CHAPITRE XXX
Au bord de la mer. — L'adjudant Malézieux. — Télégraphes et lignes télégraphiques.
Il faut de bons chevaux et de bons guides pour accomplir le parcours d'Oubatche à Hyenghène.
De nombreuses rivières à traverser ne sont point faites pour diminuer la longueur du chemin ; heureux encore si nous ne sommes pas obligés de nous mettre à la nage, après avoir confié aux Canaques la direction de nos montures.
Mais voir les cascades mugissantes deTao, contempler la coupure gigantesque que Ton rencontre dans la montagne de Panié, et suivre en cet endroit, perdus dans l'infini des hauteurs, un sentier creusé au flanc d'énormes roches dressées à pic au bord de la mer, n'y a-til point là de quoi tenter une fois de plus l'intrépidité du touriste ?
Aucune crainte à avoir, les chevaux d'Oubatche, si infatigables et si renommés pour leur habitude des montagnes, nous aideront à surmonter les dangers de la route.
Saluons en passant ce sommet dont la cime se perd dans la
direction de l'ouest: c'est le pic Malézieux, du nom du vaillant sousofficier d'infanterie de marine, dont l'héroïsme a fait ainsi baptiser cette montagne, théAtre de son courage et de celui de ses compagnons.
Naguère, en parlant des massacres de Pougouosse, je vous promis ce récit d'un épisode tout à l honneur de nos intrépides soldats, (rest le moment d'y revenir.
Depuis la création du poste de Bondé, localité sise non loin d'ici, à IG kilomètres du Caillou, 17 d'Ouégoa, sur la rive droite du Diahot, deux délachenienls d'une vingtaine d'hommes avaient parcouru les territoires évacuas par les Païaes et les Maloumes. Ils devaient s'assurer que ces indigènes, dont les tribus avaient été dépossédées et dissoutes^ ne se réunissaient pas de nouveau.
LA KO0VÈLLE CALÊDOî^IK EN 1890. 163
Le 6 janvier 1869, l'adjudant Malézieux pariait de Bondé avec 16 soldats et se dirigeait en pays ennemi. Après avoir campé sur une petite éminence, brûlé le lendemain matin un village trahi par ses feux de nuit, la petite troupe se vit à Timprovisle chargée par un parti considérable de Canaques.
Forcée, sous une grêle de pierres, une nuée de sagaies accompagnées de plusieurs coups de feu, de se réfugier sur un mamelon voisin, elle avait à y soutenir un assaut de quatre heures.
Malgré le courage des siens, Malézieux coibprit que la défense deviendrait bientôt impossible, il parvint à grouper tout son monde sur le pic qui porte son nom, et qui lui semblait plus facile à défendre.
Mais le temps passe, avec les munitions les forces des soldats s épuisent, la chaleur est accablante, et les bidons sont vides !
L'ennemi s^avance méprisant le feu des carabines qui l'ont jusque-là tenu à distance. Il s'approche... bientôt il n est plus qu'à quarante mètres, et sûr de tenir ses victimes, il danse Thorrible pilou, signal du carnage prochain.
Malézieux voit et comprend le danger. Sur un des flancs de la montagne, à cinq ou six cents mètres de l'endroit où il se trouve, coule un petit torrent. De l'eau, c'est le salut !
Avec trois hommes de bonne volonté, il descend, laissant le soin de la défense de la position au maréchal des logis Nauleau.
De leur côté, les Canaques ont vu le mouvement des Français. Mettre le feu aux herbes est pour eux Taftaire d'un instant. L'incendie s'élève sur trois des flancs du pic, laissant du côté de la cascade, une unique porte de salut. Les Français vont s'y précipiter pensent les indigènes, qui pour leur fermer toute issue, s'élancent en masse de ce côté.
Heureusement les cannibales se trompent. Rappelés par leurs compagnons qui les hèlent du haut de la montagne, et descendent au-devant d'eux, l'adjudant et les siens rejoignent rapidement le reste de la troupe... Deux hommes ont disparu ainsi que quatre fusils, les autres arm.es sont brûlantes !
Brûlantes comme la gorge et la poitrine de nos troupiers, qui pour étancher leur soif, en sont réduits à boire leur urine 1 1
Et la lutte recommence, acharnée, affreuse. La certitude de vaincre entraîne les Canaques; chez les nôtres, le sombre desespoir, la
ferme volonté de vendre chèrement sa vie soutient les courages et dirige les coups ! Tout ennemi qui s'approche est tué, on ne lire qu'à coup sûr, et bientôt les Français ont la satisfaction de voir tomber sous la balle du soldat Coustary, le grand chef des Maloumes, et de s*emparer de son cadavre. prodige! le chef tombé, la lutte cesse comme par enchantement. Les indigènes disparaissent, ne laissant à dislance des blancs qu'un faible parti des leurs, destiné à surveiller l'ennemi ravisseur; aussi Tadjudant qui s'en aperçoit s*empresse-t-il immédiatement de quitter sa position pour permettre aux naturels de venir relever le corps de leur chef, et de s'enfuir dans la montagne avec leur précieux fardeau.
