CHAPITRE XXV
De Gomen à Koumae. — Serpents et « hydrophis >k — Expéditions de Gatope et de Koumae. — Gomd'ou. — Le Cxuiaque, enfant, homme, vieillard.
Grâce à la nature rocailleuse du sol, le sentier de Gomen à Koumae offre une route facile, surtout quand on a dépassé la Youanga.
Quelle n'est pas la stupéfaction de l'Européen qui, pour la
première fois, voit un indigène tenant à la main un serpent d'eau I En Calédonie, il est vrai, toutes ces espèces, les seules qui existent,
* C'eit en effet 9,000 tonnos qu'emploient annuellement lei na\ire8 de la station locale, et 22,000 tonnes que les Messageries achètent à Sydney. A ces chiffres, il faut ajouter la consommation de la colonie. Le tout vient d*AuslraIie.
Or le cbarhon coûte, à Sydney, i5 francs. Bendu à Nouméa, il revient i 33 fr. 50. Quelle économie, et même quel bénéfice pour la Calédonie, si elle cessait d'être tribulaire de sa voisine t
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sont pour la plupari inofiensives. Les enfants vont sans danger agacer les serpents de mer dans les rochers, en sont mordus, sans qu'il en résulte autre chose qu'une légère enflure qui disparaît en trois ou quatre jours. Les Canaques, très friands de la chair de l'animal, le pèchent sur les récifs quand il va faire ses petits. Ils emploient pour cet usage la sagaie et le trident.
Mais il ne faut pas se fier aux déclarations des naturels et jouer ainsi avec le danger.
Sommes-nous si loin de TAustralie où Ton trouve tant d'espèces redoutables?
Que dire de la morsure d'un platurus si répandu ici, qui tue en S minutes un chien de forte taille*? N'oublions pas Témotion pro^ duite en 1888, par la mort si rapide d'un condamné blessé par un serpent de mer jusque-là inconnu, bien qu'il soit très répandu dans la rade.
Le 15 mai 1888, d'après le D'' Forné, le transporté Ch..., travaillant au quai de Nouméa, fut mordu par un serpent d'eau. Le soir h 10 heures, il était mort, après avoir présenté depuis midi des symptômes de paralysie, suivis de convulsions.
Or qui dit que Thydrophis de Nouméa, nullement cité par Ki*eft, non catalogué par Bavay, reconnaissable entre autres choses à ce qu'aucun anneau coloré n'en fait le tour complet, n'est point répandu dans les autres baies de la colonie? Sans doute, il doit vivre à une certaine profondeur, et cela pourrait expliquer l'oubli dans lequel il a pu demeurer longtemps. Évitons donc, et recommandons à tous d'éviter ces répugnants animaux.
Puisque nous sommes sur le territoire de Gatope et de Kou-
mac, qu'il nous soit permis de rappeler en quelques mots les expéditions dont ces parages ont été jadis le théâtre.
La première eut lieu en 1865, au mois de juillet. A cette époque, le colon Taillard avait été assassiné par les indigènes, à 1 kilomètre et demi du poste de Wagap; au môme moment, l'équipage du bateai^ caboteur la Reinfi-dei-Iles venait d'être massacré et mangé par les naturels de Paquièque et de Pouanlotche, que nous venons de visiter àOuatili.
. * Le fait s'est passé h Tfle Non, en 4884, h l^ôpital du Marais. Le chien mourut dn^ minatMi eiaetement après avoir été niordu.
Décidé à châtier énergiquemenl les coupables, le gouverneur Guillain envoya à Wagap le capitaine Billes, commandant la compagnie de fusiliers disciplinaires. Ces forces devaient se rendre auprès du chef Gomd'ou, l'un des plus compromis, s'emparer de sa personne ou lui faire le plus de mal possible; après quoi, elles rejoindraient le reste de la colonne expéditionnaire à Gatope.
Celle-ci, sous les ordres directs du gouverneur, et forte de 130 hommes d'infanterie et d^artillerie de marine, sans compter les auxiliaires, quitta Port-de-France le 7 septembre 1865.
Le lendemain 8, au mouillage de Gatope, tme triste nouvelle con* sternail les militaires de l'expédition. Un nouveau massacre survenu à Tendroit même où s'était produit l'échouage de la Reine-des-Iles venait d'avoir lieu. Le cotre le Secret avait vu tout son équipage dévoré le 24 août 1865.
