‹ Au pays des CanaquesChapitre 4 sur 41 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

A rUe Nou. — En 1864, arrivée du premier convoi des condamnés. — L'administration pénitentiaire, ses débuts, sa situation actuelle. — A travers le bagne, comment on y vient, comment on s'y trouve, ce qu'on y devient.

L'île Non, anciennement île du Bouzet, où une chaloupe à vapeur nous conduit, est le domaine exclusif de la transportation. C'est, à proprement parler, le berceau de l'administration pénitentiaire en Nouvelle-Calédonie*. Maintenant, plus n'est besoin de se rendre à l'île Nou pour étudier l'organisation du bagne, et le fonctionnement de son administration. Celle-ci a pris pied un peu partout, puisque partout se trouve le condamné.

Ce fut en mai 1864, que VIphigénie amena le premier convoi de forçats^ devenus plus tard les ouvriers de la transportation.

L'œuvre préoccupait k cette époque à un très haut point la population libre. Celle-ci voyait dans cette armée de travailleurs forcés, un outil gigantesque dont la métropole gratifiait la colonie naissante, pour lui permettre de mettre en œuvre ses forces vives, de créer

> Lors de la prise de possession par la Fraoce, on trouva l'Anglais Paddon installé à nie Nou, cil il avait ses comptoirs et où venaient atterrir ses navires. Le Gouvernement loi racheta plus tard ce territoire, dout il avail obtenu la concession.

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sa Capitale encore à l'éUl embryonnaire, de se donner des routes, ei de doter Nouméa de constructions habitables. Aussi, le gouverneur Guillain se rendit-il à bord dès Tarrivée du bâtiment. Après avoir visité les aménagements, il adressait aux transportés, presque tooi ouvriers, des paroles d*encouragement, promettant toute sa bien* veillante à ceux que leur bonne conduite, et leur aptitude an ira* vail ramèneraient dans la voie du bien. D'autre part, une imposante cérémonie religieuse réunissait, le 28 mai, à Tile Nou, toute la population libre, ^installation du bagne suscitait un véritable enthousiasme.

Les débuts furent excellents. L'administration pénitentiaire se montrait l'auxiliaire dévouée de la colonisation libre. On contruisait, on fournissait aux colons une main-d'œuvre peu coûteuse. Jusqu'en 4870 surtout, le bagne rendit de très réels services. Mais déjà, se trouvant mal à Taise sur son tlot étriqué, l'administration, dont le. personnel augmentait sans cesse, acquérait peu à peu des terrcA, louait les forêts de la Baie du Sud pour s'y procurer des bois de construction.

A travers l'île entière, ce n'étaient que chantiers, ateliers de fabrication, de réparations, pénitenciers agricoles, appelés à devenir des centres de colonisation pénale. Ces centres successivement occupés s'appelaient Koé, Nimba, la Fonwhari, la baie du Prony; Canala, Bourail, Ouégoa, Pouembout, Ducos, l'Ile des Pins, etc....

C'est ainsi que la Pénitentiaire devint et est demeurée toute-puissante; véritablement indépendante de l'administration locale, elle a son directeur, ses bureaux, ses fonctionnaires, sa police, ses agents de culture et de colonisation; un budget intitulé sur « ressources spéciales », car le travail des condamnés employés par les services publics lui est payé à raison de fr. 60, par homme et par jour *, et elle jouit du revenu de ses fermes.

L'Ile Nou est le pénitencier-dépôt. A voir surtout de la mer l'ensemble de ses constructions, on croirait trouver une petite ville. C'est là que> chaque année, de grands transports amènent de France les condamnés. Recommandés à notre attention ces grands bâti-

* Les conditions de l'engagement chez Tbabitanl sont réglées d'après un arrêté local du iS octobre 4880, et les contrats do main-d'œuvre, passés au profit des compagnies, d'une façon particulière et différente pour chacun d'eux. Quant aux subsides ptjpés par 1*État h la transportatiott, ih s*é(èTenl annuellement è la 6oaffi« d'oBviroD 7 million de (raocs.

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meots, les cas^nea, les ateliers de vêtements et de chaussures, ks fermes. Cet établissement peut contenir 1300 hommes, et le camp Est, son annexe dans Tile, iOOO hommes. Tous les corps de métiers, forgerons, mécaniciens, serruriers, charpentiers, charrons, tonnetiers, etc., trouvent à s'occuper à Non pour le compte de Tadminislr«tion, qui fait construire par ses condamnés tout son matériel Une fonderie, installée depuis peu, pourra livrer des pièces de 18 à S0,000 kilogrammes. Une briqueterie donne plus de 400,000 briques par an. Une carrière de pierres à bâtir, un fonr à chaux sont égale- HMnl exploités. Il faudrait du temps pour tout voir, aller visiter les nombreuses prisons et les nombreux condamnés à mort dans leurs «ellules, oà ils attendent, à défaut de la clémence du elief de Tllïat, les dernières attentions de Macé le bourreau. Pour se distraire, ils élèvent des chats, confectionnent des objets en mie de pain dm«ie, iiu*il8 vendent aux visiteurs.

