CHAPITRE VI
De Païta à Saint-Vinceat. — Le col de Cocétolocoï. — D'Entrecasteaux devant le havre trompeur. — Arrivée du Buffalo en 1793. — La tribu des Houassios, le chef Poréc. — Une épouse à bon marché, mariages canaques. — Le Tandem et les missionnaires protestants en 1840. — Histoire du féroce Couioedo. — L'élevage en Calédonie. — Ressources alimentaires.
Il serait impardonnable de quitter Païta sans pousser jusqu'à Saint-Vincent, à travers ces vastes pâturages qui s'étendent du col de Cocétolocoï jusqu'à la Tontouta.
...Le col de Cocétolocoï * évoque un souvenir sinistre. Du haut d'une roche à pic, sise au sommet de la montagne, on. précipitait, dit-on, jadis, les femmes adultères. Une autre version rapporte seulement que l'une d'entre elles, prise en flagrant délit, voulut éviter la vengeance de l'homme trahi en se donnant ainsi la mort, exemple suivi plus tard par les Canaques décidés au suicide. Les tribus de ces contrées sont les premières de la côte ouest qui ont eu des rapports avec les Européens. Si, en 1792, d'Entrecasteaux, passant devant Saint-Vincent, ne trouvait point l'entrée du récif, et appelait la baie Havre-Trompeur, l'année suivante le capitaine Kent du Buffalo était plus heureux. Il mouillait en rade, et nouait avec les
> Païta a clé fondée, eu 1859, par Paddoi, à ^ kilomètres do Nouméa. En comptant les colons installés sur la route de Port-Laguerre, dans la direction du mont Mou, de Gadji, la population libre de ce village atteint le chiffre d'environ 300 personnes (recensement de 4887).
* Cocétolo, casser ; coï, cou.
10 LA NOnVELLË-OALÉDOKtB SU 4890.
indigènes des relations amicales. Les Houassios occupaient la contrée, leur chef Porée était un homme Jeux, estimé, et craint tout h la fois.
C'est de lui qu'il se raconte, que voulant prendre femme chez un de ses voisins, il acheta sa moitié pour une hache en jade, de la corde en poils de roussettes, et quelques bracelets en coquillages. Le Canaque, il est vrai, ne fait pas grand cas des femmes; néanmoins, les prix ont sans doute augmenté à notre époque.
En réalité, dans les tribus de la côte est tout au moins, voici comment se font les mariages canaques. Dès longtemps les familles, surtout s'il s'agit de familles de chefs, ont projeté les alliances. A l'époque déterminée, les parents du jeune homme envoient à ceux de la jeune fille des présents variés. Le jour choisi, la famille de celle ci est réunie pour un immense repas, auquel le jeune homme vient assister de son côté avec les siens. Il apporte en même temps les cadeaux dont il gratifie sa future moitié et ses parents. Aucune cérémonie, aucune formalité; le mariage est accompli. Les autres femmes du mari ne seront plus que des concubines dont le nombre sera proportionné à son état de fortune*.
Le fils de Poréc, Poréo II, qui lui succéda, possédait les qualités de son père. Il mourut en 1840, à l'époque où le Tandem, navire de la Société des missions de Londres, amenait en avril, au por( Saint-Vincent, le révérend Thomas Hallh et un certain nombre de catéchistes des lies Samoa. Moins heureux que ses collègues qui, la même année, débarquaient deux de leurs disciples k l'île des Pins, le ministre protestant tenta en vain de placer quelques-uns des siens au milieu des populations de Saint-Vincent.
Sans doute, Kuinédo ou Couinedo*, fils et petit-fils des Porée, s'y était opposé. Cet indigène était, en eflet, la négation vivante du proverbe : «Tel père, tel fils ». Affreusement redouté, horrible cannir baie, il attaquait, en 1847, la baleinière de la goélette anglaise Wanguardy mouillée à Eniméguéa, aujourd'hui Port-desPointes, afin d'y recueillir du santal. Sous prétexte que les blancs ne vou-
< Ce nombre dépasse rarement troiâ ou quatre. Le mariage encbafoe du reste les conjoints par des liens bien puu solides. Le mari, en cas de mauraine entente ou de caprice, a il sa disposition le divorce, séparation bénévole, ou la répudiation ; mais répoUïC, qui ne piut us. r de réciprocilé, n'a d'autre ressource, si elle yeut quitter sou mari, que de se faire enlever.
