‹ Au pays des cannibalesChapitre 10 sur 185 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le porl de Sydney. — Rivalités. — Les Montagnes Bleues. — Que m'arrivcra-t-il au Queensland? — Brisbane et Rockhampton. — Premier soir dans l'Australie tropicale. — La station de Gracemere. — Flore et faune. — Vine-scrubs. — Excursion aux environs de Rockhampton. — Un Norvégien qui gèle en Australie.

Ma deuxième visite fut pour Sydney, la plus ancienne ville de l'Australie, d'où sont partis les fondateurs de Melbourne. Sydney, avant qu'on eût découvert les mines d'or et constaté la richesse des pâturages environnants, n'était habitée que par des convicts. Un mouvement d'immigration, auquel contribuèrent toutes les classes sociales, ne larda pas à se produire, et la déportation prit On. La ville actuelle est très aristocratique, avec un je ne sais quoi de suranné qui ne se rencontre pas à Melbourne ; mais l'aspect désagréable de ses rues tortueuses et mal nivelées serait heureusement corrigé par quelques beaux édilices, si l'inégalité du sol permettait de les voir sous un jour plus favorable. L'emplacement du Musée a été bien choisi, et ses riches collections méritent une visite. Le public est admis à les examiner tous les jours de la semaine, y compris le dimanche, ce dont je m'étonnai, sachant que, dans toutes les villes de l'Australie et dans les moindres bourgades, le repos dominical est observé aussi strictement que dans la rigide Angleterre. A Sydney les sciences sont l'objet d'un véritable culte; de riches particuliers y ont formé des collections d'histoire naturelle, parmi lesquelles le musée de M. W. Mac Leave occupe la première place.

Sydney peut à bon droit s'enorgueillir de son Jardin Botanique, qui descend jusqu'au port et dont une bonne partie est bordée par la mer.

Le climat, subtropical, permet à des plantes de zones diverses de vivre côte à côte. Je reconnus la digitale pourprée (Digitalis purpurea), l'orme, le caoutchouc (Ficus elastka) et d'autres végétaux du Tropique; sur des nénuphars jaunes (Nuphar luteum) des moineaux gris pépiaient gaiement, à croire qu'ils étaient dans leur pays.

A Adélaïde on m'avait conseillé de dire, une fois arrivé à Melbourne, qu'Adélaïde n'est qu'un trou ; que pas une ville de l'hémisphère austral n'est comparable à la Reine du Sud ; en outre, pour entrer dans les bonnes grâces des gens de Sydney, je devrais non seulement me garder de vanter Melbourne, mais déclarer le port de Sydney le premier du monde.

Et vraiment il frappe d'étonnement : assez vaste pour contenir toutes les flottes du monde, il rappelle aussi par sa beauté les baies de Rio et de Naples.

Pour n'avoir pas à souffrir de la malpropreté et afin d'échapper à l'insolence des domestiques d'hôtel, l'étranger fera bien de solliciter son admission dans un des cercles, où il sera entouré de tout le confort désirable.

Lorsqu'on arrive de Melbourne, si pleine de vie, Sydney paraît triste et morne; mais ce serait une grosse erreur de ne voir dans cette ville qu'un nid de paresseux. Sydney est prodigieusement riche.

La populace m'a semblé curieuse et avide, mais les classes supérieures, polies et hospitalières, laissent une impression des plus favorables.

Entre Sydney et Melbourne la rivalité est grande; « non moins vive, dit un écrivain du pays, que la lutte qui existe entre l'Allemagne et la France ». Je dégage ma responsabilité sur ce point; mais ce qui prouve l'antagonisme des deux villes, c'est que, l'Exposition de Sydney (1870) à peine close, Melbourne voulut en ouvrir une semblable, pour laquelle les deux cilés rivales devaient être reliées par un chemin de fer; et qu'il fut impossible de s'entendre sur la largeur à donner à la voie. Conclusion : on est obligé de changer de voiture à la frontière.

Une excursion tout à fait intéressante, c'est celle de Sydney aux

BR1SBANE.

Montagnes Bleues, que l'aristocratie s'est plu à semer de villas. La voie ferrée monte en zigzag avec des pentes dont les plus rapides sont d'un trentième. C'est vraiment une œuvre d'art, et pendant cette ascension on jouit d'une vue admirable : le Paramatta se déroule d'une façon pittoresque à travers une plaine entourée de jardins d'orangers au feuillage sombre, d'une fort belle venue. Des montagnes boisées, .mais improductives, aux crêtes de hauteur égale et fortement crevassées, sont disposées en lignes parallèles, en arrière l'une de l'autre; les dernières rangées vont se perdre dans le bleu.

Hrisbaiie : palais du l'uilciiu'iil.

La Nouvelle-Galles du Sud l'emporte pour la production de la laine sur les autres provinces ; ses trente millions de moutons livrent sur le marché une laine de la plus grande finesse. Les gisements de houille sont nombreux et considérables; le charbon qu'on en extrait est d'excellente qualité.

Il faut un peu plus de deux journées de voyage pour aller à Brisbane, la capitale du Queensland. La frontière de h Nouvelle- Galles franchie, on n'est pas loin de l'entrée sud de la baie de Moreton, large mais peu profonde et assez rapprochée de la ville. Pendant que nous nous dirigions vers la côte, la mer venait se briser contre de longs bancs de sable très difficiles à franchir; mais nous fûmes bientôt à l'abri dans les eaux calmes du golfe.

