‹ Au pays des CanaquesChapitre 8 sur 41 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

En route pour la côte est. — VOcean-Queen, — Historique de Canala. — Fondation du poste. — Exploits des Ganaiiens. — LHnsurrection à» i878. — La baie de la Rencontre.

On se rend d'ordinaire de Nouméa à Canala par mer. Après être descendu dans le sud de l'ile, et en avoir contourné Textrémité, le navire remonte la côte orientale sans jamais franchir la ceinture de récifs. Peut-être, toutefois, le canal de la Havanah * nous réservet-il un lointain souvenir de la traversée d^ Marseille à Noaméa; peut-être la rade de Thio sera-l-elle quelque peu agitée? Qu'im* porte!

Embarquons donc. Si le confort trouvé à bord de ÏOceaiP-Queeu ne rappelle qu'imparfaitement le luxe des gi*ands paquebots des Messageries, consolons-nous, nous n'y passerons qu'une nuit. Du reste, les nombreux récits relatifs à la fondation du poste de Canala et aux exploits des Canaliens, viendront rompre agréablement la monotonie de ce court voyage.

C'est vers l'année 1848 que Canala ou Kanala fut pour la pre* mière fois, suivant toute apparence, visité par un Européen dont

1 Les grandes sécheresses sont ici, aussi à redouter pour le bétail qne les épfzooties. Elles ont causé, à la fin de Tannée 1888 surtout, la mort d'un grand nombre d'animaux. C'est à CCS périodes que l'on a constaté en Calédonie, par suite de f abandon des tadan'es envahis par les mouches, de nombreux cas de pustule maligne.

* Du nom du bâtiment dont le capitaine !e découvrit en 1852. La traversée de ce caiia! n'est point toujours facile pour les petits navires.

on ait conservé le mm- Il ne saurait ôtre question ici des sandaliers ou des pêcheurs venus dans la rade, pour se livrer h des échanges avec les indigènes.

A cette époque, W'^ Oouarre, évèque d'Amata, quittant Anatom (Nouvelles-Hébrides), où avaient dû se réfugier ses prêtres chasséis de Balade, et où il était allé les rejoindre à son retour de France, résolut de revenir en Nouvelle-Calédonie, Il se rendit d'abord à Yaté puis à Canala. Il y acheta une propriété. Certainement Tévêquc s*y fût établi, si le chef Kaï n'avait étalé des appétits particulièrement cannibales.

Quelques années plus tard, la Calédonie était française. Le commandant Tardy de Montravel, succédant à Tamiral Febvrier des Pointes, venait de prendre possession de Porl-de-France. Monté sur la corvette ComiantinSy accompagné du Prony, il visita toule la cdle est ; Canala eut sa visite. Dans le principal village de la vallée de la Negrépo. qui obéit maintenant au chef Cake, le pavillon français fut arboré et salué de trois décharges de mousquoLerie. La rade y répondit par une salve de 21 coups de canon (Cordeil). La vallée s'annonçait comme devant être d'une admirable fertilité. Elle ne devait pas rester longtemps sans attirer Tattention d'audacieux colons. Vers 1855, Pannetrat, à son retour de Californie, où il avait accompagné le comte Raousset-Boulbom, vint le premier à Canala se livrer à la culture de l'ananas; d'autres Ty suivirent, dont Les familles subsistent encore en Calédonie. En 1859, un petit centre européen était formé; Pannetrat exerçait les fonctions de juge de paix. Le vénérable P. Montrouzier venait d'y être chargé do la cure*. Le conseil du gouvernement cherchait alors l'endroit où la première pierre de la cité de Napoléonville, qui n'existait encore qa'à Télat de projet, pourrait être posée. Les bords de la rivière Saint-Louis semj)iaient devoir être le berceau de la ville )>aptisée avant de nalM*e. Or, au mois de juillet 1859, le gouverneur Guillaia, dans la tournée d'exploration eiïtreprise dans le sud de l'Ile, s'embarqua i Yaté, et se rendit à Canala. Frappé de la fertilité de la vallée ei d#

