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CHAPITRE XXXII

A bord du Cagou, — Touho. — Organisation de la tribu. — Propriété indigène. — Lnngage. — Wagap, mission trappiste. — Un nouveau Mazagran. — Blé et maïs. — Carrière d*ardoises. — Yaté et son phalanstère. — Le chemin de la Ouenghi.

C*est à bord du Cagou, que nous nous rendrons directement d'Hyenghène à la baie du sud, d'où nous pourrons à petites journées nous diriger vers la capitale.

Vous connaissez maintenant tous les points intéressants de la côte est, Hyenghène, Pounériouhen, Houaïlou, Canala, Thio, etc. A jeter un coup H'œil en passant sur Touho, Wagap, plus bas sur Yaté et Unia ou Ounia; toutes ces localités, à part les souvenirs historiques qui s'y rattachent, ne méritent guère de fixer l'attention de l'explorateur.

Nous passons devant Touho, petit port sans grande importance avec un mouillage sûr et très rapproché de la terre ; mais l'accès en est difficile, parce que le chenal est parsemé de tètes de corail. Ce centre qui fait un pou d'élevage, est le chef-lieu du 4« arrondissement, et, s'il est absolument insignifiant au point de vue de la colonisation européenne, il n'en est pas de môme au point de vue indigène. En 1887, on comptait dans Tarrondissement 6,500 naturels.

Comme toutes, les tribus de ces régions ont leur grand chef Téàma, auquel les tayos doivent la corvée pour la culture, les constructions, la pèche, et les prestations en nature, tels que taros, ignames, destinés aux pilous.

Ce chef jouit d'une autorité qui est encore très réelle surtout dans le Nord. Du reste, l'amoindrissement qu'elle nous semble avoir subie, si nous nous en rapportons aux marques extérieures de respect que

les sujets prodiguaient jadis à leur seigneur, et dont ils s'abstiennent devant nous à l'heure qu'il est, n'a jamais rien enlevé au caractère, quasi sacré dont le Téàma est revêtu. Son emblème est toujours Toiseau de bois que surmonte sa case. Il emploie le pluriel en parlant de lui. Jadis, dans les guerres, ses égaux seuls pouvaient le frapper; et aujourd'hui encore quand il circule, ou rend visite à un Européen, ses vassaux restent respectueusement à distance.

Au-dessous de lui, les chefs secondaires, sorte d'aristocratie de cette féodalité primitive, gouvernent les villages. Leurs insignes sont les piquets de bois garnis de banderoles, placés devant leurs cases.

La chefferie en Calédonie est héréditaire, et la loi salique en vigueur. Pourtant, l'adoption d'un enfant par Te chef, qui le reconnaît pour son successeur est chose permise, pourvu que ce choix soit ratifié par le conseil des anciens de la tribu. Cette coutume de l'adoption est du reste générale. Un père adopte l'enfant de son voisin avec ou sans réciprocité, ce qui contribue souvent à induire en erreur l'étranger désireux de suivre une filiation quelconque.

La propriété chez les indigènes est délimitée, ou, ce qui est plus exact, nettement partagée, puisqu'elle n'est pas bornée. Chacun a son bien, le chef comme le simple sujet. £n dehors de ces propriétés particulières, le village a ses terres qui forment une sorte de bien communal; la tribu a les siennes, véritable domaine de cet État en miniature. Au moment de la récolte, le chef mettra le taàou sur le produit des terres communes, qui devront servir de ressources au village, à la tribu ; car l'imprévoyance des naturels est si grande, que sans ces mesures vraiment sages et protectrices, la disette serait chaque année inévitable ^

Il y a loin de cette organisation primitive, il est vrai, à l'opinion encore plus primitive d'ignorants, qui font des Néo-Calédoniens des hommes absolument sauvages, de véritables hommes des bois, toujours prêts à s!entre-dévorer *; que d'Européens, s'ils assistaient au grand conseil des anciens, pourraient retirer des discours prononcés des enseignements profonds !

Mais la chose est impossible, le langage canaque tel que nous

* En résumé, les indigèacs disposent, en Calédonie, d'un territoire de 313,737 hectares, propriété que l'État leur garantit. Celle réserve comprend des terres de toulc beauté, qu'il serait bon de voir entièrement livrées par eux à la culture.

