CHAPITRE XXXV
De Saint-Louis au raonl d'Or. — Adieux à la brousse. — Les Européens dans rintérieur. — Ce qui manque à la colonie : des bras, des routes et des capitaux. — Pourquoi l'argent fait défaut en Galédonie, et comment Ty attirer. — La mission de Saint-Louis, chrétientés et missionnaires.
De Saint-Louis à la station du mont d*Or, quinze kilomètres au plus. Une courte halte à la Mission, et rentrée à Nouméa par la Conception et Pont-d es-Français.
Adieu aux vastes horizons, aux sites grandioses, aux for/^ts
touffues, aux roches pittoresques! Revenons peu à peu au milieu des Européens; faisons retour vers la civilisation. Nous lui avons assez préféré, depuis notre départ pourCanala, la vie libre et large au sein des populations autocntones, en pleine nature.
Pourtant, hospitalité ne nous a point fait défaut chez les colons, peu nombreux il est vrai; hospitalité charmante, qui nous a laissé le regret d'avoir vu nos compatriotes si clairsemés dans l'intérieur.
Paut-on dire toutefois, comme on le croit en France, comme on récrit, que la Calédonie manque absolument d'habitants européens ? D'après certains écrivains, qui, sans doute, ne comptent que les électeurs, faisant bon marché non seulement des étrangers, mais encore des femmes, ces mères fécondes, des enfants, espérance de l'avenir, 2,500 Européens, pas un de plus, habitent Nouméa et ses environs. Le reste de la colonie ou à peu près n'est qu'un désert, dont les oasis représentées par des forêts immenses sont, en revanche, peuplées d'oiseaux! ! et de Canaques! ! ! Quelques mines, mais du nickel, il n'en est pas question ! !
Ainsi est décrite la Nouvelle-Calédonie, dans la notice d'un ouvrage populaire et très cité, paru en 1887.
Or cette date coïncide avec une époque de recensement. En écartant mathématiquement condamnés et libérés, les militaires de la garnison, les fonctionnaires et leurs familles, on arrive, d'après les chifl'res officiels, au nombre de 5,585 habitants (vraisemblablement 6,000 en 1890), dont 600 étrangers, presque tous Anglais. Nouméa
posséder ce que les mineurs appellent une cheminée, un déporté politique du nom de Palma découvrit, en 4873, des trar*'» indiscutables de la présence de Tétain en Calédonie (Bridon).
et ses environs en comptent 3,000. Un chiffre égal de colons libresy est fixé, n'en déplaise à n'importe quel géogi*aphe en chambre, à Bourail, Thio, Canala, Païta, Houaîlou, la Foa, Koné, Gomen, Bouloupari, Ouégoa, Hyenghène, Pam, Tile des Pins, etc., localités bien distantes de Nouméa, que vous en semble?
Y a-t-il de quoi s'enorgueillir d'une pareille situation? Non, loin de là. Le chiffre de la population peut et devrait élre décuplé d'abord, puis centuplé; les terrains existent, les ressources abondent*. En attendant, ce chiffre est, à l'heure qu'il est, en voie d'accroissement; le calcul le démontre.
Tout au plus 20 en 1857, les années suivantes voient arriver dans nie 100, 200, 300 colons. On en trouve 777 seulement, douze ans après la conquête. En 1869, deux ans plus tard, le chiffre a doublé, il est de 1447; et en 1870, de 1562. En 1876, on compte en Calédonie 2,132 habitants; en 1877, 2,753; en 1882, 3,166; en 1887, 5,585; c'est-à-dire qu'en dix années, de 1877 à 1887, la population a encore augmenté de moitié.
Peut-on désespérer de l'avenir en présence d'un pareil résultat, si modeste qu'il soit en apparence? Si les augmentations se continuaient dans les mêmes proportions décennales, en moins d'un siècle la colonie serait trop petite pour ses habitants.