Dirigeons nos pas de l'autre côté de File vers le grand hôpital oè les forçats reçoivent les soins les plus dévoués en cas de maladies et de blessures. Accompagnés du commandant du pénitencier et de TaumÔDier, égarons-nous un instant dans le jardin aux superbes allées et aux gigantesques banians. Nos guides nous fourniront sur place tous les renseignements désirables. On ne connaît pas le bagne en France, encore moins le transporté.

Qne ftilt donc ce dernier en Calédonie, et que devient-il au bagoe? Voilà par exemple un jardinier à Tair timide et doux qui soulève ifon chapeau à notre passage. Lui ayant demandé ainsi qu'au premier venu de ses compagnons comment il se trouve à la NoueeUi^ comment il y est venu, écoutons sa réponse. Après avoir été coqdamfié par la cour d'assises de X... pour crime, vol, assasAinat, il a été à peu de temps de là dirigé sur la citadelle de Saint Martin (He 6t Ré) pour être embarqué sur un transport de TÉtat

A bord, on est logé il est vrai dans les cages de la batterie ou du faux pont, mais en somme rien à faire; du vin et la nourriture du matelot; le jour, quelques heures de promenade sur le pont; la nuit, on dort dans son hamac comme tout le monde. Pas de quart, pas de travaux, pas de fatigues, les soins du docteur en cas de maladie *; en résumé, existence relativement très supportable. Débar-

■ La traversée était autrefois de 100 i iSO jours ; elle n'est plss ^«e 4e SS 4 91 {«irt

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que à Nou, le condamné de bonne conduite n'est pas plus défavorablement traité. Sauf les plus dangereux qui portent la chaîne *, les malades, les punis, ceux qui sont en pi*évention, les transportés s'y trouvent en nombre restreint. Ils sont employés aux ateliers, aux jardins, aux fermes, au service de l'hôpital; d'autres couchent au pénitencier-dépôt ou à celui de Montravel il est vrai, mais le matin vont travailler à Nouméa, faire des routes, construire des bâtiments. Le temps à passer sur les chantiers est de 7 heures, interrompues par le repas et la sieste '. Beaucoup de sujets plus favorisés occupent des emplois moins fatigants ou plus agréables dans les bureaux, dans les diverses infirmeries du bagne.

D'autres font de la musique toute Tannée, de l'agriculture chez lés colons, de la comptabilité chez les commerçants. Un grand nombre enfin extraient du minerai pour les compagnies.

Jadis, il y avait des bonnes d'enfants forçats, l'institution des garçons de famille a été supprimée; mais on a conservé les cantonniers, les jardiniers, les cochers, les passeurs de rivières ', les domestiques, les sacristains! Cela partout, du nord au sud, de Test à l'ouest.

Laissons pour le moment les pénitenciers agricoles, et les concessions de terres faites aux condamnés; question à étudier sur place à Bourail. Dans ces diverses situations, les transportés laissés quelquefois loin de tout centre habité, ou seuls, ou par escouades de 20, 30 ou 40 sous la conduite d'un ou de deux surveillants, jouissent d'une liberté relativement assez grande, et d'une certaine facilité de circulation.

depuis le service des transports mixtes. Aussi, grâce k cette diminution do durée et aussi aux excellentes mesures hygiéniques prises, les maladies d'encombrement se font-elles de plus en plus rares à bord.

. > Ceux ce la 5« classe.

s La ration comprend tous les jours 750 grammes de pain ou 550 grammes de biscuit, 23 centilitres de vin ou 6 centilitres de taGa, 250 grammes de viande fraîche ou 200 grammes de viande de conserve ou 200 grammes de lard salé, 120 grammes de fèves ou 400 grammes de légumes secs ou 60 grammes de riz, plus les épices, huile, vinaigre et 0,15 grammes de café. Les jardins des pénitenciers produisent des fruits et des légumes verls.

Avant 1889, les chefs d'ateli.rs touchaient en outre de fr. 40 hO fr. 20, les manœuvres de fr. 20 à fr. 15, suivant leurs classes. Ces salaires ont été remplacés par des rations supplémentaires de pain, tabac, et le vin et le tafia ont été également complètement supprimés depuis peu.

* Le célèbre Fenayrou, qui vient de mourir, était passeur à HouaHou, après avoir été pharmacien à Bourail.

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Si Ton passe h leur situation morale, il est presque inutile d'ajouter que, par suite de la promiscuité dans laquelle ils vivent, dans les ateliers, sur les chantiers, etc., les condamnés bien que divisés en plusieurs classes suivant leur conduite *, ne tardent pas, peu aprè^ leur arrivée, à se perdre complètement quand la chose n'est point faite auparavant.