* Le R.-P. Montrouzier, dont le nom sera souvent cité, est aumônier de rhôpital militaire. Fi&é dans la colonie depuis 1845, on lui doit maints ourrages et traraux d'histoire BMvreUe «t d'ethnographie intéressants. Ce prêtre distingué n'a pas peu contribi^é à répandre rinflucnce Crançalse dans Tile. C'est en grande partie à son initiative et à son activité que nous devons de posséder Ttle des Hns, oîi les Anglais allaient nous devancer*

la magnifique rade qui en facilite l'accès, il n'hésita plus, Napoléonville avait trouvé un emplacement. Le 15 juillet, des ordres sont donnés pour la construction d'un corps de garde crénelé, de la maison du commandant particulier et d'un magasin. Ces premiers travaux achevés, on devait s'occuper d'une église (Sainte-Clotilde). Enfin, le dimanche 17 juillet, le centre civil de Canala était fondé. L'établissement prenait le nom de Napoléonville; un service de courrier reliait Port-de- France au nouveau poste. Le 12 août de la même année, celui de Balade était supprimé; personnel et matériel furent dirigés sur Canala, dont le premier commandant fut le sous-lieutenant d'infanterie de marine Villegeorges, qui avait sous ses ordres la troisième section de la compagnie indigène de Balade, licenciée en 1860. Comme les nouveaux postes fondés par le gouverneur, Canala ne tarda pas à prospérer. Dès 1862, ses produits figuraient pour une bonne part dans les envois de café, coton, tabac, échantillons de bois, destinés à l'Exposition de Londres. L'activité développée par tous, militaires et colons, était remarquable. Sous la uirection de leurs officiers, principalement des capitaines Harivel, Testard, de Brien, les soldats du poste avaient créé, outre un blockhaus, des magasins, des maisons pour les habitants, un immense jardin qui produisait à l'ombre des cocotiers tous les légumes d'Europe. Ces travaux n'empêchaient point les troupes de prendre part aux expéditions d'Hyenghène, de Wagap, etc., le soldat français ayant su de tout temps marcher le fusil d'une main, la pioche ou la truelle de l'autre, pour implanter la civilisation sur les terres lointanies dont nous avons fait nos colonies.

Mais, direz-vous, que faisaient les Canaques des tribus pendant les premières années de notre occupation ? Ils ne restaient point inactifs. Dans bien des circonstances, le concours des chefs nous lut particulièrement utile. En mars 1862, les guerriers de Cake et de Gélima marchaient à côté de nos soldats dirigés sur Uitoé, afin de venger l'assassinat d'un courrier. Au mois de juin de la même année, le sous-lieutenant Marchant, de l'infanterie de marine, accompagné de deux gendarmes, un caporal et six soldats indigènes, et chargé de reconnaître la roule suivie par le courrier entre Nouméa et Napoléonville, ne pouvait mener à bonne fin une mission non exempte de dangers, qu'avec le concours dévoué des chefs. Les trions de Gélima et de Cake firent à l'explorateur, lors de son

LA NOUVELLE-r?ALÉDONIE EN 1890. 37

arrivée dans la vallée, le 28 juin, l'accueil le plus flatteur et le plus cordial.

Le gouvernement voulut reconnaître les bons services des Canaliens. Le 45 août 1862, leurs principaux guerriers, venus de Nouméa par terre et par mer, prirent part à la fête du jour. Après avoir déposé devant le gouverneur la hache en serpentine; en signe d'obéissance, ils reçurent des médailles d'or envoyées par le souverain.

La portée de ce voyage fut immense.

L'influence qu'un pareil événement exerça sur les indigènes fut telle, que beaucoup d'entre eux déclarèrent dès lors qu'ils renonçaient à se faire justice eux-mêmes dans leurs démêlés avec les Oui- Oui*.

