rochas), le lethriniis mambo, sorte de pagre (même auteur), une beaudroie épineuse (D' Clouel), une sphyrène bécune (D' Beaumanoir) *, une fatisse carangue, et surtout le fameux Mro-
* En rade de Caoala en 4866, dit le D' Beaumanoir, on pécha ï bord du iiare$au une bécune, e| cela par 13 mèlres de fond, fille mesurait 4 ",30 de long, pesait 10 kilogr. Servie sur la table des maîtres, 13 personnes en mangèrent, onze furent malades; les plus malades furent celles qui mangèrent la tête. Personne ne mourut, et, au bout de trois jours, il no restait aucune trace d'accident.
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don, ou pomofiHcrapaud \ Une sorte de sardine» la melette vénéneuie, est également à redouter. Nous tenons d'un vieux colon que tout un village canaque aurait été empoisonné par ces poissons ^ reclierché& des indigènes. Une femme serait morte subitement. Le fait certainement exact» explique l'accident du Catinat^ en 1853» rapporté par le De Lacroix.
Le CatiruU était en rade de Balade depuis 14 jours» et tous les jours on mangeait des sardines... Un soir» 50 hommes en mangent à la fois» et trouvent au poisson un goût acre et métallique. Trente sont malades» et cinq succombent. Il y eut également soixante-dix malades sur le Pronjfy mouillé dans le voisinage» mais personne ne mourut.
Plus près de nous» les accidents signalés, pour être en
général moins graves» n'en sont pas moins fréquents. Le D^ Martenota vu à Hyenghène»en 1887,des Canaques empoisonnés en masse par des sardines cuites à la vapeur. Le même médecin a constaté l'empoisonnement de toute une tribu dont les membres avaient mangé d'un gros poisson (?).
£n 1875, une famille de Cauala fut malade après s'être fait servir un beau rouget.
- Un géomètre, appelé par la nature de ses occupations à vivre souvent au milieu des indigènes, nous a raconté qu'il avait été victime d'un empoisonnement pour avoir goûté d*un poisson de la classe des labroïdes, dont le nom scientifique est scarre^ et que Ton nomme perroquet, à cause de ses belles couleurs et de la forme convexe de ses mâchoires.
A la fin de 1887 également» un gros rouget empoisonne toute une famille de Bourail soignée par le D^ Guézénec. Le même docteur avait donné des soins» peu de temps auparavant, à une autre famille du même centre empoisonnée pour avoir mangé d'une belle loche, poisson renommé» et regardé comme nullement dangereux malgré sa grosseur» puisqu'en 1888» au mois d'avril» tous les habitants de Moindou faisaient leurs délices d'un spécimen de cette espèce» de ln>,90 de long» et du poids de 90 kilos t
* On n'est pas 6xé lur la variélé do téirodon calédonien. Bsl-ce le T. êeêlêraiui si fénéneux, dont la chair ingérée a tué tant de personnes, et qui a causé, en 4857, la mort de deux matelots du Siyte, en rade de P4M>t-de»France ? Ceux-ci, atee deux autres de leurs camarades, avaient mangé Je foie et les œufs d'un tétroden.
Enfin, pour terminer, en janvier 4889, le D»" Hagen deThio donnait également des soin^ à un capitaine anglais et à quatre matelots, malades à la suite d'un repas où on leur avait servi un gros perroquet de 0™,40 de long sur 0»>,45 de large*.
Ce qui frappe dans ces observations, c'est que : i^ les phénomènes présentés par tous les malades sont la combinaison des deux formes d'empoisonnement, décrites par Fonssagrives et Leroy de Méricourt. D'une part, symptômes d'irritation gastro-intestinale; d'autre part, empoisonnement froid, algidité, paralysies, faiblesse extrême, démangeaisons, etc. ;
âo Les accidents ont été principalement, sauf le cas des sardines, occasionnés par de gros poissons ; les viscères (foie, laite) ont été les parties les plus malfaisantes ;
^ Les poissons les plus estimés et les plus recherchés ont, comme les autres, donné lieu à des empoisonnements.