Ne l'oublions pas, Texpérience est faite; comme toutes les régions où la population blanche peut vivre et se reproduire, la Nouvelle- Calédonie est tôt ou tard destinée à se voir peuplée et peuplée outre mesure. Si la France avait le malheur de la perdre, d'autres en profiteraient; il ne nous resterait dans les temps futurs, de ce nouveau Canada, que le triste souvenir d'une terre conquise par nous, pré-
1 Eo ne comptant» pour la Grande-Terre, que 50,000 habitants (Européens et indigènes compris) et une superGcie de ^,000,000 d'hectares, 1,200 lieues carrées en chiffres ronds, on voit que la proportion par lieue carrée n'est que de 41 habitants, proportion plus de vingt-cinq fois plus faible qu'en France. Même si nous supposons que la moitié du terraiu demeure inhabitable, on voit qu'il resterait encore une superGcie de 600 lieues carrées, qui, à raison de 41 X fô = 1.025 par lieue carrée, pourraient suflire au moins à une population de 615,000 personnes.
Ajoutons à la Grande-Terre, les Loyalty, Tile des Pins, et une infinité d'îlots moins grands, mais pourvus d'eau pour la plupart, par conséquent habitables, et c'est peutêtre à un million d'habilanlt que l'archipel calédonien pourrait un jour donner asile I Certes, ils y vivraient plus à l'aise, pour beaucoup, que dans notre vieille France.
Souvenons-nous, à ce sujet, que l'Algérie, soixante ans après la conquête, ne compte pas olub de 400,000 Français sur son territoire.
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parée par nous, pour le plus graud profit d'un ennemi heureux et adroit t Donc, dans un but patriotique, autant que par intérêt, puisque Taccroissement de la population est intimement lié au développement matériel d'un pays riche, et réciproquement, efforçonsnous de précipiter le mouvement d'immigration, poumons attacher de plus en plus à notre possession par des liens nombreux et solides. Cherchons par tous les moyens à attirer dans la colonie des industriels et des ouvriers S des agriculteurs et des laboureurs sérieux^ des commerçants habiles et des employés dévoués» Fixant par des avantages véritables ceux qui auraient Tintention de la quitter après un temps plus ou moins long, obligeons-les à faire souche de bons citoyens. Place aux sujets laborieux, mais arrière les nuUhonnétes et les paresseux* !
D'autre part, le bagne aidant, que la Calédonie en finisse avec
le provisoire, construise les quais et les bassins de ses ports, termine ses routes ébauchées et les chemins de fer viendront après»
Donnons des artères k ce corps sans vie; alors les habitants pousseront comme les plantes, les maisons jailliront du sol le long des voies, les villages et les villes surgiront aux tètes de lignes!
Forçons les capitaux à affluer à Nouméa, Targent jusqu'ici y est hors de prix *, Que Ton connaisse en France l'importance de nos richesses, ce qui créera un débouché facile h nos exportations trop restreintes * ; et tout en étendant nos relations avec nos voisins, n'allons pas demander à l'étranger, au prix de notre or, ce que la mère patrie pourrait nous donner \
' Uq bon ouYrier d'art peut trouver à gagner à Nouméa, et dans toute THe, suivant sa profession, de 6 à 46 francs par jour, un manœuvre, de 5 à 7 francs dans la capitale, cl on peu moins dons rinlérieur.
■ Les Australiens jettent les raillions pour aUirer les immigrants, ceuï-d viennent d'Europe par milliers. Bn Calédonie, de 1879 à 4888, 640 personnes seulement se sont fixées dons la colonie; un peu plus depuis cette époque 1
' Ces dernières années, les affaires ont suivi une marche ascendante. Pendant les quinze premiers mois de son eiisteoee toute récente, le chiffre des transactions de la succursale de la Banque de l'Indo-Cbine à Nouméa s'est monté à vingt-six millions.
* EniSlK), 7,140,835 francs...