C'en était trop. Les opérations furent aussitôt arrêtées à bord du Fulton où se trouvait le gouverneur, et où le capitaine de la Fine, M. Bénarès, avait réuni plusieurs chefs des tribus indécises, décidés par son intervention à nous prêter leur concours. Un détachement, sous lés ordres du lieutenant de vaisseau Mathieu, fut conduit à Koné; après avoir attaqué et détruit les villages du centre de la vallée, il fit sa jonction avec les colonnes Billes et Guillery.
Le 9, les deux détachements qui restaient, commandés par le gouverneur et le commandant de la Fine, opérèrent contre les Pouanlotches. Leur grand village, surpris au point du jour, fut complètement anéanti ainsi qu'un grand nombre d'autres; beaucoup d'indigènes furent tués ou blessés; aussi, le souvenir d'une action menée avec une grande vigueur et accomplie avec un succès complet, est-il demeuré vivace dans l'esprit des habitants de ces régions.
Gomd'ou, notre principal adversaire en cette circonstance, était un des Canaques les plus blancs que Ton ait vus, eu même temps un terrible anthropophage.
Il mourut le 13 janvier 1869, dans des circonstances particulièrement dramatiques.
Par ses cruautés, il s'était fait tant d'ennemis, que l'un d'eux vint à cette époque proposer au lieutenant Tonnot, commandant le poste de Wagap, de le mener à Até, et de lui livrer dans sa tribu Gomd'ou, qui demeurait toujours Tennemi déclaré du nom français. Après un
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moment de légitime hésitation, Tofficier accepte. Seul Européen, il part le 11 janvier avec ses fusiliers indigènes; en route, il s*adjoint les tribus d'Amoa et d'Ounounas. Le 13 au matin, la colonne forte de 250 hommes, atteint le village d'Âté, résidence de Gomd'ou, et le cerne. Bientôt le cannibale entendant du bruit, sort de sa case; h rinstant, il tombe percé de sagaies. On lui coupa la tétc, ainsi qu'il avait menacé de le faire h tout blanc qui s'approcherait de sa demeure; sa mort délivra cette partie de l'île d*un de nos plus grands ennemis, terreur de nos alliés.
Quant à Texpédition de Koumac, elle date de 1863; elle fut dirigée contre les naturels de la vallée, qui depuis quelque temps maltraitaient les colons établis dans les environs. L'un de ces derniers s'étant plaint à l'autorité, vit ses marchandises pillées, son bétail et ses volailles volés, ses gens blessés et ses cases brûlées.
Pour ne pas laisser impunis de pareils actes, ce qui aurait été abdiquer notre souveraineté dans le nord et paralyser l'action des caboteurs, le gouverneur chargea le commandant du Coëtlogan d*agir chez les Koumacs, d'exiger des indemnités, et, dans le cas de mauvaise volonté ou de résistance, de protester de la façon la piu^ énergique contre leurs sauvages procédés.
Le Coëtlogan fit route vers le nord le 24 novembre 1863, après avoir embarqué 40 soldats d'infanterie de marine, sous les ordres du lieutenant Arnaud et du sous-lieutenant Portait; plus 20 hommes de la compagnie disciplinaire, commandés par le lieutenant Guichard. Venaient ensuite l'aspirant Testard et 10 hommes du FuUon^ avec une embarcation pourvue d'une pièce de 4 rayée.
Le 36, à 4 heures du soir, le Coëtlogon mouillait à Oland, hors de vue de la vallée de Koumac, et, à minuit, par un calme parfait, les troupes débarquaient.
A la suite d'une marche pénible, nos soldats arrivés à 4 heures du matin à Pouramb'boé, village principal, et signalés depuis longtemps par des feux et les cris des vedettes, se trouvèrent après avoir traversé la rivière Kolom, en face d'un grand nombre d'hommes armés.
Bientôt rejoint par le commandant du Coëtlogon, descendu dans une embarcation armée en guerre, le chef du détachement qui avait essayé, d'après les ordres du gouverneur, d'entrer en pourparlers avec les indigènes sans obtenir aucun succès dans ses tentatives de
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négociation, remit ie commandement des troupes au commandant Mathieu.