Le médecin ne soigne pas dans une môme salle des individus atteints de différentes maladies contagieuses. Or ici sont réunis de» assassins, des voleurs, des impudiques et des faussaires, des récidivistes du crime et des égarés, qu'un instant de colère, un penchant malheureux a poussés h commettre un attentat. Aussi une fois «u bagne, tout est bien fini pour le malheureux non dénué de tout bon sentiment. C'est l'enfer qui commence pour lui; l'air vicié qu'il respire l'imprègne peu à peu. Il lui faut devenir à l'occasion voleur, faussaire, impudique, meurtrier môme si les camarades commandent, ou bien gare! La guerre est déclarée, et le récalcitrant, s'il ne tombe pas un jour ou l'autre frappé d'un coup de couteau, ne tarde point k succomber lentement, victime des mauvais traitements et des souffrances physiques, et morales qu'il lui faut endurer *. Les luttes sont continuelles entre forçats *. Rivés les uns aux autres par une solidarité bien plus étroileque la chaîne qui les accouplait jadis, jamais ils ne se dénoncent. A part quelques fanfarons, la note dominante de leur caractère est une hypocrisie immense, une platitude sans bornes, lûche et misérable vis-à-vis des chefs. Entre eux, ils se détestent à mort, cherchent h se persuader à eux-mômes, à persuader aux autres qu'ils sont innocents, victimes de la fatalité, tombés dans fe ma//ïewr / Parlez-leur d'un camarade, par exemple... Oh î celui-là..., quelle canaille* ! 1 1 L'assassin méprise le voleur, lefaus-

^ \\ existe cinq classes, la dernière réservée aux criminels dangereux. Par leur travail et leur bonne conduite, les condamnés peuvent successivement s'élever de la dernière k la 1 '• classe.

* C'est la cause de nombreuses évasions. Dans d'autres circonstances, celles-ci n'ont lieu que dans un but de spéculation ; on partage avec le complice, libéré mis dans le secret et chargé de vous arrêter, la prime de 25 francs octroyée à toute personne qui livre un forçat évadé à l'administration pénitentiaire.

' Surtout sous rinfluence de la boisson, chose qui peut paraître singulière ; mais les condamnés ne sont pas dilïiciles sur la qualité et la nature des liquides. Un employé de la menuiserie, Pivet, condamné pour avoir frappé d'un coup de poinçon le célèbre Abbadie, associé de Gilles, et exécuté en avril 1890, s'enivrait arec le vernis fourni par l'administration t

* L'un d'eux, célèbre empoisonneur, condamné à mort et gracié, écrirait: « ..^Aussi

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snire. Quant è ces derniers, ils se détournent de ceux dont les mains sont teintes de sang. Pourtant, dans une action commune, tous se i^éuniront pour l'exécution d'un plan; au besoin on tirera au sort quel en sera l'exécuteur *.

Au bagne comme partout, se trouvent des exceptions. Elles sont rares, très rares, il est vrai; mais en général, les condamnés qui, une fois libérés, parviennent plus tard h la réhabllilalion par suite de leur relèvement moral obtenu par la bonne conduite et le travail, sont des sujets qu'une énergie Indomptable, une intelligence réelle ont pu sauvegarder, placer au-dessus de leurs camarades, semblables à ces personnes qu'une constitution robuste, une immunité singulière mettent à l'abri des atteintes de l'épidémie qui frappe et tue tout autour d'elles.

En Nouvelle-Calédonie, comme en France, les peines corporelles étant abolies, la répression des délits et des crimes commis par les forçais n'est point chose facile quand la peine de mort ne s'impose pas aux juges. Jadis, on se contentait d'infliger des années supplémentaires de bagne à des individus qui n'en avaient que faire. Aussi voyait-on des condamnés comme Boivon qui, au moment où son exécution capitale vint liquider d'un seul coup sa situation, avait encore h purger Î75 années de travaux forcés I Actuellement, les conseils de guerre punissent les vols, les attentats contre les per^ sonnes, les évasions, les rébellions, par des mois, des années de réclusion cellulaire, peine terrible pour celui auquel elle s'applique, et justement faite pour intimider les criminels les plus audacieux, qu'elle plonge vivants dans une sorte de tombe anticipée.

Quant aux insoumis, aux incorrigibles, ils sont envoyés au camp Brun, près de la Foa, où, étroitement surveillés, fouillés plusieurs (oh par jour, ils sont employés aux plus durs ti^avaux.

M. Je docteur, désireux de rester ignoré jusqu'au jour où jo ne serai plus obligé de vivre au milieu de ce ramassis de bandits... ! m

* Tentatiîe d'assassinat, à l'ile Nou, sut la personne du D*^ Grosperriu, frappé d'un oup de couteau à la région du cœur, et de plusieurs autres, au moment où il passait La visite des condamnas. PJusieurs d'entre eux, mécontents du médecin, avaient joué aux cariçs quel serait toa nieurtrierl

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