CHAPITRE XV
Cérémonies et politesse. — A quoi peut servir un journal. — Vivre « grassement ». — Joie douloureuse. — Bungari! bungari! — Sincérité des Noirs. — Satisfaction de courte durée. — Une cure heureuse. — On m'offre une jeune fille. — Refus.
Depuis plusieurs jours il était question d'une fête dansante qui devait avoir lieu dans une vallée fort éloignée.
Une tribu qui venait d'apprendre un nouveau chant et de nouvelles danses allait les produire devant d'autres tribus. Les habitants de Herbert vale étaient au nombre des invités, et celte fête, à en croire les indigènes, serait très amusante. Enfin Nilgora, le propriétaire du chien Balnglan, devait s'y trouver, ce qui mit fin à toute hésitation de ma part, malgré mes inquiétudes à l'endroit des chevaux, car la saison pluvieuse avait commencé, et je m'exposais à ne pouvoir les ramener.
Nous partîmes un matin de bonne heure, toute une bande, jeunes et vieux, femmes et enfants. Un peu avant d'arriver au terme de notre voyage, nous fîmes la rencontre d'une troupe d'indigènes, par lesquels nous étions attendus dans la soirée. Quelques-uns étaient de vieilles connaissances pour certains de mes hommes, ce dont on ne se serait jamais douté à les voir, car ils ne se saluèrent même pas. Le salut est pour ainsi dire ignoré des nègres australiens : deux individus qui se connaissent agissent, s'ils se rencontrent, comme des gens étrangers l'un à l'autre. Pas de poignée de main. Ils ne se
disent pas seulement bonjour, et prennent un temps avant de manifester leur joie de la rencontre.
Un indigène qui veut témoigner à un ami sa satisfaction de le revoir lui prend la tête, l'incline sur ses genoux, et commence une chasse active aux petits insectes si nombreux qui sont la plaie des Noirs Et cependant un régal chez eux fort estimé. La chasse terminée, les deux amis changent de rôle : la politesse faite à l'un est rendue à l'autre. Pendant mon séjour chez ces enfants de la nature je m étais habituée tout ou presque à tout; mais je finis par ne plus pouvoir supporter la vue de ce genre d'opération. Hommage plus apprécié encore : si un inconnu met le pied dans un camp autre que le sien, on l'accueille avec des gémissements.
Souvent, dans la soirée, des cris lamentables me faisaient sursauter : ils étaient poussés en l'honneur de quelque visiteur arrivé dans la journée. Ces applaudissements d'une nature singulière ne duraient jamais longtemps, mais ils se répétaient plusieurs soirs de suite pendant le séjour du visiteur. La joie des indigènes va-t-elle jusqu'à l'exaltation, ils n'hésitent pas à s'infliger certaines tortures physiques.
Nous n'arrivâmes au rendez-vous des danseurs qu'assez tard dans l'après-midi. Ceux qui devaient se produire nous avaient déjà précédés; cependant nous étions, nous aussi, en avance, car la fête n'était que pour la nuit du lendemain, et l'on attendait encore des invités, parmi lesquels Nilgora. On proposa de lui dépêcher deux hommes qui le prieraient de chercher des bungaris en descendant la montagne; effectivement, le lendemain, à la première heure, des messagers se mirent en route, approvisionnés de tabac. J'avais établi mon campement à deux cents pas environ des autres et fait disposer une hutte plus grande, plus solide que de coutume, mais qui pourtant ne m'allait pas plus haut que la poitrine. En raison des pluies, sa toiture avait été faite plus compacte et plus résistante. Au commencement les Noirs s'étaient tenus sur la réserve, puis quelquesuns, parmi les plus hardis, s'approchèrent, examinant, selon leur habitude, mon attirail. Jokkaï allait et venait d'un air entendu et affectait d'être au courant de tout. Il alla chercher de l'eau au ruisseau, mit sur le feu la boîte en fer-blanc, et retourna au ruisseau, suivi de quelques admirateurs, pour passer à l'eau la viande salée,
Vivre « grassement » soi
avant de la faire bouillir. Les allumettes, le tabac, mon mouchoir de poche, mes vêtements et ma chaussure jetèrent les sauvages dans des étonnements sans fin. Un journal était resté à terre après le déhallage; un des Noirs s'assit, le déploya, rétendit sur ses épaules en guise de châle et se regarda sous toutes les faces pour juger de l'effet produit. Mais il s'aperçut bientôt que ce chàle était d'étoffe peu solide, et le laissa retomber négligemment sur le sol.
