CHAPITRE IV
La presqu'île Ducos, M'bi, Und'u, Numb*o. — Les déportés de la Commune. — Les libérés dans l'intérieur. — Les prisons d'Und'u. — Les asiles. — Une nouvelle Sodome. — L'hôpital de Numb'o.
La presqu'île Ducos s'avance sur la rade de Nouméa, semblable h une main difforme dont les doigts courts et très écartés, figurés par des crêtes montagneuses, se prolongent jusqu'à la mer, et circonscrivent entre elles des baies et des vallons plus ou moins profonds.
Dans ces divers vallons, sont situés les établissements de l'administration. Voici celui de Mb*i, le chef-lieu, le centre, où se trouvent les habitations des fonctionnaires, les magasins, le quai d'accostage; puis derrière, Und'u, et sa prison aux murs d'enceinte carrés^ flanqués de tourelles comme un château moyen âge. Plus au fond de la vallée, le village des asiles, par raison d'âge ou d'infirmités, montre dans l'angle de deux collines, dont les pentes dévalent l'une vers l'autre la tache vert sombre de ses enclos, relevée par le gris des cases en paillottes, ou gourbis de ses habitants.
De l'autre côté de Mb'i, Numb'o, avec son hôpital coquettement disposé au pied de la montagne, en trois étages de bâtiments.
Devant l'hôpital logent les asiles impotents, les déportés arabes. Sur les crêtes qui séparent les trois vallées, crêtes recouvertes d'un épais tapis d'herbes jaunies qui ondulent comme la vague sous le souffle de la brise, s'alignent face h la mer les établissements du poste militaire. Des hauteurs qui les environnent, on domine toute la rade, la ville au loin et à gauche ; plus près et devant, l'île Nou, vaste et sinueux écran de montagnes, qui laisse voir loin derrière lui, à travers de profondes découpures, la mer brisant au large sur le récif, en un long ruban d'argent...; plus loin encore, là-bas, à six milles, dans la direction de la passe de Boulari, se dresse de toute sa hauteur, colonne mince et blanche, accessible à la vue par beau temps, le phare qui guide de nuit les navires vers la capitale *. Les autres points de la presqu'île, la baie des Dames ', la vallée de
^ Le phare, construit en 1863, est placé sur l'îlot Âmédée.
* Ainsi nommée parce que dans la petite rallée par laquelle on y accède, étaient installées les femmes déportées après la Commune. On y voit encore les ruines de l'habita Uoo de Louise Michel.
Tindu, où se [trouve un deuxième poste militaire, n'offrent aucun intérêt.
Ducos a eu son heure de célébrité alors qu'on y avait inlerné une partie des condamnés de la Commune *. Là furent détenus Rochefort et ses compagnons, el c'est de là qu'ils s'évadèrent. Actuellement les victimes de nos luttes fratricides ont fait place aux libérés de la transportation. Ducos est le pénitencier de la libération.
Qu'est-ce donc que le libéré, demanderez -vous? Voyons les gens qui nous entourent : est-il possible de ne pas retrouver sur la physionomie de bon nombre d'entre eux le cachet imprimé par le vice, le séjour des prisons et des bagnes ? Après avoir terminé leur peine, les condamnés doivent en effet résider dans la colonie un temps égal à celui qu'ils viennent d'y passer; si la peine a dépassé huit ans, ils ne peuvent plus la quitter. Ces colons forcés, voilà les libérés*. A tous points de vue ils sont en général pires que les condamnés. Ceux-ci, animaux en cages, voient leurs mauvais instincts bridés par la discipline; mais les libérés, bandits déchaînés, ne pensent qu'à assouvir leurs passions les plus viles et les plus basses, à la sortie du bagne, où tout leur a manqué pendant de longues années. S'enivrer paraît être la principale préoccupation du plus grand nombre. Les jours de solde on les rencontre quelquefois, couchés le long des routes, une bouteille à la main et dormant au soleil. Aussi est-il inutile de compter sur leur rapidité à exécuter un travail confié à ceux d'entre eux qui sont artisans. Sur les chantiers, où les libérés s'engagent temporairement, aimant sans cesse à changer
1 Par la loi du ^ mars iSl% la presqu'fle Ducos fut affectée à la dcportalioD dan*? une enceinte fortifiée, Pile des Pins à la déportation simple.