Le soleil, d'un rouge de sang, se coucha noyé dans les magnificences d'un ciel tropical ; puis la lune se leva — elle était dans son plein — éclairant les rives charmantes du fleuve Brisbane, que nous remontions à petite vapeur, entre des bois de mangliers.

Enfin j'approchais des régions solitaires où j'aurais à déployer toute mon activité! J'étais seul sur le pont, la nuit, par une chaleur étouffante, et naturellement mes pensées se dirigeaient vers cette côte étrangère. Quels événements m'attendaient au Qucensland? Bientôt peut-être mes os seraient enfouis dans œtte terre des Noirs, soit que je dusse périr de leurs mains, de la piqûre d'un serpent ou de la fièvre du pays !

Brisbane n'est encore qu'une ville de 55 000 habitants, mais son accroissement est rapide.

A mon arrivée, les chaleurs n'étaient presque pas supportables, et Ton s'ingéniait à arranger sa vie aussi confortablement que possible, au mieux des circonstances; ainsi des ministres, des membres du Parlement ne se gênaient nullement, à leur club, pour jouer au billard en manches de chemise ; on servait de la glace à tous les repas et à tout instant. Les portes du théâtre restaient ouvertes, et de la rue on apercevait scène et spectateurs.

C'est à Brisbane que je rejoignis M. Archer, ministre des finances du Queensland, auquel j'étais recommandé par les professeurs de zoologie de l'université de Christiania. Il m'invita à séjourner quelque temps dans sa propriété de Rockhampton.

En plusieurs journées de voyage nous atteignîmes l'embouchure de la rivière Fitzroy, qui manque de profondeur, ainsi que tous les cours d'eau de cette province; les navires d'un certain tonnage ne peuvent y naviguer, faute du tirant d'eau nécessaire. Certains ports sont dans des conditions déplorables, ce qui arrête le développement de la navigation; mais des dragues fonctionnent sans cesse et remédieront à ce regrettable étal de choses.

Passagers et bagages furent transbordés dans un bateau à vapeur plus petit, sur lequel nous remontâmes le fleuve. La rive gauche, absolument plate, ne présente pas le moindre intérêt ; mais sur la droite se dresse une chaîne de montagnes haute d'environ 450 mètres. Après quelques heures de voyage on passe devant un établissement pour la fabrication des conserves de viande; le plomb employé au

ROCKHAMPTON.

soudage de ces boîtes en fer-blanc représente à lui seul une somme annuelle de 7 500 francs.

On ne tarde pas à atteindre Rockhampton, ville de 9 000 âmes, la deuxième de la colonie pour la grandeur ; un très beau pont suspendu jeté sur le fleuve est le premier point qui appelle l'attention.

Rockhampton n'a d'un peu remarquable qu'un assez bel hôpital

Rivière Fitzrov.

et un établissement scolaire, bâtis sur un plateau qui domine la ville. Ses maisons, à un seul étage, sont ornées de vérandas, et les rues, comme celles de la plupart des villes d'Australie, sont bordées de trottoirs couverts qui abritent le promeneur contre la chaleur brûlante du soleil. Rockhampton est un centre d'activité commerciale intense, d'où sont embarqués les produits d'un vaste territoire. C'est là que s'approvisionnent d'articles de luxe et de nécessité les stations du Queensland Occidental.

Vers l'ouest s'allonge une voie ferrée longue de 500 milles anglais.

Ilockhampton a aussi son Jardin Botanique, que les années enrichiront de nouvelles beautés.

Nous montâmes en voiture pour nous rendre à Gracemere, la station à bestiaux de MM. Archer. Elle est à 7 milles de la ville. I*nysage monotone, terrain plat et marécageux, dont la pente s'accenluait graduellement à l'approche de la station. Parvenus au point culminant, une vue large et belle s'offrit tout à coup à nos regards; devant nous s'étalait un lac immense où se réfléchissaient les derniers rayons du soleil ; des centaines d'oiseaux « nageaient » alentour, et, sur les berges vertes du premier plan, une troupe d'oies considérable prit son vol avec de grands cris en nous voyant passer. Celte station, qui devait être pour longtemps ma résidence, est située sur une pointe de terre s'avançant assez loin dans l'eau, et ses nombreuses dépendances lui donnent, à distance, l'aspect d'un petit village; mais le hîUiment principal se trouve à l'extrémité de la pointe.

Le chemin qui y mène longe une épaisse haie de cactus. Au sortir Lie Melbourne et de Sydney, villes de luxe, j'aurais été péniblement impressionné par les murs en charpente de la maison, si des chambres spacieuses à véranda ne m'avaient souri d'un air hospitalier tout a fait engageant.

Notre repas terminé, M. Archer me présenta un microscope pour que je pusse étudier certains insectes qu'attirait par milliers la clarté de la lampe; mais il fut impossible de s'en servir, la caisse de l'appareil ayant été envahie par des fourmis blanches, le plus terrible lléau du Queensland, contre lequel il faut prendre des précautions quand on veut construire.

C'est une vie à part que j'allais mener, pour la première fois, dans le bush australien. Une chaleur d'été m'accablait, même par celle nuit de novembre qu'illuminaient par moments des éclairs soudains. Les insectes massés au plafond se laissaient tomber, par touches épaisses, sur la table, éblouis par la lumière de la lampe. Impossible de lire. Des chauves-souris et des phalènes entraient el sortaient par les fenêtres et les portes; des coassements de grenouilles montaient du sol, et, ce qui semblera peu croyable, de l'alcarraza leurs cris stridents nous empêchaient souvent de causer.

Malgré tout je m'habituai promptement à cette vie; je passai là sept mois d'été et d'hiver, fort agréables, à étudier tout ce qui se

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