‹ Au pays des CanaquesChapitre 27 sur 41 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Dans rintérieur. — Découyerte de Tor en Calédonie. — Mines d*or, de cuivre, de plomb argentifère. — Les Ouébias. — Un indigène mal renseigné. — Massacres de Pongouesse.

Quittons maintenant la côte pour nous enfoncer dans l'intérieur, et nous diriger vers le Caillou. Passons près de la mine Boinoumala *, et de l'autre côté de la rivière de Koumac, laissant à notre droite cette montagne couverte jusqu'au sommet d'une herbe verdoyante, tandis que de son extrémité surgit un bloc énorme de roches, qui affecte la forme d'une corne. De là le nom de Corne de Koumac, donné à ce piton aride que l'on aperçoit de très loin.

Encore deux rivières à traverser, la rivière du Cresson, celle de Néhouhé, et nous arrivons aux Sept-Cries.

Partout, comme vous le voyez, le terrain présente ici quelques indices de cuivre, car nous sommes dans cette partie de la Calédonie, la plus riche en minerais de cette nature.

L'or également ne fait pas défaut, l'histoire de sa découverte est assez curieuse pour nous retenir un instant.

De même que Leverrier avait établi par le calcul l'existence de la planète Neptune, avant que l'observation directe permît de reconnaître dans l'immensité l'astre jusqu'alors inconnu; de môme, un savant géologue anglais, M. Clarke, avait formellement affirmé dès longtemps l'existence de l'or en Calédonie.

En effet, la Nouvelle-Calédonie, la Nouvelle-Zélande n'étaient, d'après lui, que de simples sommets s'élevant au-dessus de l'immense continent submergé dont les Cordillères australiennes font partie. Or les roches les plus anciennes de toutes ces contrées étant identiques, et l'or existant en Australie, il n'était pas douteux, disait M. Clarke, que les deux grandes îles du Pacifique ne dussent être ajoutées à la liste des contrées aurifères. Le R. P. Montrouzier et l'ingénieur Garnier avaient été du même avis.

Il n'en fallait pas davantage pour tenter des explorateurs hardis. Aussi, en mars 1863, voyait-on arriver d'Australie plusieurs aven-

* La Boioouroala, découTerte eu 4874, n'a donné lieu qu'à quelques recherches de cuÎTre. Elle appartient à M. Brun et à d'autres colons.

turiers courageux qui venaient s'ofirir pour aller à la recherche de For.

Une souscription ouverte en leur faveur dans la colonie rapporta 4402 francs I Les chercheurs se mirent résolument à Tœuvre; trois mois plus tard, le bruit de la découverte de l'or à deux kilomètres de réglise de Pouébo, excitait parmi tous les Européens fixés en Calédonie un enthousiasme facile à comprendre.

Le gouverneur Guillain, qui se trouvait alors à Canala, voulut se rendre compte par lui-même de l'importance de la découverte, et» s étant transporté sur les lieux, il assista à plusieurs lavages de minerai.

Mais les chercheurs ne devaient pas toucher la prime de S0,000 francs et la licence de 25 hectares, promises en août 1859, à l'inventeur d*un gisement aurifère d'une production de vingt mille onces la première année.

Ce ne fut que le 14 décembre 1870, que MM. Hoock, Piper, Borgnis et Bailly découvrirent dans le fond d'un petit golfe, non loin du port de Pam, et auprès du village de Manghine, la Fernn-HiUj la seule mine d'or qui ait été exploitée en Calédonie.

M. Higginson s'intéressa à l'affaire, fit venir des machines d'Australie, fournit des capitaux. De 1870 à 1873, l'usine installée sur le Diahot pour l'extraction de l'or par amalgation et le broyage du mi • nerai, traita 1200 tonnes de quartz qui donnèrent 4,663 onces d'or. En 1876, le filon fut perdu et de nouveau découvert en 1882. Les travaux recommencèrent alors ; mais en somme, après avoir beaucoup dépensé, les directeurs de l'exploitation durent bientôt à nouveau abandonner la partie.

Jusqu'ici, en résumé, aucune entreprise sérieuse n'a été faite, nul doute que les 700,000 francs d'or expédiés, dit-on, par la Fernn- Billy n'aient coûté beaucoup plus cher \

Arrivés aux Sept-Cries, le col franchi, la vallée traversée,

nous tombons dans celle du Diahot.

