‹ Au pays des CanaquesChapitre 6 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sur la route Païta. — Le col de Tonghoué. — La Brousse. — Le Niaouli. — Les plaines de Nimba et de Koé. — La Dumbéa. — Costume des indigènes h Nouméa; dans Tintérieur; dans la tribu. — La race canaque. — Tayo et Popinée. — Païta.

Nous aurions pu profiter de la voilure publique qui fait le service de Nouméa à Houloupari pour nous rendre à Païta et au delh. Mais est-ce bien ainsi que vous comprenez une excursion? Si la fatigue nous y oblige, nous réserverons pour notre retour dans la capitale ce mode de locomotion peu confortable, et indigne d'un vrai touriste. Chevauchons donc gaiement, libres et à Taise.

Nous voici au col de Tonghoué ; la brousse \ les fourrés impénétrables commencent; fouillis inextricables de lentanas, de lianes diverses et de mille autres variétés de végétaux. Au loin la vue s'étend sur une plaine immense, et à chaque instant s'arrête sur un arbre singulier, au feuillage terne, au tronc grisâtre, le niaouli, Tarbre calédonien par excellence '. A chaque instant nous rencon-

> En Calcdonie, ce mot de broutte s'api^lique à toul ce qui n'est pas la capitale, Nouraéa et 9es environs.

' Le niaouli (melaleucca viridiflora), en canaque 'pickô, apparlienl à ia famille dos myrtaeées. On a dit de lui que, véritable pionnier de la civilisation, il préparait les terrains pour la culture par l'action de ses racines pénétrantes ; son bois sert à lairo des barrières, des poteaux de télégraphe. Les Canaques l'emploient énormément pour leurs constructions et utilisent son écorce incombustible. La di::lillation de ses feuilles fraîches produit une huile essentielle de couleur jauub clair, plus légère que l'eau, d'une odeur vive, pénétrante et aromatique, de saveur chaude et amcre qui a toutes les propriétés du cajeput et peut servir aux mômes usages. Les Européens emploient les infusions de feuilles, fument l'écorce dans certaines affections de poitrine.

Nous aurons à reparler du niaouli et d'autres propriétés qu'il poi^sède, ou du moins qu'on lui attribue.

t6 LA NOUYELLS-OALâDONIE EH 1890.

trerons des échantillons de ce précieux végétal. Par les propriétés multiples de ses produits, par les innombrables services qu'il rend, il est bien le plus beau don qu'ait jamais fait la nature au sol de notre colonie australe.

Le paysage s'anime! Descendons vers la Dumbéa; laissant à droite et à gauche quelques habitations rustiques, abordons un des in» nombrables domaines de la transportalion.

Dans ces vastes plaines de Nimba et de Koé, couvertes de cannes, de manioc, de maïs, s'était montée jadis la première usine à sucre. Celle-ci ferma bientôt. L'administration pénitentiaire sut acquérir ces magnifiques propriétés et l'usine de Koé fonctionna pour son compte.

Voici sur un mamelon, entourée d'arbres, cachée sous la verdure et les fleurs, l'élégante maison de son directeur; et en face, de l'autre côté de la Dumbéa, la plus modeste, mais toute charmante villa de M. deGreslan.

L'exploitation de Koé qui va être vendue, comme toute» les propriétés appartenant actuellement à la même ailministration, est considérable.

Parfaitement arrosée par plusieurs cours d'eau, elle renferme 3,500 hectares dont une moitié de terres à culture, Tautre de pâturages. En dehors de l'usine qui a produit, en i887, 108 tondes de sucre, et 100,000 litres de rhum, on voit à Koé, une briqueterie parfaitement installée, un four à chaux, une quantité de chevaux et de bestiaux, enfin un vignoble, où ont été essayées toutes les variétés de vignes.

Comme tous les centres de l'intérieur, la Dumbéa et son

cirque, ravissant spectacle qui s'offre aux yeux, aux portes de la capitale, est de bien faible importance. On y trouve une commission municipale, des gendarmes, un bureau de poste, une école. La culture maraîchère y a pris une grande extension. La Dumbéa est le jardin potager du chef-lieu *.

Encore deux ou trois montagnes à franchir, nous arriverons

à Païla, et demain nous entrerons véritablement dans la brousse,

* Tous les légumes d'Europe, avec des soins, viennent en Nouvelle-Calédonie. L*un d'entre eux, l'épluard, ou Hu moins une de ses variétés (Irtragonia expansé), est une plante originaire de rîlc. Signalée par Cook comme espèce alimentaire et potagère, elle fut introduite dans n.)!* c mlri'os en 1772 el, en France, en 4S\%.

LA NOUVELLE-CALÉDONIE EN iSOO. Tt

Jusqu'ici, en efifel, les naturels étaient vêtus : un pantalon, un tri* cet de laine, souvent un chapeau, une casquette, parfois m^me des souliers.

Quelques indigènes à Nouméa s'habillent à l'européenne, toujours les femmes s'y pavanent dans ces robes avec ou sans taille, aux couleurs voyantes qu'elles affectionnent.