^ rS'tist-cc pas Rienzi qui appelle les Mélanésiens, en général, des orangs-outangs ?

il A LA NOUVELLE-CALÉDONIK EN 1890.

comprenons une langue, n'existant pour ainsi dire pas, attendu que chaque tribu possède un idiome différent. Un insulaire du Nord ne comprend pas l'indigène du Sud, un naturel de l'Est et un tayo de la côte Ouest n'arrivent pas à s'entendre. Pourtant, le génie des différents idiomes est identique; on y retrouve un grand nombre de mots malais et maoris, et peut-être n'y a-t-il eu au début qu'une seule langue, celle des premiers immigrants. Modifiée par les migrations successives, transformée, celle-ci n'a pas tardé à perdre ses caractères fondamentaux communs à tous les dialectes, d'autant plus qu'autrefois, quand deux tribus ennemies se servaient de termes semblables pour désigner une chose, un objet, on s'empressait d'en proscrire Tusage. Les chefs proposaient des noms nouveaux pour les remplacer. (De Rochas.)

Dans rimpossibililé où sont les colons de parler le langage indigène, ils emploient dans leurs relations avec les Canaques, une sorte de patois anglo-français, assaisonné de quelques termes généraux, empruntés aux naturels. Le sabir compris et parlé par la majeure partie des Néo-Calédoniens, s'appelle Bichelamarf nom donné par eux jadis aux pêcheurs d'holoturies, qui furent les premiers à l'employer.

Les usages ne diffèrent pas moins d'une tribu à l'autre que le

langage, d'où une nouvelle et réelle difficulté, pour ne pas dire une impossibilité véritable, à bien se renseigner, et h bien décrire dans leurs moindres détails, les coutumes des naturels de la Nouvelle- Calédonie. Les Canaques, ajouterons-nous, font pour nous les cacher, tout ce qui est en leur pouvoir.

Nous doublons le cap Touho, et sommes arrivés devant la

baie de Wagap. Les ruines du fort, tous ces beaux bâtiments effondrés, écroulés, ne laissent qu'une impression pleine de tristesse et de regrets. Seule, la mission fondée par les maristes, et occupée aujourd'hui par les trappistes, qui, au nombre de neuf, sont venus tenter la culture du maïs, du riz, du cocotier, sollicite la curiosité du voyageur. C'est à un kilomètre de la mer, que se trouve cette maison hospitalière. Aujourd'hui, les Pères se livrent en paix h leurs occupations agricoles; mais leurs devanciers ne furent pas toujours aussi favorisés.

En 1862, les attaques incessantes des naturels, vinrent compromettre l'existence de la mission.

A la mort du chef Emmanuel, notre allié, la haine de ses frères, les plus grands ennemis de notre domination, se réveilla. Aidés du chef Kaouha, au mépris des serments faits au mourant, ils jurèrent l'extermination de tous les blancs de la contrée. Le 16 janvier, la tribu de Touho, dévouée à notre cause, était attaquée, les chrétiens massacrés, les cases brûlées et les plantations ravagées. La mission de Wagap devait subir le même sort. Bientôt, un nouveau drame sanglant allait se dérouler, quand le colon français Toniazzi, conduisant dans une frêle embarcation un détachement parti de Canala pour venir au secours des Européens, arriva devant Wagap. Pendant quarante-huit heures, au prix d*efforts inouïs, douze hommes, neuf soldats et trois matelots, sous les ordres du sergent Jousselin, repoussèrent sur terre et sur mer les attaques répétées de plus de 2,000 ennemis qui cherchaient à s'emparer de la chrétienté!

Grâce à leur courage, elle fut préservée : « Honneur h ces

vaillants! » « Ils ont su, ajoutait le gouverneur dans son ordre du jour, renouveler par leur intrépidité et leur sang-froid les merveilles du glorieux épisode de Mazagran. » Trois braves habitants les avaient aidés, les nommés Lacabane, Carbonel et Morignat.

Bientôt la Gazelle amenant un renfort de 40 hommes, venait par sa présence mettre un terme aux appréhensions et aux craintes.

La répression devait suivre. Peu après, le Coëtlogon attendu de Sydney conduisait à Wagap 100 hommes d'infanterie et d'artillerie. Un poste fut de nouveau fondé. Deux colonnes opérèrent simultanément sur les deux rives de la Tiwaka. Les indigènes perdirent beaucoup de monde dans la résistance désespérée qu'ils nous opposèrent; mais les principaux coupables des massacres, signalés par le Père Bariol, purent s'enfuir dans les montagnes. Toutefois, deux d'entre eux furent surpris par la garnison de Wagap, laissée sous les ordres du lieutenant Robert, lors d'une sortie qu'exécuta cet officier.

