‹ Au pays des CanaquesChapitre 32 sur 41 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

A Hycngbènc. — Les Tours Notre-Dame. — Le village de Bouarate. — Promenade en rivière. — L'expédition de 1859. — Les Canaques d'autrefois. — L'arbre de Manganaki.

A l'entrée de la baie d'Hyenghène, se dresse un curieux massif de roches. Admirablement découpé, complètement détaché de la grande terre, au milieu de Teau, il a la forme de deux tours élevées, reliées entre elles par une plateforme. La hauteur du bloc est de 80 mètres, et Taspect qu'il présente, lui a fait donner le nom cher aux Français et aux Parisiens de Tours Notre-Dame,

A ses pieds peuvent mouiller les navires du plus fort tonnage. La surface en est noircie par le temps, ce qui a peu à peu fait disparaître la teinte des différentes sortes de marbres qui le composent, et contribue à lui donner, surtout la nuit, l'aspect de Tantique basilique. Dans certaines parties de ces tours fantaisistes, les gens à imagination vive, voient, dit-on, toutes sortes de ressemblances plus bizarres les unes que les autres. Ici, un évêque grec, là, un homme qui rit I Plus loin, on reconnaîtrait la tête de Louis XVI ! ! I

* On installe un télégraphe optique entre File des Pins et la pointe sud de la Grande- Terre.

* Si le mouvement télégraphique dans un pays est en raison du mouvement des affaires, on pourra juger, par les cbiflTres suivants, des progrès réalisés graduellement en Calédonie pendant ces dernières années : en 1887, il a été transmis 42,583 dépêches privées. Ce chifiTre a été de 14,491 en 1888, de 15,719 en 1889, et de 8.196 pendant le premier semestre de Tannée 1890,

Plusieurs roches de même formation se trouvent à rentrée de la rade, dont elles semblent défendre l'entrée. 11 en est à droite du mouillage, qui font corps avec les montagnes de la terre ferme; d'autres échelonnées le long du territoire occupé par les villages indigènes, où nous allons nous rendre, renferment des grottes très curieuses, lieu de sépultures pour les Canaques.

Quoi de plus frais que toute cette vallée I Depuis le haut des collines jusqu'aux bords de la rivière, s'étagent coquettement les cocotiers, les fougères arborescentes, tout un enchevêtrement de lianes gigantesques, richesses des sols tropicaux encadrant les plantations indigènes. Les habitations, contrairement h ce que nous avons vu jusqu'ici, se suivent le long des deux rives de la Hyenghène sans aucun groupement. A travers les échappées de verdure, nous pouvons à chaque instant apercevoir une case, avec Tallée bien plantée qui y conduit. Les Naturels sont nombreux, aussi plusieurs Européens se sont-ils établis dans le pays pour trafiquer avec eux. On voit, sur une presqu'île, le poste militaire qui commande la rade.

Dirigeons-nous vers le village de Pendei, situé au milieu des

roches. Il a pour chef Bouarate, fils du célèbre Bouarate, appelé le roi du Nord et exilé à Tahiti pendant quelques années par le gouverneur du Bouzet. Sa renommée s'était étendue jusqu'en Océanie, et son souvenir, dit M. Gauharou, est resté si vivace parmi les indigènes, que lorsque le tonnerre gronde, et que le vent souffle dans les grottes pittoresques qui entourent le village, les Canaques se figurent entendre la voix de leur chef redouté *.

Une chose frappe dans ces parages, c'est l'aspect particulier de certains individus, dont la physionomie diffère de celle des autres. Voici à quoi il faut l'attribuer : les tribus d'Hyenghène construisent beaucoup de pirogues; les Canaques d'Ouvéa (Loyalty), qui ne trouvent point dans leur île les ressources nécessaires pour ce genre de travail, se rendent à Hyenghène en vue de les acquérir ; d'où le mélange des races, principalement accusé sur ce point de la côte.

Nous allons utiliser le reste de notre journée à remonter en

embarcation la rivière jusqu'à 6 kilomètres de son embouchure *.

1 On ne comprend guère TadmiratioD que professent encore les naturels pour la mémoire de VOgre du Nord, d'un monstre qui ne se gênait point pour tuer h tout propos des gens de basse condition, et s'en repaître, lui et sa Tamille t (De Rochas.)

* La rÎTière d'Hyenghène oiïre un exemple Trappant de Técoulement souterrain des

Outre le côté original d'une excursion semblable au centre de la grande vallée, nous aurons la satisfaction de nous trouver sur la sci'^ne même d'une des principales actions militaires, qui aient eu lieu en Nouvelle-Calédonie, dans les premières années de la conquête.

Au mois de septembre 1859, le poste de Napoléonville venait d'être fondé. Le gouverneur Saisset, toujours infatigable, décidé à en finir avec la résistance des tribus du Nord, s'embarquait à bord du Styx, et partait avec la Calédonienne pour Hyenghène.

Après avoir pris une décision qui interdisait toute communication directe ou indirecte entre les habitants du territoire compris entre le cap Colnett et la limite nord de la tribu de Tao, il organisait un petit corps expéditionnaire, formé des troupes qu'il avait amenées avec lui.