^ La plus grande partie des marchandises introduites \lenncnt de l'étranger. Il est évident que la Nouvelle-Calédonie ne sera jamais un débouché pour la métropole, comme nos grands territoires d'Asie et d'Afrique. Sa population sera toujours trop roslreinte» et serait-elle même ce que nous souhaiterions qu'elle fût,- qu^elle trouverait dans lo6 richesses de son sol sullisamment exploitées, tout ce qui serait nécessaire à ses beMios, et au delà. Elle est donc et restera un pays de jHt>tf«c(i#n Mais, avant qu'elle puisse se
La KOtrVELLË-CALÉDONlB EN 1890. 101
Ne changeons pas à tout propos nos gouvernants, que le mol d'ordre soit : moins de politique et plus de besogne *.
La Nouvelle-Calédonie a trop ressemblé jusqu'ici à un grand établissement commercial, situé dans un des quartiers les plus reculés d'une ville *, et dont les marchandises, rares et de premier choix, seraient pour la plupart confinées dans les caves ou dans les greniers de ce riche entrepôt. Inconnu du public, non pas faute de réclame, mais de cette réclame qu*on ne lit pas, il est délaissé. L'accès en est difficile, la rue où il se trouve, étroite, le quartier mal habité. On y est mal servi par un personnel trop peu nombreux, pour exhumer les marchandises en dépôt; enfin, les prix de vente y sont trop élevés. Qu'une société intelligente, audacieuse, aidée de capitaux puissants vienne h se rendre propriétaire de la maison; les abords en sont dégagés; les marchandises soigneusement disposées s'étalent sur les rayons aux yeux des visiteurs ; un personnel nombreux et choisi se tient à tout moment à leur disposition; les prix sont abaissés; une réclame immense s'étale h la quatrième page des journaux; et la vogue aidant, la fortune de l'établissement est faite!
suffire, il faut qu'elle ait recours à autrui, et, à ce sujet, il confient de faire deux parts de ses besoins. Parmi les objets qu'elle doit demander à la France, et rien qu'à la France, sont les vêtements, articles d'alimentation, liquides, conserves, les menus objets de luxe, do commerce, tels que papeterie, bijouterie, borlogeric, sellerie, carrosserie... Pour les autres, il lui est impossible de ne pas les demander à TAustralie. Peut-on songer, sans imposer au commerce local des charges ruineuses, à cause du fret, de la longueur de la traversée, de la nécessité urgente, à faire venir de Franco des animaux vivants, des matériaux de construction (bois, fer, briques, ciment), des machines, des voitures, de la farine, de la houille??...
* De 48o3 à 1889, la Nouvelle-Calcdonie n'a pas compté, depuis l'amiral Febvrier- Dcspoinles jusqu'à M. Noël Pardon, moins de 15 gouverneurs, sans compter de nombreux intérimaires I
* L'éloignement de la Nouvelle-Calédonie est peut-être la cause principale de l'abandon dans lequel on la laisse en Fronce. On n'ose s'aventurer si loin, et on se désintéresse de ce qui se passe dans l'autre hémisphère! Ainsi que voyons-nous? En 1887, sur 141 i personnes parties de Marseille pour Nouméa, 1325 étaient des réquisitionnai res (fonctionnaires ou militaires et leurs familles).
En 1888, nous trouvons 5S6 réquisitions pour 611 passages.
Ea 1889, 997 pour 1079.
En 1890 il semble y avoir progrès. Le voyage sur les magnifiques pa (uebols des Messageries maritimes, du type Auêtralien^ PolynétUn, etc., lesquels franchissent maintenant la distance de Marseille à Nouméa en moins de 38 jours, escales comprises, effrayera moins, espérons-le, les ennemis des longues traversées.
Des passsages graluits pour les colons peu fortunés qui désireraient venir s'établir en Calédonie, sost concédés par l'administration.
En Calédonie, un pareil résultat est-il impossible à atteindre? Nos hommes politiques, nos économistes, nos capitalistes surtout, ne sauraient-ils diriger, encourager, appuyer le mouvement, et Tépargne française, parfois si audacieuse et si enthousiaste, ne pourrait-elle réserver ses attentions, pour accorder sa confiance et ses faveurs, à une œuvre aussi française?