En vain ce dernier essaya-t*il à nouveau la douceur, Tintimida* tion, les menaces même, pour se faire amener les chefs, tout fut inutile.
Les Canaques s'arment, revêtent le hideux appareil de guerre, et à toutes les sommations répondent en se massant en nombre considérable autour de notre petite troupe, prêts à l'entourer complètement.
Le temps passe. A 10 heures du matin, la situation s'aggrave de plus en plus; il faut ouvrir le feu. Sans se désunir, la faible colonne pousse droit devant elle les hordes sauvages, leur passe sur le corps, brûle les villages, faisant dans toute cette journée preuve d*un sang-^ froid que le nombre et les hurlements féroces des ennemis rendaient méritoire.
A 5 heures tout était terminé, les troupes rentraient au bivouac« Grâce à leur union et à leur discipline, elles ne comptaient que 3 blessés, dont 1 officier atteint légèrement. Les Koumacs étaient vaincus!
Pour une fois encore, la barbarie avait dû s'incliner devant la force de nos armes. Pourtant, le courage n'avait point fait défaut à nos ennemis. Comme tous les Canaques luttant pour leur indépendance (pro arts et foci$)^ ils avaient montré dans cette circ<mstance la plus grande bravoure, le plus souverain mépris de la mort et du danger.
lie courage, cette vertu mâle, est un apanage de la race néo-calédonienne. La manière dont les enfants sont élevés contribue à en faire des hommes pour qui la douleur et la mort ne comptent pas. A peine né, l'enfant est entouré d'une mauvaise guenille, on lui coupe le cordon ombilical, puis la mère va laver le nouveau-venu à la rivière... Si la nourrice a du lait, le petit Canaque s'élève et prend le sein maternel pendant plusieurs années ; dans le cas contraire, il est presque fatalement condamné à la mort; personne ne s'en occupera.
Dès que le jeune enfant peut se tenir debout, il apprend à marcher, k courir, à nager, â lancer la sagaie. Les vêtements ne le gênent pas, il est complètement nu. Avec une pareille hygiène, les chétifs ne résistent pas, et ils sont nombreux.
Vers neuf ou dix ans, le tayo commence h s'envelopper quand il
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sort, d'un lambeau d'étoffe; c'est alors qu'on pratique la circoncision, coutume que les Canaques ont empruntée aux peuples dont ils tirent leur origine, et qui ne revêt chez eux aucun caractère religieux ou hygiénique.
Tout au plus est-ce comme toujours l'occasion d'un banquet de famille. L'enfant supporte sans se plaindre celte opération, que le premier venu pratique au moyen d'une^imple incision» faite à l'aide d'un couteau ou d'un morceau de verre. Jadis on se servait d'un coquillage ou d'un bambou tranchant. Vers la même époque, on perce aux futurs guerriers les oreilles ; les femmes ne sont pas dispensées de cette perforation.
Les Canaques disent que ceux ou celles qui n'ont pas le courage de la supporter, sont traînés après la mort par les mânes des ancêtres qui refusent de les reconnaître; et la plaisanterie dure jusqu'à ce que les lobules du lâche ou du craintif soient complètement dé* chirés par les ronces et les broussailles.
D*une précocité remarquable, Tenfant canaque est vite un homme. Il se marie ; s'il est chef, il peut se payer plusieurs femmes dont il fait ses esclaves. Alors, tant que ses forces le lui permettront, il sera le guerrier, le pêcheur, le naturel habile et adroit que nous avons rencontré tant de fois.
Vient le déclin de la vie, le tayo s'assied au Conseil des anciens de la tribu. Il est respecté, ses avis guideront le chef qui ne manquera jamais, dans les grandes circonstances, de consulter les vieillards.
Tombe-t-il malade, arrive-t-il à devenir une charge pour les siens et pour le village? on en a vu, et l'on en voit encore principalement dans le Nord, réclamer la mort comme un bienfait. D'aucuns prétendent, que dans ce cas, on ne se gène pas pour tuer les infirmes et que les proches et les amis revendiquent Tbonneur de donner le coup mortel !
D'autres fois, des vieillards se sont laissé exposer vivants encore dans les cimetières, ou se sont fait enterrer jusqu'au cou dans des fosses dont la terre était tout autour piétinée par leurs parents ! Les malheureux ainsi étouffés succombaient après la plus cruelle, sinon la plus lente des agonies t