Alors, par la nuit la plus sombre, presque sûr de n'être plus inquiété, Malézieux commande la retraite. On marche jusqu'au jour, en ne s'arrètant qu'une demi-heure, et le lendemain matin le détachement faisait sa rentrée à Bondé. Pendant près de 12 heures, 17 Français avaient résisté à environ 1200 Canaques, en leur tuant plus de 50 hommes I
Tous les membres de l'expédition et leur vaillant chef furent portés à l'ordre du jour, et outre le nom de Malézieux donné au pic, le gouverneur Guillain voulut que les ravins qui l'avoisinent reçussent les noms des soldats Guillemaut et Cendrillier qui avaient disparu dans le combat.
A rheure actuelle, que sont devenus les acteurs de ce drame ? Peut-être modestes héros de la sublime phalange, qui sous le nom de division bleue, faisait à Bazeilles la terreur et l'admiration de nos ennemis, ont-ils succombé sur la terre française en défendant la patrie envahie, ou bien, rentrés dans leurs foyers, ont-ils par le récit de la tragique aventure à laquelle ils avaient été mêlés, suscité la raillerie des sceptiques et des incrédules?
A beau mentir qui vient de loin î leur aura-t-on dit... et le nom de Malézieux est aussi ignoré en France, qu'il l'est (on rougit de le dire) de la majeure partie des habitants de la colonie, surtout de Nouméa, qui n'a pas même su donner à Tune de ses rues le nom du brave adjudant d'infanterie de marine * !
1 Devenu plus tard capitaine, Malézieux a quitté l'armée depuis plusieurs années. A ce sujet, remarquons que jadis les rues de Port-de-France portaient les noms des premiers pionniers de la civilisation, les Tcstard, les Lebris, les Arnaud, les Lalour, etc. Ces noms ont été remplacés par d'autres en 1859; mais Mouméa s'étend et s'éteiNira
.... S'il est du devoir de tout bon citoyen d'exalter de pareils actes de courage militaire, il est juste aussi, dans un autre ordre d'idées, de rendre hommage h cette armée de travailleurs modestes qui, sous la conduite de leurs chefs, ont doté la colonie où les voies de communication sont encore si rudimentaires en bien des régions, de cet immense réseau de lignes télégraphiques qui permet, d'un bout de l'Ile à l'autre, la transmission instantanée de la pensée écrite.
La création du réseau télégraphique de la Nouvelle-Calédonie fut décidée en 1873. Le personnel débarqua au mois de décembre de la même année, et peu de temps après, le 6 mai's 1874, le premier chef de service succombait victime d'une insolation contractée sur la ligne de Nouméa à Païla. Les bureaux de Nouméa et de la presqu'île Ducos furent néanmoins livrés le 13 juillet, et celui de Paita le 25 septembre. Bientôt M. Lemire, arrivé de France, prenait la direction des travaux. Après de grandes difficultés pour traverser les montagnes de la chaîne centrale, le fil atteignait Bouloupari le 22 mars 1875, Bourail le 13 juin, Canala le 2 août, et cela malgré un coup de vent, qui avait détruit en un instant cinq kilomètres de la ligne construite. Le l*"" septembre, quatre ateliers se partageaient la côte Est jusqu'à l'embouchure du Diahot, où de nouvelles difficultés attendaient le personnel.
D'un côté, c'est une pirogue qui chavire avec tout son matériel, là un débordement, un cyclone emportent toute une section de ligne sur la Tiouwaka.
Ici même, sur les brisants de l'Ouaiène, des Européens font naufrage; sauvés à grand' peine, ils s'empressent de rétablir leurs fils sur des poteaux hissés par les Canaques, et encastrés dans la roche à 700 mètres au-dessus du niveau de la mer I Enfin, le 31 décembre 1875, le nord de l'île était relié h Nouméa; 340 kilomètres étaient achevés de Canala à Balaboum, soit depuis la capitale un total de 570 kilomètres.
Sur la côte Ouest, les travaux commencèrent en avril 1876. Rappelons-nous les marais de Koné ! Il ne fallait pas moins d'une journée entière en certains parages, pour placer un seul poteau, que l'on était souvent obligé d'aller chercher h 10 et 12 kilomètres I
de plus en plus. Ne pourrait-on donner h ses nouvelles voies, à ses places, h ses squares à venir, les noms de ses anciens et glorieux parrains?
Malgré tout, grâce au zèle infatigable de tons, Bourail communiquait avec le Diahot le 23 septembre i 876, et le 24, jour anniversaire de la prise de possession, le gouverneur, en transmettant une dépêche qui faisait le tour de l'île, inaugurait le réseau télégraphique.
Ce fut seulement le 24 octobre suivant, qu'un câble fut immergé entre Tîle Nou et la presqu'île Ducos, par des fonds de 15 à 47 mètres.
Nous n'aurons plus rien à souhaiter de ce côté, le jour où, après nous être mis en relation avec File des Pins *, et les Loyally, un câble direct reliera la Nouvelle-Calédonie à FAuslralie, et par conséquent à la mère patrie ".