* Nom qui reul dire : i>auterclle à ttHe point ue<
U HOtlVBIiLEKULtoONlE EN 1890. 31
laieiii pas payer le prix convenu, les Houassios, à l'instigation de leur chef, les massacrèrent. Trois mois plus tard, M. Rood, sujet anglais, venu à la recherche de^ victimes, était assailli par les amis des meurtriers. Dans la lutte, il perdit un bras et un œil, et ne fut délivré que par les Néo-Hébridais de Tanna qui raccompagnaient.
Aussi habile qu'il était cruel, Couinedo comprit, dès la prise de possession de l'île par la France, que toute résistance ouverte était impossible. Il vint donc sous le nom de Quindowa, chef de Numéa, faire à la batterie Constantine, le 8 août 185i, sa soumission au gouverneur Tai'dy de Montravel. Cela ne Tempécha point un peu plus tard de s'allier h Kandio, chef du territoire situé au sud de la presqu'île de Nouméa, mécontent de voir installer sur ses meilleures terres, entre Yahoué et Boulari, 3,o00 Canaques catholiques de Touho.
Tous deux s'avancèrent avec leurs guerriers jusqu'aux portes de la capitale, pour noassacrer nos partisans; et il fallut maintenir sur le territoire de la concession un poste de 40 hommes*. Enfin, peu de temps après l'expédition du mont d'Or, en juin 1858, Couinedo disparut assassiné par ses partisans qu'il avait toujours poussés au Bieurtre. Depuis le mois d'août de Tannée précédente, il avait cessé de nous être hostile. Après avoir demandé au commandant Testard de lui envoyer sa cravache à pomme d'argent en guise de saufconduit, il. était venu, pour la deuxième fois, faire sa soumission à Port-de-Fraace.
Ne craignons rien, le cannibale est bien mort; avec lui se sont évanouies les tribus du mont d'Or, de la Dumbéa, Saint-Louis, Nacu* tapoin, Gadji. Trois groupements d'indigènes h Paita, à Coëtempoé représentent les débris de ces puissantes peuplades.
Aussi, l'emplacement ne manque-t il pas aux colons de la contrée. Tous ou presque tous, depuis 1863, s'y livrent à l'élevage du bétail, la première et l'une des plus fructueuses ressources de la Nouvelle- Calédonie où il a précédé l'agriculture.
Que faire, en effet, dans les premières années qui suivirent Toccupalion? Impossible de s'aventurer à travers l'Ile, par crainte des naturels; pas de bras pour la culture, l'industrie, la recherche et
' C'est de ceUe époque que date la formalioo de la première compagnie indigène, comprenant So Canaques des tribus hostiles, commandés par un sergent d'iafanteiie ce ma*" nne. Cette sorte de police armée rendit de très grands senrices.
rcxploitation des mines. Le colon achetait alors à Tadministralion quelques têtes de bétail; louait au Domaine quelques centaines d'hectares *. Au lieu d*y placer, comme il aurait convenu, une tôle par trois ou quatre hectares, on cnlassait sur les pâturages les bes^ liaux, et tout était dit. Les troupeaux paissaient, croissaient et se multipliaient dans la liberté la plus absolue. Une fois Tan, le propriétaire engageait pour quelques semaines plusieurs stoockmans ; c'est le nom de ces chasseurs de bétail, sinon cavaliers accomplis, du moins véritables centaures vissés sur leurs selles. Capables d'accomplir en un jour des trajets de plus de 100 kilomètres, ceux-ci poussaient devant eux, à travers les immenses concessions, les animaux errants. Poursuivis par le galop infatigable de coursiers que rien n'effraye ni n'arrête, harcelés par l'aiguillonnante lanière d'immenses fouets, les troupeaux finissaient par se réunir dans un grand parc ou paddock.
Là, se faisaient le triage, le recensement des nouveau-nés, la part de l'abattoir; tout était dit pour l'année présente. Le gouvernement encourageait de tous ses efforts les débuts de cette industrie lucrative. En 1859, il importait d'Australie iOOO bêtes à cornes» En 1862 s'installait la ferme-école de Pont-des-Français; M. Boutan en était nommé directeur, et s'y consacrait de suite à l'élevage des animaux venus du cap sur VIsiSy et qui comprenaient entre autres deux béliers et neuf brebis*. La prospérité de ce troupeau fut remarquable. Dès 1865, il comptait 82 têtes mises en vente, et rapidément enlevées par les amateurs. A M. Boutan, la colonie est aussi redevable de ses premiers chevaux. Après avoir parcouru pendant Tannée 1864 la Nouvelle-Galles du Sud, il ramenait de Sydney à
> i franc rhectarc.
. * Les premiers moutons avaient été introduits, dès 1856, à la Mission de la Conception.