Dans l'intérieur, tout change. Ici le tayo^ l'homme, porle rarement nos coiffures, plus rarement encore des souliers. 11 se contente d'une partie quelconque de notre costume, et souvent dans quel élat, grand Dieu! Celui-ci s'affuble d'un tricot usé, d'une veste trouée, sans culottes, qu'il remplace par un sale chiffon. Celui-là ne possède qu'un sordide pantalon de toile. D'autres arborent uniquement une chemise, ou même une guenille de couleur impossible à définir; et se drapent dans ce costume d'occasion. Pour le Canaque *, l'habillement quand il n'est pas une gêne imposée par nos règlements, n'est qu'une affaire de coquetterie. Il n'en comprend Timportance ni au point de vue de la bienséance, ni au point de vue de l'hygiène surtout. Aussi, dans sa tribu, il n'en a cure Chez l'homme, le guerrier, le costume se compose du tnanou, simple lambeau d'étoffe de couleur voyante, avec lequel il est censé cacher sa nudité. Que n'a- . ton pas dit sur ce vêtement? Ce serait sûrement faire un pas vers la décence ', qi^e de supprimer ce diminutif infime de la culotte la plus rudimenlaire *. Chez les femmes au contraire une jupe élégante en fibres végétales (tapa) qui fait plusieurs fois le tour de la taille, constitue le costume national. Le Canaque excelle à former d'un mouchoir diversement noué en forme de turban, une coiffure qui ne manque pas d'originalité, autour de laquelle il enroule parfois la corde de sa fronde. Dans les cheveux un large peigne en bambou, de la verdure, une fleur, une ou plusieurs plumes blanches, grande coquetterie. On se pare également de colliers en poils de roussettes, de bracelets au gras des jambes. Dans le lobule de l'oreille démesurément allongé et percé d'un trou immense, se placent des pendants d'oreilles en bois, des bouchons, la pipe, le doigtier pour lancer la

' On écrivait autrefois « Kanack ».

' Commandant Lecomte.

' Le Canaque, très pudibond pourtant, dans un but que nous no chercherons pas à pénétrer, ne se fait pas faute de pla -er sous son maaou diiïérents objets et de s'en servir comme porte-monnaie!

sagaie *. Les femmes raffolent des colliers en verroterie ou en monnaie de petits coquillages. Quelquefois des hommes portent, majestueusement étalées sur la poitrine, des pièces de métal. L'un d'eux avait ainsi suspendue au cou, une pièce de 5 francs qu'il n'aurait pas, disait-il, échangée pour 10 dollars! Un autre tenait de son père une singulière médaille, de la grandeur d'une pièce de 2 francs, en argent, à Teffigie du roi Louis XV, et au millésime de 1730 !

Quoi qu'il en soit de la simplicité du vêtement canaque, ce n'est qu'en les voyant ainsi dans la tribu, que nous pouvons juger de la beauté réelle de la race, ou plus exactement des débris de la race.

De taille moyenne en général, fort, vigoureux, agile, le Néo-Calédonien a la peau de couleur noire jaunâtre, brune chocolat, noire rougeàtre suivant les types; les cheveux plus ou moins crépus, le nez épaté, les lèvres fortes, les dents blanches, les yeux perçants, les conjonctives oculaires d'un rouge vif, l'ensemble du dessin de la figure correct. Celle-ci n'a rien de l'aspect bestial de la physionomie du nègre et du Hotlentot; rien de la face simienne du Mongol et du ' Cochinchinois.

Le tayo porte le corps droit, la tête haute, ce qui fait mieux ressortir les saillies musculaires de la poitrine et des membres. Au contraire du tayo, la femme ou popinée, à quelques exceptions près, est laide, rabougrie, chétive, vieille à trente ans, usée par les maternités, Tallaitement, l'esclavage, toutes causes à étudier au cours de notre voyage dans l'intérieur, car voici que nous arrivons à Païta, sur la rivière Caricouié, au pied du mont Mou.

Toute cette contrée, aujourd'hui si paisible, fut, en 1856, 1857, le théâtre de diverses expéditions dirigées contre les indigènes.

L'une d'elles, celle de Saraalé, conduite par M. Du Bouzet, à peine arrivé de Tahiti, fut marquée par un douloureux et sanglant épisode.

Dans la nuit du 20 mai 1857, comme la colonne, composée d'environ 100 hommes, campait, et que tous, sauf les sentinelles, dormaient exténués par la fatigue, des cris : « Aux armes », « les Canaques sont dans le camp », retentirent vers dix heures du soir. L'obscurité était profonde, les hommes réveillés en sursaut, k moitié endormis, se précipitèrent sur les faisceaux, et se ruèrent les uns

1 Voir chapitre XVn.

sur les autres. Une horrible mêlée s'ensuivil, qui dura deux minutes. Quand le gouverneur et le commandant Teslard parvinrent à la faire cesser, tous s'aperçurent de Terreur des factionnaires. Aucun Canaque ne s'était approché du campement, mais trois soldats frappés par leurs camarades étaient morts, et quatre autres très grièvement blessés !

... Enfermé entre deux rivières et deux ponts qui en masquent l'entrée et la sortie, Païta est un joli petit village. Sa grande allée, son église, la gendarmerie, la poste, un pensionnat, une école, quatre ou cinq hôtelleries, le tout joint h une dizaine de maisons particulières groupées, forme un centre comme on en trouve peu en Calédonie*.

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