La colonne comprenait trois divisions, ayant chacune trois détachements. La première, composée des Tahitiens et de la compagnie de débarquement du StyXy était sous les ordres de M. Saisset, chef d'état-major, de l'enseigne de vaisseau Le Bourgeois et de Tariirii, capitaine tahitien *. La colonne du centre, sous les ordres du gouverneur lui-même, était composée de l'infanlerie de marine, directement commandée par le capitaine Tricot, le lieutenant Trêves et le sous-lieutenant Pauvert. Venait enfin la troisième division formée des marins de la Thisbé; le capitaine de frégate de Cintré, le lieutenant de vaisseau Delage, l'enseigne de Cintré et l'aspirant Bouillon étaient à leur tête. Le service des vivres, d'ambulance, de transport

eaux» phénomène Tréquent en Calédonie. Après avoir disparu en partie non loin de la côte, elle vient sourdre à 4 milles environ de là, au milieu de Tîlol Yebgbabât. Cet îlot/ de 19 hectares de superficie, est situé sur un plateau de corail. Au milieu d'un plant de cocotiers on y voit un puits qui fournil de Teau douce. Dans ce puits, à la saison des pluies, on trouve des feuilles d'arbres qui n*exist<;nt pas sur l'îlot, et que Ton rencontre uniquement sur les montagnes qui encadrent la vallée d'Hyenghëne.

* Tariirii, chef de Mahima, résident è Haapapé, se rallia l'un des premiers à la cause française, lorsque nous arborâmes le pavillon du protectorat à Tahiti. Son dévouement fut récompensé, le 3 juillet 4847. par sa nomination au grade de chevalier de la Légion d'honneur. Kn 4859, lorsque M. Saisset quitta Tahiti pour venir en Calédonie châlier les rebelles, et punir le meurtre des colons du Monl-d'Or, Tariirii obtint de faire partie de l'expédition, et fut nommé capitaine d'un détachement de %o Tahitiens ; son fils était son lieutenant. Apres nous avoir fidèlement servis pendant toute cette année, les Tahi- Uens s'embarquèrent, le l*' novembre 1859, pour rentrer chez eux. En mémoire des services' rendus par ces insulaires et leur chef, et par une décision du gouverneur, en date du 23 juin 1868, le cotre Kate, acheté par l'administration, reçut le nom de Tariirii.

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et d*évacuation des blessés, était dirigé par l'officier en second du Styx, secondé par un détachement de marins. En outre, le lieutenant de vaisseau Forget, commandant la Calédonienne, était chargé des mouvements divers, service des embarcations armées en guerre, et employées aux transports. Les hommes avaient trois jours de vivres, et toute communication verbale était interdite entre les chefs de détachement.

Telles étaient les dispositions arrêtées par le gouverneur, dispositions dictées par la nécessité où Ton était de s'entourer de toutes les précautions nécessaires, dans une expédition des plus délicates. La suite devait montrer combien elles étaient sages. En effet, à peine les troupes débarquaient-elles à Hyenghène, qu'elles se trouvaient aussitôt en face de Tennemi. Les deux premières journées furent des plus rudes.

La division du centre, chargée de couronner les crêtes qui se trouvent sur la droite de la rivière, eut à lutter contre des forces vingt fois supérieures, et fut obligée de se défendre à la baïonnette conti*e les naturels qui pressaient nos soldats de toutes parts. Pendant ce temps, les troupes du commandant de Cintré se maintenaient également, malgré les difficultés et Tinfériorité du nombre; ses marins faisaient tous leurs efforts pour se joindre à l'infanterie de marine.

Bientôt celle-ci, électrisée et enlevée par les lieutenants Trêves et Pauvert, s emparait de vive force du grand village de Bouarate, placé sur un plateau, au deuxième tournant de la rivière.

A ce moment, les masses ennemies refoulées, refluèrent à un tel point, que le capitaine Lombardeau, de l'artillerie, et Roussel, du génie, qui se trouvaient avec les réserves du centre aux côtés du gouverneur, durent pour se dégager faire usage de leurs armes.

Tout à coup, la sonnerie au drapeau retentit. Le capitaine Tricot avec son détachement quitte les crêtes pour aller se joindre sur le plateau aux troupes de ses lieutenants ; et c'est alors que ce brave officier tombe raide mort, frappé à bout portant d'un coup de feu parti d'une touffe d'herbes.

Les soldats ne sont pas arrêtés dans leur élan, et le mouvement s'exécute.

D'autre part, sur la rive gauche, les détachements de M. de Suisset repoussaient partout l'ennemi, brûlaient plus de 300 cases, et se mettaient bientôt en communication, avec les deux divisions

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qui opéraient sur la rive droite, au moyen d'une pirogue canaque enlevée à la nage par les Tahitiens.

Toutes ces opérations furent vigoureusement appuyées par l'artillerie du Styx et de la Calédonienney capitaine Forget, cité à Tordre du jour, avec le lieutenant de gendarmerie Chameau et l'enseigne Le Bourgeois.