Leur identité reconnue, les coupables furent fusillés devant un grand nombre d'indigènes assemblés, et cet exemple suffit à ramener le calme dans la région.

Souvent vous vous l'êtes demandé sans doute, et les travaux

des missionnaires de Wagap sont bien faits pour remettre la chose en mémoire, pourquoi ne cultive-t-on pas le blé en Calédonie? (]ette culture y est-elle absolument impossible? Nullement; le blé introduit en 1844, par Monseigneur Douarre, vient bien dans notre île.

Mais sa culture s'y était très peu développée jusqu'à ces dernières années, à cause de la nature du terrain, des inondations, du défaut d'engrais qui lient à la non-stabulation du bétail; raisons toutes vraies, mais toutes secondaires. Mieux vaut convenir que l'utilisation de la précieuse céréale aurait coûté trop cher, étant donné les difficultés de la main-d'œuvre, et le prix de revient de la transformation en farine, alors que l'Australie nous fournissait h bon compte et en abondante quantité cette si utile denrée.

Dans ces dernières années, la culture du blé est entrée dans une nouvelle voie, elle est devenue pratique. Comme les semences européennes réussissaient médiocrement, M. Perret, inspecteur de la transportation, a eu l'idée en 1887 d'utiliser des semences venues de l'Australie du Sud. Les résultats furent des plus encourageants. Le blé d'Australie à paille rouge donna 38 hectolitres à l'hectare. Quatre mois et demi, de juin à octobre, avaient suffi pour amener la maturité. En 1889, on récolta à Bourail, avec des moyens imparfaits, du beau blé qui a donné 64 p. 100 de farine, et 1500 grammes par kilogr. d'un pain savoureux et agréable. Aussi un commerçant encouragé se proposait-il dernièrement de monter une minoterie à Nouméa, et demandait-il pour 10 ans la fourniture de l'administration, en s'engageant, après quatre années, à n'utiliser que de la farine du pays *.

Ne désespérons point de l'avenir, et en attendant faisons de grandes provisions pour n'avoir rien à craindre en cas de blocus. N'avons-nous point du reste, faute de blé, sans compter le manioc, le riz, la banane, le maïs, cette céréale qui réussit si bien ici, et dont la farine est, de l'aveu de tous, un aliment des plus précieux. On peut l'utiliser seule ou mélangée à la farine de froment *.

' Naguère encore, un autre industriel arrivait de France, avec l'outillage nécessaire, pour fonder, en Nouvelle-Calédonie, un établissement du même genre. 11 espère ainsi gagner la prime de 7,000 francs, promise au premier Européen qui aura installé cette ndustric dans la colonie.

> Le maïs pousse è merveille dans les terres d'alluvions, et Ton peut en obtenir 3 ou 4 tonnes à l'hectare, sans avoir recours à la fumure. Avec un rendement un peu moindre, on obtient facilement deux récoltes à Tannée. Le prix moyen du maïs Tarie de 100 à ^0 et 2^ francs la tonne eu Calédonie, et, outre l'énorme consommation qui s'en fait dans le pays, la colonie en exporte encore une certaine quantité, soil, en valeur près de 00,000 francs en 1888.

Mieux vaudrait encore cesser d'être tributaires de l'Australie, ce qui ne saurait plus tarder si nous le voulons

A cette époque sans doute, nous aurons abandonné pour les constructions ces horribles toitures en tôle, pour les remplacer soit par des tuiles, ce qui serait facile ici, soit par de Tardoise *. Une carrière à laquelle les missionnaires de Wagap avaient demandé la couverture de leur maison aurait été anciennement exploitée sur cette côte par des militaires. Mais le premier chargement expédié à Nouméa fut jeté à la mer, par suite du gros temps, et depuis personne n'a repris Texploitation *. (Lemire.)

Emporté dans sa course, notre Cagou nous a déjà ramenés

dans les eaux du l®' arrondissement. Toute la côte Est, depuis la pointe sud de l'île est tellement tourmentée et stérile dans ces parages, qu'en dehors de Yaté et Unia, aucun colon ne s'y est jamais établi. Que faire dans ce désert où Ton ne rencontre que des indigènes Tauaourous? Il y a bien par-ci par-là quelques villages catholiques, mais en somme les difficultés de Tabord d'Yaté par mer ne sont guère faites pour attirer TEuropéen, d'autant plus que les communications par terre ne sont pas plus faciles.