A partir du 3 mai, 3,000 personnes furent ainsi envoyées, dont 4oO femmes el enfants.
Les transports qui ont effectué ces voyages sont : la Danaé, la Guerrière, la Garonne, le l'ur, l'Orne^ le Caltxidoi, la Virginie, VAieeste, la Loire,
Indépendamment des centres de déportation indiqués plusbauts, on autorisa à résider ou service d autrui les individus de bonne conduite. I^ déporlatioti avait des établissements è Canala, Uaraî, Gomen, Balade, Manghino, la Dumbén, Pont-des-Franrais, Moindou, le Diabol... Beaucoup de concessions de terres furent également accordées aux dnpûriés méritants el, après la loi d'amnistie, certains d'entre eux se sont fixés en Nouvclle-Colédonie.
* Ils étaient 3,000 en 1887. En 1890, si l'on tient compte de ce fuit que la transport.-iliou jeltp par jour un libéré de plus sur le sol calédonien, oo voit que leur nombre doit è re actuellement d'environ 4,000, et non de 7,000 comme on l'a dil.
Ces libérés sont divisés en deux sections ; ceux de la première sont seuls astreints à une résidence fixe ; mais, en somme, è part le chef-lieu qui leur est interdit pour la plupart, tous circulent, vont et viennent dans toute Pile, comme ils veulent.
d'air \ les contremaîtres parviennent h obtenir davantage de ces singuliers ouvriers. On en trouve beaucoup qui sont employés, cochers, domestiques. Quelques-uns font un petit commerce ; d'autres vivent de mendicité dissimulée, d'expédients, ou de moyens inavouables dans certains centres...
11 y a quelques années, l'administration pénitentiaire, dans un but d'assistance louable, donnait h tout libéré h son arrivée dans un endroit habité, les vivres de trois jours et d'autres secours. C'était un encouragement pour les ouvriers à la recherche d'ouvrage. Bientôt les chefs d'arrondissements reconnurent que certaines figures se représentaient périodiquement h eux; on découvrit qu'il existait pour les libérés un nouveau genre d'occupation facile. Celle-ci consistait à faire aux frais de l'État un certain nombre de tours de l'Ile à l'année II fallut se rendre à l'évidence, supprimer ce nouvel ordre de pèlerins mendiants, ces Juifs errants d'un autre âge, en les prenant par la famine.
Après la paresse et l'ivresse, il faut parler de ces rixes dont les causes demeurent si souvent inconnues dans les enquêtes. Rixes avec les Canaques, qui ne se font pas faute à l'occasion de rouer un libéré de coups, que ce dernier acceptera sans mot dire; rixes entre eux, sauvages, féroces, mortelles parfois. Pourtant les attaques contre les personnes libres sont pour ainsi dire inconnues en Calédonie, tant elles sont rares. Colons, fonctionnaires voyagent seuls nuit et jour, souvent sans armes, grave imprudence, étant donné le milieu dont on est entouré, que la crainte d'une balle de revolver tient plus en respect que les articles du Code.
En revanche, la propriété est loin d'être h l'abri. Une surveillance continuelle des habitations est nécessaire au colon qui veut mettre &on logis et son bien à l'abri des déprédations des évadés qui volent pour vivre, et des libérés qui volent pour voler. Tous sont du reste passés maîtres; assez habiles pour enlever de nuit un coflre-fort dans une maison habitée, et dévaliser un soir dans une caserne le logement d'un brigadier de gendarmerie * î
• Celle iDstabililé des libérés, ce besoin de changemenl, joint à leurs oulres qualit<^,s mauvaises, sonl les principales causes de la répulsion qu'onl les gens libres cl les Sociétés h employer la main-d'œuvre de la libération.
* Ces deux laits, choisis entre mille, se sont passés à Ganala en 1889.
Pour meure un frein au vagahonJage et aux méfaits des libérés, on le» a soumis par un décret du 43 janvier 188S à deux appels annuels.
M LA NOUYELLB-tiALÊOONIE EN 1890.