Cefaitd*armes accompli par 170 baïonnettes françaises, contre plus de 2,000 ennemis, nous coûta des pertes sensibles. Outre le capitaine Tricot, tué, le sergent d'armes Desmarets, du Styx^ et le soldat Gouville furent mortellement blessés, le lieutenant Trêves et 25 soldats ou marins atteints moins grièvement ou fortement contusionnés.

Les lundi 5 septembre et jeudi 8, les opérations recommencèrent, mais partout Tennemi démoralisé n'opposa qu'une faible résistance. Tous les villages furent détruits, et nous n'eûmes que trois hommes hors de combat.

Toutefois, on put remarquer dans les rangs des indigènes, pendant toute la journée du 8, des Européens qui, armés de fusils, appuyaient la résistance, en prenant pour point de mire l'état-major général. Trois furent pris et passés par les armes ; cinq autres, dont on ne put connaître les noms, furent frappés d'expulsion, sous peine de mort, dans le cas où ils viendraient à être rencontrés ou reconnus sur notre territoire. Presque tous étaient des Anglais ; aussi Paddon lui-môme, devenu suspect, fut-il forcé de s'enfuir de l'île Nou en Australie, sur une simple baleinière.

L'expédition d'Hyenghène fut certainement une des plus importantes parmi celles dirigées contre les naturels de l'île, alors toujours disposés h secouer le joug. Eu égard à la résistance opposée à nos arrties par les tayos de ces tribus, on est en droit de se demander si là conquête eût été possible, lorsqu'ils étaient vingt fois plus nombreux, moins amollis: et moins dégénérés. «Nous ne. valons plus nos pères, disent les indigènes; ils étaient nombreux et agiles, nous ne sommes plus ni Tun ni l'autre ». Ainsi les fait parler, il y a bien des années déjà, le R. P. Montrouzier. « Autrefois, ajoute le savant missionnaire, les Canaques faisaient d'immenses aqueducs *,

^ De Hochas parle d'un aqueduc de 8 à 40 kilonfëjlres de long, conduit sur la croupe des raonlagnes, aux environs de Balade. Cet auteur a pu admirer des travaux de même nature aux Fidji, distantes de plus de 300 lieues de la Nouvelle-Calédonie.

mettaient en rapport de grandes plantations. Ils élevaient même des fortifications; on en voit des ruines entre Pouebo et Balade. Nul doute qu'ils ne dégénèrent. »

En 1864, le lieutenant Rourgey (aujourd'hui général d'infanterie de marine) était déjà d'un avis semblable.

Le général est resté longtemps en Calédonie, et Ta parcourue dans tous les sens. Peu de temps après le lieutenant Marchant, il fut un des premiers qui traversèrent l'ile, de Napoléonville à Port-de- France, ramenant avec lui un détachement de 30 hommes qui eflectuèrent le voyage en cinq journées de marche, de neuf heures chacune.

Ayant beaucoup vu, il a laissé de ses explorations de charmantes narrations, et c'est dans le récit d'une de ses excursions, que Ton retrouve l'anecdote suivante :

Elle montre quelle était la merveilleuse souplesse des anciens Calédoniens, souplesse si estimée chez un peuple qui fait des qualités et des aptitudes physiques les premières et les plus nobles des vertus, que l'on ne retrouve plus, à beaucoup près, aussi développées chez les sujets des générations actuelles.

Non loin d'Ounia, se voyait encore en 1864, un arbre très ancien dont le tronc, placé sur le bord d'un sentier, envoyait sur ce dernier une branche horizontale qui le couvrait complètement. Toutefois, cette branche était assez élevée, pour que l'on pût franchir le passage sans avoir h se baisser le moins du monde. Le terrain en cet endroit était formé d'une roche très dure, et l'arbre, qui n'avait rien de remarquable par lui-même, s'appelait l'arbre de Manganaki. En voici la raison :

Vers 1835 environ, Manganaki, chef d'Ounia, était réputé le plus souple et le plus agile de la contrée. Comme cette qualité lui était, dit le lieutenant Bourgey, très souvent contestée, il confondit les envieux à l'aide de l'expérience suivante : Se trouvant un jour à Ya, à l'endroit où l'on voyait l'arbre en question, et ayant un grand nombre de naturels rassemblés autour de lui, il les conduisit sous la fameuse branche. Là, après avoir fixé le pied gauche sur le sol, il éleva vigoureusement la jambe droite, atteignit le rameau transversal dont il enleva avec les orteils une portion d'écorce. Après ce tour de force qu*il recommença plusieurs fois avec succès, il fit tracer sur le sol l'empreinte de son pied gauche, et sur la branche uqe

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entaille profonde pour marquer la trace du pied droit. Les plus habiles essayèrent vainement de limiter, et durent rabattre de leurs prétentions. On voyait encore, en 1864. les empreintes, et l'arbre était conservé religieusement. A cette époque, il faillit être foudroyé. Un niaouli voisin, paratonnerre obligeant, se chargea d'attirer le feu du ciel; aussi les Canaques remercièrent-ils les esprits, qui leur avaient conservé l'arbre traditionnel de Manganaki.

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