Yaté n'est pourtant qu'à 90 kilomètres de Nouméa; mais en réalité, pour se rendre au cHef-lieu par cette voie, il faut d'abord gagner à pied, par un mauvais sentier de 50 kilomètres de longueur, la baie du Sud. Là on reprend les moyens de communications ordinaires, c'est-à-dire les montures, qui vous mènent facilement en une ou deux journées à destination. Nous nous contenterons d'exécuter dans quelques jours, cette deuxième partie du programme.

Si Yaté est, pour cause, un point délaissé et perdu, il n'en a point toujours été ainsi, et s'il nous avait été possible de descendre à terre, peut-être y aurions nous trouvé des traces de son ancienne et passagère splendeur.

C'est là, qu'en 1864, sur Tinitiative du gouverneur Guillain, on essaya d'organiser un phalanstère, d'après les idées de Fourrier.

Vingt immigrants appartenant à tous les corps d'état et arrivés à

* \\ suffirait d'adopter, en prévision des cyclones, un mode de fixation spécial des ardoises et des tuiles.

' Il y aurait peut-èlre une fortune à faire en Calédonie, pour un entrepreneur bien ouiillé et persévérant. Non seulement il y a do l'ardoise à Wagap, mais à Hyenghènc les schistes ardoisiers sont très répandus. Le lit do la rivière en est formé, et les grottes si pittoresques qu'on rencontre sur ce point sont ouvertes dans Tardoise.

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478 LA NOtJVELLE-CALÉDONÎB EN 1890.

Port-de-France par la Sibylte reçurent, à titre gratuit, une concession de 300 hectares. L'administration vint en aide à cette Association de membres de la classe ouvrière, dont l'union des bi-as faisait la seule force. Elle leur fil des avances de vivres, outils, graines, bétail, au moyen d'un fonds de 30,000 francs accordé par la métropole pour secours aux immigrants. M. Leloup, un des associés, fut créé directeur.

Le jeudi, 14 janvier 1864, le gouverneur vint à bord du Coëtlogon, mettre en route, comme il le disait lui-même, les sociétaires auxquels il portail un si vif intérêt. Le 15, les passagers débarquaient à Yaté, et le lieutenant Bourgey, officier d'ordonnance du gouverneur, présidait à leur installation, pour laquelle il avait convoqué les indigènes des tribus de Yaté, Unia, etc.

Le 24, une rude épreuve fondait sur les colons. Un incendie réduisait en cendres le campement, les outils, les provisions. Sanà perdre courage, chacun se remit à l*œuvre, de généreux efforts vinrent réparer les pertes, et donner à l'Association de Yaté une heure de prospérité.

Comment une œuvre entreprise sous de tels auspices, et si bien commencée, périt-elle bientôt d'elle-même? La zizanie se mit-elle entre les membres du phalanstère? Chacun voulut-il commander ou travailler pour son propre compte? Tous ces motifs doivent être invoqués dans la circonstance; n'est-ce point ce que Ton voit tous les jours ici-bas?

Tandis que les Européens ne viennent pas souvent h Yaté, il n'en est pas de même des Canaques, ces infatigables marcheurs, qui s'y rendent des tribus voisines, de Thio, et même de la côte Ouest.

Il existait même à Tépoque de la création du phalanstère, et d'après le lieutenant Bourgey, un sentier qui reliait les deux côtes en passant par la Ouenghi *. Cet endroit situé sur le versant occidental était) comme l'arbre de Manganaki, célèbre, et marqué d'une profonde échancrure creusée dans une direction perpendiculaire à la route. Lorsqu'un indigène se rendait de la côte Ouest h la côte Est, c'est à-dire de Nekouhé à Yaté, il s'arrêtait à la Ouenghi pour taire son invocation. Le pied placé dans la crevasse, le visage tourné vers le Soleil, il suppliait l'astre de ne pas se coucher, avant qu'il

* r<(om qui veut dire : Invocation au Soleil.

La MOUVEU<B-<lAi.ËOONlË EN i890. 179

n'ait atteint le but de son voyage» Phœbus était-il caché, on ne devait point continuer sa route, car il était de toute nécessité de le bien voir. (Bourgey.) S'il était masqué par les nuages, c'est qu'il pleuvait ou qu'il allait pleuvoir. Plutôt que de se mouiller, de se traîner dans les sentiers glissants, le naturel s'en retournait chez; lui. Pas de soleil, pas de voyage! Sans doute, les idées des Canaques de nos jours se sont modifiées, aujourd'hui que l'usage du parapluie ne leur est plus inconnu.

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