Vous voyez que jusqu'à ce jour, l'or n'a point fait la fortune de la colonie. Pourtant sa présence est indiscutable, non seulement dans ces parages, mais encore à Coucétolocoî près Païta, à l'îlot Brun, à Panié, à Nakéty, etc..

* M. Higginsoo TÎeot de nouTeaa de se rendre acquéreur de la « Femn-Hill » pour la somme de 25,000 francs.

i42 LÀ NOUVELL£-CA.LÉDONtK EN 1890.

Mais le jour où nous serons en possession de bonnes voies de communication, le jour où nous aurons une main-d'œuvre facile, un oulillage» el surtout des capitaux pour aider à la découverte de ceux qui dorment sous terre, notre colonie calédonienne ne peut^Ue espérer devenir une Nouvelle-Californie * ?

En attendant, si Ton n'a point ici exploité le précieux métal, on a découvert en abondance dans ces contrées, et Pon a tiré parti du cuivre et du plomb argentifère.

En oclobi'e 4872, MM. Bailly, Pecquillé, Vemier, Guyon^ Malartic, Amoit et Streff découvrirent la mine à laquelle on donna le nom de Balade, autour de laquelle s'est créé le centre d'Ouégoa, cheMiett du 5« arrondissement.

M. Higginson monta une Société au capital de 2,400,000 francs, et M. Ooucin, officier d'ordonnance du gouverneur de la Richerie, fut nommé directeur de la mine.

La Balade^ elle non plus, ne fit pas de brillantes affaires. Bien que de 1872 à 1884, on ait extrait de ces filons très riches 40,000 tonnes d'un minerai d'une teneur moyenne de IS 0/0 bien qu'une main* d'œuvre de 300 condamnés prêtés pendant vingt ans par l'administration, à raison de fr. IS par liomme et par jour, ait fourni à ses propriétaires une facilité énorme, en même temps qu'une économie considérable pour les frais d'extraction, la différence entre les dé* penses et la production fut des plus grandes. C'est sur un passif de 4,500,000 trancs que la Balade dut fermer ses chantiers !

Mais le cuivre abonde dans ces régions. Trois ans plus tard,

en 1887, M. Higginson se rendait de nçuveau propriétaire d'une mine, la Pilou, sise non loin d'ici '. Là, sous des affleurements de

* Ile serait-ce que pour encourager les capitalistes et les chercheurs, rappelons, à ce sujet, qu'indépendamment du rerenu des mines d'argent, de plomb, etc., la production totale de l'or en Australie, depuis quarante années, a été de ^,069,990 livres, dont S|911,860 livres pour 1890!

* La Pilou a été très habilement dirigée par M. Pclatan, ingénieur, président du conseil général, qui a également conduit les travaux et la construction dts fournaaiu de la « Mérétrice », laquelle renferme des gisements de galène argentifère considérables.

L'exportation de cuivre a atteint, en 1887, le chiffre de 236 tonnes do minerai, et de 108 tonnes de mattes. En 1889» en a exporté 387 tonnes de minerai et 80 tonnes de mattes*

En regard de ces chiffres d'apparence modeste, il faut ajouter, qu'en juillet 1890, il existait, sur le carreau des mines du nord, 10«000 tonnes de minerai de cuivre^ et plut de 2,000 tonnes de plomb argentifère, le tout h traiter sur place.

LA KOnvKLLB^ALÊDONtB EN t890. 143

plomb argentifère, on IrouTaii des filons réguliers de cuivre d'une grande richesse.

Après avoir laissé Manghine^ nous allons franchir à gué le Diahoii en face du Caillou, localité ainsi nommée à cause de l'énorme pierre que Ton trouve sur les bords de la rivière. Le Caillou est le port d'Onégoa.

Demain nous serons à Pam» d'où nous nous dirigerons sur Balade; car nous ne tenons nullement à aller visiter les fameuses tribus de Tintérieur» les Ouébias ou Tendianous et les Pemboas ou Maloumes.

Que n'a-t-on pas dit au sujet de ces tribus? Refuges des évadés du bagne, elles serviraient de repaires aux criminels en rapture de chaîne, qui y vivraient de la vie canaque, menace perpétuelle pour l'avenir. Peut-être quelques condamnés se sont-ils réfugiés ou se réfugient-ils encore dans le nord, où ils risquent moins d'être repris; les Canaques qui les emploient, dit-on, trouvant plus de profit à accepter leurs services qu'à les livrer pour vingt-cinq francs à la gendarmerie?