Jusqu'ici nous ne nous sommes occupé que du libéré en liberté^ peut-être vous demanderez-vous quelle est la nécessité d'un dépôt pour des gens laissés en liberté? Trois causes, toujours les mêmes, ramènent infailliblement tôt ou tard le libéré à Ducos, c'est à-dire au bagne, qu il n'a fait en somme que quitter un instant. Ce sont : le crime, la vieillesse et les infirmités, la maladie. De là, nécessité de prisons, d'asiles, d'hôpital spéciaux. Ducos est pénitencier miprison, mi-hôpital. La prison pour le libéré vêtu de toile bleue, au lieu du gris de l'île Nou, est en réalité une nouvelle édition de sa vie de forçat. Le nom seul est changé, il est prisonnier.
Dans les vastes salles communes d'Und'u,la vie du détenu s'écoule assez paisible. L'administration respecte le repos dominical et les moindres fêtes publiques ou fêtes chômées du calendrier. Ces jours-là, à moins d'être appelé à prendre sa part des réjouissances J3opulaires* sur le territoire du pénitencier, aucun prisonnier ne franchit d'ordinaire les murs de Tenceinte pour aller au travail. Oh Joue", on s'amuse, on chante, on se querelle, on se bat, on boit cl on s'enivre même ! L'introduction des liquides est naturellement prohibée, mais un commerçant vient tous les jours à Und'u vendre du savon, du tabac, mille autres articles Mercure protège ceux qui le servent, et ses protégés ont toutes les adresses, tous les trucs, pour employer un mot du métier, capables de déjouer la surveillance de l'Argus le plus sévère. Aussi, quoi qu'on fasse, arrivent ils souvent à se procurer des liquides alcooliques.
En tout autre temps, le travail pour tous est de rigueur. Au son de la cloche, s'il n'est employé à ces mille petites fonctions d'intérieur, ou pour cause d'infirmité, classé au travail au hangar; s'il n'est muni d'un de ces nombreux postes de confiance, tels que ceux de laitier, bouvier, conducteur, domestique, infirmier, canotier, planton, ouvrier d'art, le prisonnier doit aller sur les routes, dans les carrières de la presqu'île, extraire, casser des pierres. Là, comme partout, le forçat ou l'ex-forçat, dont la vie est assurée, cherche autant que possible à résoudre habilement ce problème peu compliqué : Faire le moins possible dans le plus de temps possible. Que
* Le 14 juillet, fête nationale ; le 94 septembre, anniversaire de la prise de possession de nie.
* Le jeu occupu une grande place dans le^ distractions des foryats et de^» libérés, qui se gagnent ainsi entre ej\ des sommes relativement considérables.
LA NOUVRLLU-aALÉDONIH BN 1890. 33
lui importe le reti^anchement d'une minime portion de pain? Qu'im'porte la cellule ft ce vétéran des planches... de lit de camp i N'ost-ce point là qu'il exerce ces mille petites industries clandestine*) dont les produits, coquillages gravés, tapis de fibres végétales, etc.. sont expédiés en cachette h Nouméa pour la vente? Atissi oppose4-il sans mot dire en général, aux encouragements, aux réprimandes,^ une force dihertie plus difficile ft vaincre que la rébellion ouverte^ et contre laquelle les surveillants se trouvent c^ peu près désarmés.
Lorsque le libéré a atteint 60 ans, lorsqu'il est porteur de la moindre infirmité, il se hAte d'arguer de son impotence quelquefois factice ou exagérée pour se faire classer aux asiles d'Und'uSet vivre aux dépens de l'administration, l* Aima Mater. Au village, chacun se crée un petit jardin, acquiert quelques tôtcs de volailles^ se monte une petite basse-cour dont les revenus servent à compléter la ration qu'octroie l'État h ces invalides de l'armée du crime. Un peu de travail pour entretenir les cultures de Tenclos, une promenade de temps en temps à Nouméa, l'orgie la plus immonde et presque cou^ tinue, le jeu : voilà les distractions des habitants de cette sentine, nouvelle Sodome, réceptacle de tous les vices les plus crapuleux et les plus ignobles !
Les plus âgés, les véritables impotents, en petit nombre, logent auprès de Ihôpital de Numb'o, où, privés de l'usage de leui*» membres, de leurs yeux, sont réunis trente à quarante malheurreux que Tadministration nourrit, loge» blanchit, hospitalise en quelque sorte. Leur réunion forme une véritable Cour des miracles. On les voit deux à deux, l'un soutenant l'autre, errer au soleil danç les rues de l'ancien village des déportés*. C*est la fable de TAveugle et du Paralytique tirée h vingt exemplaires.
