CHAPITRE XXVIII
Le roi des fleuves calédoniens. — Justice à tous. <>- Les rivières en Nouvelle- C^^lédonie. — Pluies et inondations. — Après la tourmente. — Cyclones, — Ascension du col de Balade. — Localité célèbre.
Nous avons navigué hier sut* le grand fleuve!... 100 kilomètres de parcours dans Taxe de la Grande-Terre, ce qui a fait dire à certains géographes que le Dlahot était le seul fleuve de la Nouvelle- Calédonie.
Il prend sa source auprès d'une autre grande rivière, qui vient se jeter à la mer sur la côte Est, au-dessous de Panié. Une jolie légende canaque fait partager entre le Mississipi calédonien et sa voisine, la communauté d'un arbre qui pousse à la jonction des deux sources, et dont les fleurs blanches tomberaient d'un côté dans le Diahot, de l'autre dans TOuatiène.
N'en déplaise au roi des cours d'eau, et à ses trop exclusifs admirateurs, ne semble-t-il pas que Ton ait par trop négligé bon nombre de véritables fleuves, si on les compare à Texiguïté du petit continent qu'ils ont reçu mission d'arroser.
Les nombreux gués traversés pendant notre expédition autour de l'île n'en sont-ils pas la preuve, et faut-il dédaigner, non loin d'ici, la Youanga, les rivières de Koumac et de Néhouhé, avec leur parcours de 48, 43 et 36 kilomètres, dans le 4» arrondissement, la Pouemboul, la Koné, la Tiwaka, la Tchamba, la Pouneriouhen dans le 3*, plus bas dans le sud, la Ouenghi, la Foa, la Dumbéa ?
Encore pour ne pas prolonger une énumération, faite un peu au hasard, restreignons-nous la nomenclature de ces nombreux torrents qui, sur les deux versants, portent avec eux dans les plaines qu'ils traversent, la fertilité et la vie.
Les hautes montagnes, avec leur épaisse chevelure de forêts, fournissent continuellement aux sources l'élément liquide qui leur est nécessaire, bien que les pluies soient loin d'être régulières et fréquentes en Calédonie... Elles tombent en effet d'une façon aussi incertaine dans l'époque de leur apparition que dans leur fréquence \ En général, on peut dire qu'à la fin de l'année on tra-
* On est complètement d'accord sur ce fait que les années de sécheresse et de pluie se
verse une époque de sécheresse presque absolue; on peut ajouter qu'il pleut plus que de coutume en janvier, février, mars, avril : voilà ce qu'il est seulement possible d'affirmer, en faisant une large part aux exceptions, car parfois les pluies tombent avec abondance et se continuent de la sorte pendant 24, 48 heures et davantage.
De véritables trombes d'eau s'abattent sans discontinuer sur les sommets et les flancs des montagnes, dans la profondeur des vallées, où toute leur masse ne tarde pas k s'accumuler ; alors que les colons confinés anxieux dans leurs demeures, voient s'écouler des heures qui leur semblent des siècles !
Peu à peu, les nuées deviennent plus claires, la pluie moins dense, quelques gouttes encore... tout est fini. Le soleil perce de rayons incertains la voûte sombre qui depuis longtemps le dérobait aux yeux. Une buée chaude et épaisse s'élève du sol. Venant sourire à l'astre radieux, un magnifique arc-en-ciel, dont la vivacité des couleurs reste au-dessous de toute expression, se dresse devant lui. De tous côtés, semblables à des rubans argentés, des nappes d'eau se déroulent aux flancs des montagnes et descendent dans la plaine avec un grondement de tonnerre lointain, tandis que des milliers de grenouilles accueillent avec un coassement monotone et régulier la fin de la tourmente !
Voilà ce qu'il nous aurait été donné de voir et d'entendre, si pendant un de nos séjours dans les vallées calédoniennes nous avions été arrêtés par un de ces véritables déluges.
Il n'en a pas été ainsi, heureusement pour nous et le pays, car la fin de la tourmente n'est trop souvent que le début de la catastrophe. Des pluies semblables entraînent forcément des inondations. L'eau, amenée brusquement dans les vallées dont les cours d'eau sont trop étroits pour les contenir, s'échappe à travers la campagne, bondissant, renversant tout sur son passage, ruinant plantations et habitations ! Malheur au voyageur qui, cherchant à
succèdent par séries. De 1876 à 4884, la Catédonie traverse une période de sécheresse, dit Gampana ; la quantité d'eau tombée n*est que de 1",175 par année.
En 1890, au contraire» pendant les six premiers mois de l'année, le nombre des jours de pluie s*élëfe à 126. La quantité tombée est de 1-,%42 supérieure à celle recueilli* pendant les douze mois de chaque année, depuis 1884.
Ajoutons qu'il pleut darantage sur la c6le est que sur It cAte ouest*
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poursuivre sa route, s'obstine h traverser une rivière en un pareil moment I II n'y a que trop d'exemples, Tonde irritée ne tarde pas à rouler son x^adavre !