Pour toutes ces raisons, il est à penser que l'opinion des Néo^ Calédoniens est la vraie, à savoir qu^ pai*t le pùisson^rapaud, il n'existe pas de poissons réellement vénéneux, mais que tous peuvent le devenir à un moment donné, probablement quand ils ont mangé de la fleur de corail. C'est la croyance populaire en Calédonie.
Les conclusions à en tirer sont donc les suivantes : rejeter par prudence, non seulement le poisson-crapaud, mais encore les sardines et toutes les espèces inconnues ; ne jamais manger les viscères d'aucun poisson. Pécher au fond des baies, à l'embouchure des rivières, et, pour plus de sûreté, refuser encore dans ces conditions tout animal dès qu'il dépasse un demi-mètre de longueur. Arrivé à une certaine taille, tout le poisson voyage; il peut avoir très bien séjourné sur les coraux en fleur, là où il ne faut jamais le pécher sans la plus vive appréhension.
Rappelez*vous, à ce sujet, que le lethriims mambo^ signalé comme le plus toxique, n'acquiert, d'après le P. Montrouzier, ses qualités vénéneuses que quand il a atteint (yn,40 de longueur, fait qui parait absolument en concordance avec notre façon de voir*.
1 Nous afoos également traité à Nouméa, en 4890, deux matelots du Loyally légè-» rement empoisonnés è la baie du Prony, après llngestioo d'tm poisson dont le nom leur était inconnu.
' Le D' de Rochas, qui pense que les œufs, la rogue des poissons, sont toujours causes des accidents pour les sardines comme pour les gros poissons, serait d'un avis différent.
Pour lui, le Icthrinus ne serait dongcreux qu'à l'âge adulte, parce qu'alors seulement
i.')2 LA. NOUVELLE-CALÉDONIE EN 1S90.
Absorbés par celle imporlanle question, nous n'avons eu
guère le temps de nous occuper du pays "qui nous environne, et, depuis la rivière de Téraala franchie près d^un village indigène, sans nous en douter nous sommes arrivés au pied des montagnes, k l'entrée du territoire de Gomen.
Traversons les terres du chef de la tribu des Pouanlotche, situées près de Ouatili. Il y a quelques années on pouvait voir, devant les cases de ce village, une dunette de navire anglais et un autre débris d^embarcation européenne. En avant de ces épaves, à six piquets, étaient attachés des ossements et des crânes humains I
Ouatili est en effet situé en face du plateau des Massacres, où furent tués et mangés, en 1868, les équipages de la Reine-def-Iles et du cotre le Secret. Si la tribu des Pouanlotche est aujourd'hui peu nombreuse, c'est que Thorrible crime dont ses membres s'étaient rendus coupables fut puni et réprimé d'une façon inexorable, comme vous aurez Toccasion de l'apprendre une autre fois.
Nous entrons dans le domaine de la Compagnie francoaustralienne. Nous arrivons à Ouaco, où se trouve l'usine fondée par la maison Prévet et C« pour la fabrication de conserves de viande.
Avec une permission gracieusement accordée, visitons rétablissement.
Voici le vaste hall d'environ 30 mètres de long sur 20 de large, qui renferme les appareils chauffés par la vapeur produite par quatre générateurs perfectionnés, de la force de vingt chevaux chacun. Un contremaître est chargé de surveiller la fabrication des conserves de bœuf destinées au ministère de la guerre. Il reçoit sur la bascule les wagonnets chargés de morceaux de viande découpés en portions de SOO grammes.
Celles-ci, quand on en a écarté tout ce qui ne doit pas être employé pour les conserves, sont placées dans des cages en fer et plongées à l'aide d'un appareil spécial dans d'immenses marmites où s'opère la cuisson. On les retire ensuite, et on les verse sur des tables pour la mise en boîte. Des ouvriers pèsent la viande chaude, d'autres l'introduisent dans les récipients, d'autres y versent le bouillon. On soude alors les boites ; on les essaye en les plaçant dans des bassins
il aaraii des œafs. ComiDeDl expliquer qae le foie, la chair des animaax aient pu seuU causer des accidents mortels ?