De 488o à 4888, on a encore importé en Cairdooie 8,000 moutons d'Australie. La consommation, dans le même temps, ayant ^té du 12,0(i0 trtes, on voit que la colonie n'en a fourni que 4,000, cliitTro tout à fait insuffisant La cbair du mouton calédonien est savoureuse, peu grasse. L'animal y est houvent aticint de cachexie aqueuse et doit redouter, dans les pâturages, une variété d'andropogon, ou Iierbe h piquants-, qui détermine chez lui des abcès qui ne tardent pas à le faire dépérir, ^éanmoins, dans le nord de l'île, il s'en élève de grandes quantités ; en préparant les terrains, on pourrait facilement étendre l'éleva{:c à tout le territoire de la colonie. Les Canaques sont friands de 1 cliair du mouton et ne se font pas faute d'en voler a l'occa ion, sous prétexte qu'ils funt tort à leurs plantations. Ils appellent l'animal w^ehé.
Port-(Je-France, sur le Fuit on, deux étalons et neuf juments*. Ce n'était point à la ferme-école seulement que se pratiquaient ces essais fructueux d'élevage. Au mois de mars 1864, arrivaient de Canala au chef-lieu, 45 moutons, 2 agneaux et 13 chèvres , que M. Albaret y conduisait après avoir traversé l'île en huit jours. Certes, les épreuves n'ont point manqué aux éleveurs calédoniens; le voisinage d'Uitoé, lieu de quarantaine du bétail malade, n'est-il point là pour les rappeler ?
La première épizootie, la plus terrible à une époque de début, eut lieu en 1864 '. Elle fit perdre en moin& d'un an plus de 100 têtes. Les mesures les plus énergiques purent seules empêcher un désastre. Les autres atteintes de la maladie par suite de l'accroissement du bétail, ont porté des coups moins graves, mais non moins sensibles , aux propriétaires, notamment le typhus charbonneux de 1877. Malgré tout, l'élevage s'est développé insensiblement.
Passé au second plan, par suite des incessantes découvertes ^e mines, et de l'extension de certaines cultures, il n'en est pas moins demeuré une source précieuse de richesses pour les colons. Esl-ce à dire qu'il soit, qu'il ait été surtout toujours pratiqué d'une façon intelligente et rationnelle ? Tout le temps que le bétail a été peu nombreux, les pâturages ont suffi, mais un troupeau décuple en dix ans, le nombre de têtes a rapidement dépassé le chiffre de 60, 80, 100,000, alors que la consommation était loin d'atteindre les mêmes proportions, surtout à une époque où la fabrique de conserves de viandes d'Ouaco n'existait point encore. Il fallut alors arrêter la production, castrer les génisses; le prix de la viande diminua de moitié et même davantage. D'autre part, trop de gens inexpérimentés et intéressés ne recherchaient que la quantité, non la qualité du bétail. Aussi laissèrent-ils les races s'étioler, les produits s'abâtardir, les pâturages s'épuiser lentement, envahis par les herbes mauvaises (Gallet).
' Le cheval, dont la première vue excita à un si haut point la slupéraclion des naturels, vil parfaitement en Calédonie ; les pâturages, le maïs suffisent à sa nourriture. La morve, le farcin sont inconnus. Depuis plusieurs années, rartillerie et la gendarmerie font dans le pays leur remonte.
* La péripneumooie avait déjà menacé les premiers Iroupcaui en 1862. Eilc fit son apparition en mars 1864. D'abord on crut qu'elle se localiserait parmi les seules bétes arrivées par le Margaretl-Elixa et se cantonnerait sur la rive droite de la Dumbéa. U fallut bientôt se rendre à l'évidence. Des victimes nombreuses se montrèrent, dans d'autres concessions, sur des sujets importés depuis longtemps ou nés dans le pays.
3A LA NOUyELIi£*GAX.ÉDONIE EN i890.
Depuis quelques années, la majorité des éleveurs a renoncé peu à peu aux anciens errements. A cette condition seule, par la sélectioa des produits, la réfection des terrains de pacage, ils reconstitueront ces magnifiques troupeaux appelés à faire l'orgueil et la fortune de leurs propriétaires.
Sauf à la saison sèche S la chair de bœuf est d'assez bonne qua* lité, et toujours d'un prix abordable pour tous. Pas de tœnia à craindre, point important. Si le mouton est souvent une rareté, le porc, la volaille, le gibier, le poisson, les coquillages, des conserves de toute sorte, des légumes et des fruits compléteront partout le menu de notre ordinaire journalier dans la brousse.