Tel est, ici, un des plus graves fléaux pour Tagriculture ; heureux encore quand il ne se combine pas avec un autre plus redoutable encore s'il est possible : le cyclone !
Voici comment se présente l'effroyable ouragan. Après quelques journées d'un temps lourd, en janvier, février, mars principalement, le baromètre vient subitement à baisser. Il tombe à 750, par exemple.
Pendant ce temps, en général, il pleut. Soudain, le ciel gris jusquelà, devient jaune cuivré, et le baromètre ne remonte pas. Alors c'est le cyclone, c'est-à-dire la tempête effectuant son mouvement de rotation, qui va traverser la colonie *.
En effet, la pression diminue toujours. Le mercure ne marque plus que 740, 730, 720, 710 ! ! Bientôt le vent hurle, siffle, entraînant tout, tordant tout, brisant tout dans sa folle course giratoire, pour ne laisser après lui sur son passage que des débris et des ruines!...
Ces ouragans ne sont pas heureusement aussi fréquents que Ton pourrait le supposer. On dit qu'ils reviennent tous les cinq ans. Nous ne voyons pas que cette affirmation soit exacte, car voici la liste complète de ceux dont le souvenir est resté vivace dans l'esprit des personnes qui ont été victimes de leurs atteintes.
En 4857, Port-de-France est ravagé.
En 1862, nouveaux cyclones le 2 janvier et le 29 octobre... Les bâtiments de la ferme-école nouvellement installée, ainsi que ceux de la Conception, sont renversés.
En 1864, un cyclone épouvantable détruit un grand nombre d'habitations non -seulement à Port-de-France, mais encore à Canala. Toute trace de végétation est anéantie dans des plantations, au point que les feuilles des arbres, sous l'influence du sel marin, semblaient avoir été complètement brûlées. Des régimes de bananes inégalement avancés avaient simultanément mûri. Les dégâts matériels pour les bâtiments publics du chef-lieu s'élevèrent à près de 50,000
i Ed général leur diamètre est peu éteodu, ils ne trarersent qu'une partie de Tîle, le centre ou une des extrémités. Leur mouTement s'cflectue de droite à gauche, dans le sens inTerse des aiguilles d'une montre. Ainsi Tindique la loi des tempêtes pour Thémisphère
francs, chiffre énorme si Ton se rapporte à ce qu'était Port-de-Prance à cette époque.
En 1869, à la suite des effets du cyclone et des inondations des 17 et 18 janvier, la colonie dut encore accorder 18,000 francs de secours aux populations, dont 6,000 aux habitants de Canala.
Nouveau cyclone en 1874. Un autre en 1876 causa à la culture des pertes considérables, et nécessita Touverture d*un crédit de 75,000 francs, jugé iramédiatement nécessaire pour les réparations à effectuer aux bâtiments de Nouméa.
Arrivons pour clore cette triste série, aux derniers, les plus terribles peut-être.
Le 28 janvier 1880, toutes les toitures de Nouméa sont détruites. Tous les bâtiments publics, ceux de Ttle Nou, les magasins de la douane subissent des bouleversements tels, qu'il fallut que le service local votât immédiatement 100,000 francs pour parer aux premiers besoins. Plusieurs navires furent jetés à la côte dans la rade même de Nouméa, et seize indigènes ou Européens qui les montaient périrent.
Là ne se bornèrent point les désastres; dans Tintérieur, les ravages causés par les vents et l'inondation furent incalculables; k Lifou (Loyalty), deux autres bâtiments se perdirent.
Toutes les lignes télégraphiques furent renversées, et, ce qu'il y eut de plus triste pour les infortunés colons, c'est qu'au moment où ils commençaient à se remettre de cette terrible épreuve, les 9, 10 février, 5 mars de la même année, de nouveaux cyclones et de nouvelles inondations vinrent s'abattre sur leurs plantations. La hauteur des eaux fut telle, que l'on vit le Diahot s'élever à 5"»50 andessus du niveau des hautes marées !
Depuis cette époque, à part quelques coups de vent et d'assez fortes pluies, la colonie n'avait rien eu à souffrir de la part du fléau, quand, le 4 mars 1890, un cyclone, cette fois en retard, d'après les prophètes de malheur, traversa la Calédonie en faisant surtout sentir ses effets dans le Nord. Les colons éprouvèrent une perte estimée, dit-on, à plus d'un demi-million I Sur la côte Est, les caféries souffrirent cruellement. Près de Wagap, d'Hyenghène et d'Ouégoa, les dégâts furent plus sensibles encore. Plusieurs bâtiments se jetèrent ^ la côte, et l'un d'eux, porté sur les récifs de Mallicolo (Nouvellet»
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Hébrides), avec 69 passagers indigènes, vit la plupart ^ d'entre eux périr dans les flots, ou massacrés par les naturels du pays.