Enfin, quand il se sent usé, vaincu par la maladie, la veillesse, le libéré entre à l'hôpital pour y mourir. D'autres, momentanément fatigués par les excès, cherchent pour un motif ou pour un autre à venir se reposer quelque temps à Numb'o, à Vhôtel, suivant leur expression. Ajoutez à ces deux catégories nombre d'individus blessés
< Les asiléâ d'Uod'u sont au nombre d'environ SOO. Les condamnés âges ou inGrmes sont également classés et réunis dans un dépôt d'impotents qui existe à Ttlc Nou.
* Sauf les Arabes, il n'y a plus de déportes politiques à Ducos. On ne saurait donner ee nom, qu'il s'octroie sans vergogne, au fauicui Cb..., condamné et interné pour avoir voulu vendre un fusil Lcbcl è rAilemagni!.
2i LA NbUVELLE-GALÉDODIE EN i890.
dans des rixes, sur les mines, ou porteurs d'affections chroniques, et vous aurez l'aspect général de la population de 1 hôpital dont les soixante-dix lits manquent rarement d'occupants. Inutile de le suivre dans l'asile de la douleur et du repos, l'ancien forçat est ]h ce qu'il est partout. Bien nourri, bien logé, recevant tous les soins que comporte son état dans un établissement qu'envieraient pour leurs pauvres tant de villes de France, il n'en est point plus lecoiinaissant pour cela. Ni la maladie, ni les approches de la mort ne peuvent rien sur ce corps sans àme. Réclameur, trompeur, insolent, sournois, turbulent, ivrogne et joueur s'il le peut, il tient absolument à finir comme il a commencé, depuis qu'un premier crime l'a jeté entre les mains de la justice. Seuls les vieillards, dont les vicissitudes d'une vie accidentée ont peu à peu usé tous les ressorts, s'éteignent d'ordinaire doucement; et ils sont nombreux, ceux que Tair salubre de la Calédonie conserve, alors que l'atmosphère des prisons de France aurait eu vite, raison de leur robuste constitution * I II y a, comme au bagne, parmi les libérés, des exceptions qu'il est bon de signaler. Certains d'entre eux, leur dette une fois payée, ont cherché dans le travail une première réhabilitation. On en cite, trop peu nombreux, qui, à la tête d'importantes exploitations, ont groupé un certain nombre de leurs anciens compagnons, et se sont créé des situations qu'envieraient des colons libres, moins intelligents, moins audacieux, et.surtout moins persévérants.
Assez de bagne pour aujourd'hui, rentrons à Nouméa. L'administration locale y fait, dans le but d'amender les libérés, les efforts les plus louables, crée des sociétés de patronage, cherche à les placer, à les tirer de la fange. Mais est ce bien hors du bagne que devrait s'exercer cette action bienfaisante? A-ton jamais cherché à rendre sa fraîcheur au fruit gâté? Les bons libérés se tirent facilement d'aff^aires, ils cherchent du travail, ils en trouvent s'ils veulent réellement travailler.
* On compte II Ducos près de 200 libcréâ ayant dépassé l'âge de 60 ans. Beaucoup ont 70 ans, même plus, et 15, ÎO, 25 ans de présence dans l'île.
Le doyen du bagne est actuellement un nommé Dubois, numéro 1 du premier convoi. Arrive en 1864 par Vlphigénie, il avait passé 5 ans au Imgne de Toulon. Il est âgé do 81 ans, se tient 1res droit. Ut sans lunellcs. Une quaruataine ù'autres furvatÀ ou libérés, encore existant en Nouvelle-Calédonie, bont les camarades de Dubois et ont fuit partie du *- ômo convoi.
Quant aux autres, ils se moquent de la protection comme du resle; elle leur est inutile.
Au contraire, si Ton pouvait par une sélection intelligente, un classement bien étudié des transportés à leur arrivée, empêcher ceux qui ne sont pas complètement perdus de se perdre complètement au bagne, plus de doute, beaucoup d'entre eux, une fois libérés, chercheraient à redevenir honnêtes gens, surtout si l'on avait soin de les enlever au sol qui a vu leur infamie, et de les séparer des camarades qui l'ont partagée.