Ce qu'il y a de sûr c'est que la façon de vivre de ces derniers est en contradiction avec cette sorte de légende. Les indigènes de ces tribus sont considérablement en retard, au point de vue de la civili*» sation sur les autres; l'autorité coloniale y est peu connue.

Naguère un Otiébia manifestait sa surprise à l'un des siens, qui lui disait avoir vu des blancs : « Des blancs, disait le naturel, mais il y a longtemps quMls ont quitté le pays ii. Son interlocuteur l'amena jusqu'à Wagap, où les Pères de la mission l'habillèrent, et l'envoyèrent à Nouméa se convaincre que les Européens étaient encore les maîtres de toute la Calédonie.

Ce fait absolument authentique n'est point fait pour rassurer le voyageur égaré dans ces villages, d'autant plus que les Tendianous et les Maloumes ont été longtemps nos ennemis non déguisés, que la force seule a pu réduire.

Ce furent leurs chefs, Cohima et Pembaoma, qui, par haine du nom français, s'engagèrent réciproquement à la fin de 1868, à faire massacrer les Européens qui se présenteraient sur le territoire de leurs tribus.

L'occasion de mettre à exécution leur criminel dessein ne se fit pas attendre.

iU LA NOUVELLE-CALÉDONIB EN 1890.

Dans les premiers jours d'octobre, le caporal Vaissier et cinq soldats, chargés par le commandant de la circonscription de Pouêbo (capitaine Pons, plus tard colonel d'infanterie de marine), d'aller recruter chez Cohima des travailleurs, se présentaient à Letchiamboî, Village des Tendianous.

Admirablement accueillis par le traître indigène, le caporal et ses compagnons reçurent la promesse officielle que les ouvriers seraient envoyés. Le 7 au matin, ils se remettaient donc en route vers Pouëbo, les naturels devant les rejoindre à Pongouêsse où les infortunés militaires s'arrêteraient pour déjeuner.

A peine ces derniers ont-ils quitté le village, que Cohima convoque ses guerriers. Vingt-cinq tayos reçoivent l'ordre de se rendre à Pongouêsse, non pour se joindre à nos hommes, mais pour les massacrer lâchement.

Trompés par la parole donnée, les Français voient sans crainte les Canaques s'avancer vers eux ; comme ils ne se tenaient nullement sur leurs gardes, ils sont tués en un instant.

Alors commence l'horrible scène de carnage. Après avoir assommé leurs victimes, les cannibales s'empressent de leur ouvrir le ventre, et de leur arracher les entrailles, à l'aide de ^instrument qu'ils emploient pour cet usage sanguinaire, et qui est formé de deux cubitus humains fixés dans un tissu de tresses solides. Les bras et les jambes sont coupés aux articulations, la chair découpée en tranches de plusieurs centimètres d'épaisseur. Chacun se partage sa proie, en ayant soin de choisir les parties les plus musculeuses regardées comme les plus friandes, et s'apprête à porter au maître barbare les débris palpitants des victimes ^ Personne n'est oublié dans la tribu. Pembaoma, chef des Maloumes, reçoit pour sa part un bras, gage sanglant qui doit lui faire connaître que Cohima a tenu sa parole.

Des chefs voisins reçoivent également de hideux présents de chair humaine, destinés à acheter leur alliance.

Enivrés par l'odeur du sang, les sauvages Ouébias et Maloumes ne s'en tiennent pas là. Le 16 octobre, à Galarino, au sud du cap Colnett, des femmes et des enfants mutilent le cadavre du colon

^ D'après certains auteurs, ta tète, le cœur, les mains étaient les parties les plus estimées. On sait du reste combien il est difficile d'obtenir des indigènes les moindres renseignements sur cette question du cannibalisme.

Emmanuel Cosso, massacré par ces bétes fauves. Le même mois, rétablissement de M. Andrew Henry est attaqué par des bandes, et n'est préservé que grâce au courage de vingt militaires d'Oubatche, sous les ordres du sergent Gagneré.

Chaque jour, des attentats se renouvellent contre les sentinelles du poste de Pouêbo que les Canaques tentent d'enlever.

Il fallut de nouveau envoyer des colonnes dans ces régions. Les trois circonscriptions du nord furent mises en état de siège, et la répression de ces actes de barbarie a donné lieu à un épisode trop célèbre dans les fastes militaires de la Nouvelle-Calédonie, pour être passé sous silence.

J*en remettrai le récit à plus tard, persuadé que vous goûterez plus de charme à l'entendre, quand nous serons sur les lieux qui en ont été témoins.

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