Le point le plus délicat est certainement cette question de capitaux, d'argent (l'argent, le nerf de la guerre et des affaires).
Pourquoi les capitaux sont-ils rares ici? parce que la confiance fait défaut, et pourquoi la confiance fait-elle défaut, parce que Ton ignore, et qu'en ignorant, on a horreur de l'inconnu!
Le remède à un tel état de choses est facile à trouver.
Apprenons en France à connaître la Nouvelle-Calédonie; c'est ce que vous avez voulu faire avec moi, profitez-en, et faites-en profiter autrui
Voici la mission de Saint-Louis. Autour de l'église sont groupés deux villages. Partout des cases, des cultures, des plantations en bon état. Quels efforts, quel temps, quelle patience n'a-t-il pas fallu aux missionnaires pour arriver à obtenir d'un tel peuple les résultats présents? Quelle que soit la religion à laquelle on appartienne, qu'on en ait une, ou non, ce serait commettre la plus criante des injustices que de mettre en doute l'influence civilisatrice exercée par les pères de la mission sur les indigènes. Ne sont-ils point venus les premiers, bien des années avant l'occupation, vivre seuls au milieu de sauvages et de cannibales redoutés? Premiers conquérants du sol, n'y ont-ils pas peu à peu préparé notre établissement, et les services rendus à cette époque par plusieurs d'entre eux, ne constituent-ils pas des titres, qui les recommandent à la reconnaissance nationale?
Martyrs de leur foi et de leur patriotisme ', certains ont payé de leur vie leur généreux dévouement et leur courageuse abnégation. Beaucoup d'autres, agriculteurs, éleveurs, planteurs, ont arrosé le sol de leurs sueurs, cherchant, souvent les premiers, à acclimater sur cette nouvelle terre de France, les produits animaux et végétaux de notre patrie et des contrées voisines. Quelques-uns par leurs
^ Les màristcs assurent toujours le service religieux en Calédonie. En out^e, deux pasteurs protestants sont Gxés, Tun à Nouméa, l'autre aux Loyalty, dont la majeure partie de la population indigène appartient au culte réformé.
LA NOUV£LLA*CALÉOOMI£ £N 1890. :193
recherches, leurs travaux, leurs découvertes, ont enrichi la science; tous enfin ont exercé sur les tribus qu'ils ont évangélisées une action salutaire indéniable.
Dans les tribut catholiques, une mise décente est de règle; les naturels ont quelque peu adopté nos usages. La propreté y est mieux observée, les cases sont mieux construites, les unions plus fécondes, les enfants plus vigoureux, les maladies plus rares, et la mortalité certainement moindre.
Presque tous les Canaques de la mission travaillent. On trouve môme parmi eux quelques ouvriers d'art qui ont aidé les Pères dans la construction des jolies églises sorties de leurs mains. Faut-il avoir l'indiscrétion de rechercher les résultats obtenus au point de vue religieux parles missionnaires? Question délicate, curieuse à élucider, vu, d'une part, le côté mystique et surnaturel du catholicisme, d'autre part, l'être brutal et matériel auquel ces enseignements ont été donnés. Contentons-nous de souhaiter aux Pères toutes les satisfactions qu'ils désirent, et n'oublions jamais que, quels que soient les motifs qui les aient guidées, les tribus catholiques ont toujours été nos fidèles auxiliaires.
La Conception encore une mission non loin de la rade de
Boulari, oà se trouve un pensionnat de jeunes filles. Dans Jes environs, la ferme d Yahoué. La forêt qui la domine voit s'amorcer l'aqueduc destiné à alimenter Nouméa.
Saluons une dernière fois le Koghi et le Malaoui; laissant à droite la route de la Dumbéa, et dépassant le cimetière et le pénitencier de Montravel, rentrons au chef-lieu avant la nuit.