La fidélité des tribus canaliennes ne s'est pas démentie un seul instant. Au mois d'août 1863, elles aidaient le lieutenant Scelles, commandant du poste, k accomplir le coup de main de Pockereu, nécessité par la mauvaise volonté des indigènes à remplir les engagements convenus pour le service de la poste. Leur participation aux expéditions de Koumac, en novembre 1863, de Monéo, Mou, Pounériouhen, au commencement de 1864, d'Houaïlou, en 1865, pour ne citer que les plus importantes, est la meilleure preuve de leur attachement h notre cause.

Franchissons rapidement la période d'une douzaine d'années qui nous séparent de la fameuse insurrection de 1878. A propos de leur attitude à cette époque, la fidélité des tribus de Canala a été mise en doute. Pourquoi? Leur passé ne parlait-il pas pour elles? Les Canaques n'ont écouté que leur intérêt a-t-on dit. Qu'importe, puisque le résultat est là, immense. Il faut d'autant plus se montrer reconnaissants envers les Canaliens de leur concours, que l'on ne peut trop présager ce qui serait arrivé, si nous avions dû nous passer de leur alliance.

Reportons nous par la pensée à cette terrible époque. C'était au mois de juin : un Français libéré, une femme indigène et un enfant, venaient d'être a.ssassinés le 19, par les Canaques de Dougny, à 25 kilomètres de Bouloupari. La brigade de gendarmerie aidée de celle de la Foa arrêta les meurtriers. Jusque-là qui pouvait croire à

* Les Earopéens. Oo dcvioe facilement pourquoi les naturels les appelaient ainsi. En canaque, oui se dit né.

une insurrection? BienlOt la scène change. Dans la nuit du 34 au S5, les gendarmes de la Foa sont massacrés ainsi que bon nombre de colons des environs; le chef d'arrondissement d'Ouaraï part aussitôt pour la Foa avec les troupes, laissant à Téremba les surveillants militaires et 12 hommes qui furent attaqués le même jour. Ayant pallié son poste, il trouvait à Téremba la Vire qui avait reçu Tordre d'y demeurer. A partir de ce moment, les événements se succèdent; Le 26, en plein jour, ont lieu les massacres de Bouloupari, le commandant militaire se dirige sur la Foa; les arrondissements d'Uaraï et de Bouloupari sont mis eti état de siège; les navires de guerre Hugoiiy BeautempS'Beaupré, Rance^ Victorieuse^ etc., vont stationner dans diverses rades, et mettent k terre leurs compagnies de débarquement; les troupes s'ébranlent pour aller renforcer les postes de l'intérieur, ou protéger les environs de la capitale....

Mais, que pouvions nous faire par nos propres forces, contro des ennemis doués d'une agilité surprenante, connaissant merveilleuse* ment les moindres replis de terrain, dans un pays où tout était nouveau pour les nôtres? On savait dès lors que les révoltés, dont le chef avait nom Ataï, appartenaient aux tribus situées entre le cours de la Fonwhari, la Ouenghi, le sommet Dô et la mer. Qui pouvait assurer, toutefois, que l'insurrection d'abord contenue dans ce quadrila* tère, ne s'étendrait point par la suite à toute Tlle?

Dans ces circonstances, le concours des Canaliens sauva la situa* tion susceptible d'être compromise d^un moment ti l'autre. Dès la première nouvelle de 1 insurrection, M. Servan, lieutenant de vais-» seau, qui venait de prendre possession de son poste de commandant h Canalaj fit réunir, d'après les conseils d'anciens colons, les chefs de la vallée. De leur empressement k mettre leurs guerriers ft notre service, il devait juger de leurs dispositions, et prendre en cas de refus, de mauvaise volonté, toutes les mesures que comportait une situation aussi grave.

Mais les fidèles Canaques n'hésitent pas. Quelques heures après leur entrevue avec M. Servan, les chefs lui amènent un grand nombre de leurs tayos. Le brave commandant d'arrondissement se met l'ésolument h leur tète, jouant ainsi la sienne. En pleine nuit, il traverse le territoire des tribus révoltées pour aller retrouver à la Foa, le colonel Gally-Passeboc. Le reste des guerriers de Canala et d'autres tribus se joignit bientôt aux premiers.