Faisons avec courage l'ascension de la montagne et du col
de Balade pour contempler, comme le fit Cook, la mer baignant h l'est et à Touest les deux côtes de Ttle ; bientôt après nous serons arrivés au point de la Nouvelle-Calédonie auquel se rattachent le plus de souvenirs historiques.
Le 4 septembre 1774, Cook naviguait devant Ttle. Le massif qui domine le cap Colnett lui révéla la présence de la terre. Après avoir croisé quelques jours devant Tllot Pin, il franchit la ceinture de récifs, et vint mouiller dans la baie de Balaup, au nord de Balade, auprès de Poindimié dont il fit son observatoire.
Les naturels firent un accueil parfait aux marins des deux navires YAdventurê et la Résolution; le célèbre navigateur s'est plu h louer leur affabilité. Pour perpétuer le passage des Anglais, les Canaques plantèrent sur le rivage un groupe de cocotiers; fies enfants nés pendant le séjour de Cook reçurent son nom. C'est ainsi qu'un vieillard ainsi appelé, et né en i774, fut baptisé en 1846 par le Père Montrouzier.
Personne ne peut affirmer que La Pérouse soit venu en Calédonie ; aussi est-il impossible d'admettre la présence de ses navires à Balade.
Le 31 avril 1793, deux vaisseaux français, la Recherche et VEitpé^ rance vinrent, nous Tavons dit, mouiller devant ce port.
Le siècle suivant, le 21 décembre 1843, arrivaient de Tahiti sur le Encéphale, commandant Julien-Laferrière, Mgr Douarre, les R. P. Viard, Rougeyron, les Frères coadjuteurs Jean Taragnat et Biaise Maimoitton.
Ce furent les premiers Français qui s'établirent sur le sol calédonien. Ils construisirent, avec Taide des hommes de l'équipage, un modeste bâtiment, sur lequel ils firent flotter le pavillon de notre patrie. Près de deux ans plus tard, le 13 août 1846, un bâtiment américain, le premier qu'ils aient vu depuis le départ du Bucéphale, venait apporter aux missionnaires quelques vivres ; puis le iS septembre arrivait le Rhin, commandant Bérard, qui passa peu de temps à Balade en compagnie de nos compatriotes.
La mission allait bientôt compter quelques membres de plus. Le
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Maria Wattsson touchait en eftet en Calédonie le 15 novembre, et y revenait trois mois plus tard, en février 1846. Il ramenait des lies de la Mélanésie les vicaires de Mk^ Espale, évoque de Sion, lequel avait été tué par les insulaires. Parmi eux, se trouvait le R. P. Montrouzier qui avait eu le côté traversé d'un coup de sagaie.
En juillet 1846, eut lieu sur les récifs de la côte, le naufrage de la corvette la Seine envoyée de France par le gouvernement de Louis- Philippe pour complaire à TAngleterre, et enlever aux missionnaires le drapeau français que leur avait confié le commandant du Bucéphale. Réconfortés, nourris et logés par la mission, le commandant Lecomte et les naufragés demeurèrent à Balade près de trois mois, et furent rapatriés par un navire américain.
M^c Douarre, de retour en France, ne put s'empêcher de dire au roi qu'il connaissait le triste motif qui avait fait envoyer la Seine à Balade. Il reçut néanmoins, à l'occasion des services rendus au commandant Lecomte, la croix de la Légion d'honneur, mais, à partir de cette époque, commença pour les missionnaires une ère de persécutions et de dangers.
Les Canaques brûlèrent les plantations, pillèrent et incendièrent les cases, massacrèrent le frère Marmoitton. En 1847, la corvette la Brillante arrivait juste à temps pour sauver les Pères et les transporter à Sydney*,
Il est plus que probable que YAlcmène vint, en 1851, mouiller à Balade, et que son commandant fournit à l'amiral Febvrier-Despointes les derniers renseignements hydrographiques nécessaires.
Le 24 septembre 1853, ce fut là que le commandant des forces françaises dans le Pacifique, monté sur le Phoque, commandant de Bovis, et accompagné du Prony^ vint prendre possession de la Nouvelle-Calédonie.
Bientôt le Catinat rejoignit les deux premiers navires^et emmena Tamiral Febvrier, qui quittait sa nouvelle conquête le l^^^^ janvier 1854.
Voici les ruines du premier blockhauss construit à l'époque. .
C'était un solide établissement en pierres, briques et madriers, avec
* La mission se rendit ensuite à l'He des Pins, et revint à Hyengbëne arec ses néophytes, on 4849. Bientôt un nouveau massacre obligea les missionnaires à se rembarquer pour rfle des Pins et pour les NouTeUes-Hébridet.
d'excellentes caves et dépendances parfaitement comprises, et établies dans une merveilleuse position dominant la côte.
Abandonné en 1859, lors de la création du poste de Napoléonville, il fut remplacé en 1869 par des constructions délaissées depuis longtemps, car Balade n'est pas un centre de colonisation, fait regrettable, vu la belle vallée si vantée par Cook, et où tout semble réuni pour offrir aux colons les éléments nécessaires à la formation d'un centre agricole. (Lemire.)