LA NOnVBLLB-GALÉDONIB EN 1890. 133
d'eau chauffés à la vapeur. Si la préseuce de bulles dans le liquide laisse à penser que les bottes sont mal soudées, elles sont retirées à l'aide d'une longue pince, et l'opération renouvelée. Une fois éprouvées, toutes les bottes retirées du bassin sont percées d'un trou, la vapeur s'échappe, une soudure les referme alors définitivement. On les replonge encore à l'aide d'un système de cages analogue à celui qui sert à la cuisson de la viande, dans des chaudières autoclaves, et on les soumet à une pression variable.
Après cela, un groupe d'ouvriers les porte au magasin d'observation pour quelques jours, applique l'anneau qui fixe la botte sur le sac du soldat, et s'occupe de la mise en caisses.
Nous verrons tout à l'heure l'habile cuisinier qui utilise les résidus de la viande pour la fabrication de produits destinés à entrer dans le commerce, et à faire concurrence aux produits similaires d'Australie et d'Amérique.
On tue à Ouaco 100 bœufs par jour, et, indépendamment de la fabrication culinaire proprementdite, on y prépare tous les sous-produits : gélatine, savon, colle-forte, engrais chimique, etc.
Quelle exquise propreté règne dans tous ces locaux où sont employés plus de 150 ouvriers 1
Appareils, tables, tout est nettoyé chaque jour avec le soin le plus minutieux, et nos troupiers peuvent manger sans crainte ces conserves. Pour venir des antipodes, elles n'en sont pas moins succulentes*.
Parcourant les 14 kilomètres qui nous séparent de Gomen ou
Téoudié, réfléchissons à la prospérité qui attend notre colonie, le jour où de nombreuses usines s'établiront dans le pays, pour l'exploitation de tant de richesses aujourd'hui délaissées.
Est-ce le charbon qui fera défaut? Mais le sol de l'île renferme assez de terrains carbonifères pour suffire à tous les besoins aussi vastes qu'ils puissent être.
* L'établissement de Ouaco est installé d'après le baron Digeon directeur, pour fabriquer 45,000 kilogrammes de conserves par jour. L'usine a fourni jusqu'ici au ministère de la guerre, ^,565 caisses de consenres, contenant chacune 48 boHes de i kilog., et au commerce, 990,000 bottes, dont moitié de 4 kilog. et moitié de 4/2 kilog., soit un total de 1,492,440 kilog. de eonserfes de viandes. Cette production qui pourrait dou* bler a donné un chiffre d'exportation dont la valeur a atteint, en 1888, 789,736 francs, et, en 1889, 1,014,709 francs. Aussi le bétail devient-il insuffisant pour alimenter l'usine.
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Jusqu'ici le charbon vient d'Australie, et il a été vendu k trop bon prix pour qu'une exploitation qui aurait été excessivement coûteuse ait été tentée, surtout étant donné la minime consommation qui s'^n faisait.
Pourtant, qui ne sait ici, que d'après M. Heurtaux, du mont d*Or à Gomen, c*est-à-dire au point où nous nous trouvons, il existe une bande de terrains houillers s'appuyant d'une part au pied des massifs serpenlineux qui forment l'arête de Tîle, de l'autre à l'ouest, sur tout un système de roches éruptives.
Faut-il oublier les gisements trouvés au col de Tonghoué, à Palta, à Uaraï en 1872, 1876, et bien avant, en 1853, la découverte du charbon sur les versants des montagnes de la baie de Morari, charbon recueilli, essayé à bord du Prony, et déclaré excellent?
D'autres travaux de recherches ont été faits en Calédonie sur bien des points. Dernièrement, au mont d'Or, sur la mine BuUy appartenant à M. Desmazures, une sonde diamantée était essayée. M. le pharmacien principal Porte a attaché désormais son nom à ces recherches, qui amèneront certainement la découverte de charbon réellement exploitable dans toute l'étendue de Tile, et fourniront à nos industries, à nos navires de commerce, k nos bâtiments de guerre un précieux dépôt de combustible ^