L'élan était donné; la campagne commença marquée à ses débuis par la mort du commandant militaire, tué le 3 juillet 1878, près de la Foa. Elle ne fut pas sans fatigues et sans dangers pour nos soldats et nos marins, cette longue série d'actions isolées accomplies simultanément par plus de 20 colonnes de Français et d'indigènes. Pendant près d*une année, ce ne fut qu'une succession de meurtres, de pillages de la part des révoltés, d'arrestations, d'exécutions sommaii*es de la part de nos troupes, qui souvent, au prix de fatigues inouïes, arrivaient à surprendre un village, un groupe ennemi. N'oublions point toutefois que les Canaliens prirent la plus grande part î^ toutes ces opérations militaires. En janvier et février 1879, ils fli*ent plus de 200 prisonniers appartenant aux tribus de Naïna et d'Ataî, tuèrent ces deux derniers ' capturèrent les chefs de la Ouaménie et de Tômo.

Ainsi prit fin l'insurrection que la récente soumission des gens d*Adio, de Baye et des autres tribus révoltées, rendait désormais impossible. Elle nous avait coûté deux officiers, quelques soldats et gendarmes, environ deux cents colons et condamnés tués; nos alliés avaient également à déplorer la mort d'un grand nombre des leurs.

Quant aux pertes matérielles, la commission chargée de les évaluer, les estima à un million payé par TÉtat aux Européens dont les réclamations s'élevaient au double de la somme. Pour récompenser les tribus fidèles, quatre médailles d'or, vingt-trois médailles d'argent, furent distribuées aux chefs et à leurs principaux lieutenants et guerriers. Ce furent encore les Canaliens qui en obtinrent la meilleure part.

Vous demanderez peut-être quelles furent les causes de l'insurrection de 1878? Malgré tous les renseignements recueillis h l'époque par la commission, présidée par le général de Trentinian, la question est loin d'être éclaircie. Limites de territoires, rapts de femmes, déprédations par les bestiaux des colons?... Ces raisons ne sont

> Le Canaque qui tua Atal appartenait è la tribu de Nondo et serait mort depuis. Quant à celui qui tua Naîoa, il a nom Crêpé et est aujourd'hui lieutenant chez Cake ; Crêpé reçut de M. Serran le fusil de sa victime, qui, d'après les indigènes, est Terme * aTcc laquelle Naîna aurait tué le colonel Gally-Passeboc. Crêpé déposa en 1889 à Tarrondissement de Canala, pour aToir le droit d'en avoir une nouvelle, celle arme tristement célèbre (un fusil de chasse à piston et h deui coups, dont on aurait coupé les canons par le milieu).

point sans valeur, tout cela est vrai ; mais il faut y joindre Tantagonisme de race, le réveil de Thonneur national d'un peuple que nous avons dépossédé, sans avoir toujours cherché, par de bons procédés à son égard, à lui faire oublier la dépossession dont il a été l'objet de notre part.

Les tribus canaques pourraient-elles de nouveau se soulever? La chose est possible, peu vraisemblable pourtant. Il faut tenir compte en première ligne de l'accroissement de la population européenne, et, par contre, de l'amoindrissement de la race indigène. Les tribus hostiles ont été anéanties par dissémination; quant à celles qui ont été nos auxiliaires, elles connaissent le sort réservé aux insurgés ; leur intérêt les ferait encore se ranger de notre côté, le jour où quelques mouvements locaux surviendraient, ce qui n'est pas à prévoir, surtout si l'administration veille à ce que les causes probables de l'insurrection de 1878 ne se renouvellent pas*.

Nous allons passer une nuit tranquille dans la baie de la Rencontre. Demain, bien avant notre réveil, VOcean Queen aura repris sa route vers le nord, et entrera dans les eaux du 2« arrondissement, limité sur la côte est par la rivière N'Go, et sur le versant occidental par la Tontouta.

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