A quoi peut servir un journal.
Ce qui excita le plus leur admiration, ce fut ma couverture de laine blanche; et leur joie se manifestait par des claquements de langue accompagnés du cri : Tamin, tamin! (Gras, gras!) Chez eux, « gras » implique l'idée d'excellence. Après tout, nous disons bien : « Vivre grassement, payer grassement ».
Vers l'heure du dîner j'entendis des plaintes et de longs cris. Les supposant poussés en l'honneur de quelque mort, je n'y attachai pas grande importance au début. Pourtant, comme les voceros ont plutôt lieu le soir, je voulus me rendre compte de ce qui se passait. Je vis une pauvre vieille devant une cabane; elle était en misérable étal et
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sanglotait. Avec un caillou tranchant elle s'était lacéré tout le corps, et du sang coulait mêlé à ses larmes.
Ignorant la raison de ses gémissements, j'entrai et trouvai, étendue sur le sol, une autre femme jeune et bien faite qui jouait avec son enfant. Je m'approchai ; elle tourna la tète et me montra un joli visage au regard espiègle, aux dents blanches. Ce tableau contrastait agréablement, mais de façon incompréhensible, avec la scène du dehors. Cette jeune femme était fille de la vieille, laquelle n'avait pas vu son enfant depuis longtemps, et manifestait sa joie de retrouver sa fille. Je leur exprimai mon étonnement de ne pas lire le bonheur sur les traits de la vieille; mes observations leur causèrent une véritable stupéfaction : pour ces êtres naïfs et sans art, tout sentiment fort, violent, doit être accompagné de souffrance.
L'après-midi touchait à sa fin, le soleil se rapprochait de la crête de la montagne, l'atmosj)hère était lourde, surchauffée : il y avait de l'orage dans l'air.
Les Noirs étaient assis près de leurs huttes ou flânaient alentour, attendant un peu de fraîcheur pour ouvrir la danse. Je venais de terminer mon dîner et je me reposais à l'ombre, tandis que mes gens, couchés en rond, fumaient avec volupté.
Tout à coup dés cris éclatèrent dans les camps des indigènes. Mes hommes se levèrent et tournèrent la tête du côté de la montagne, s'écriant : Bungari! buugari!
Et l'on vit déboucher du fourré des Noirs qui dévalaient la colline verte en courant; l'un d'eux portail sur ses épaules un gros animal noirâtre. Serait-ce réellement un bungari? Au même instant j'aperçus le chien Balnglan qui courait en flairant, subodorant, et suivi d'un homme de haute stature; c'était Nilgora. La bête fut jetée à mes pieds sans qu'aucun des Noirs m'adressât une parole; tous s'attendaient à recevoir un cadeau quelconque.
Enfin je possédais un bungari, cet animal à la poursuite duquel j'étais lancé depuis si longtemps! Ai-je besoin de décrire la joie que je ressentis à contempler, gisant à mes pieds, ce mammifère encore inconnu des savants? Il va sans dire que je ne fus pas ingrat envers les hommes qui me l'avaient apporté. A Nilgora je donnai une chemise; au porteur, un mouchoir; à tous, de quoi manger et fumer. Après quoi je me mis en devoir d'écorcher mon bungari, et dénouai
Joie flnulonron«o.
UN BINGÀRI.
d'abord les liens d'osier qui avaient servi à lui attacher les pattes pour le transport. Ces liens passaient sur le front du porteur, et le corps de la bête lui pendait sur les épaules; tout le jtbids reposait donc sur la tête, ce qui, chez les Nègres d'Australie, est la manière de porter.
Un bungari {Dendrolagus).
Je reconnus l'animal pour un « kangourou des arbres » (Dendrolagus).
Il était assez grand, et cependant je me le serais figuré encore plus grand; car, d'après les indigènes, la taille d'un bungari ayant atteint toute sa croissance dépasserait celle d'un wallaby, et ne serait pas inférieure à celle d'un mouton. Ce bungari était un maie non encore parvenu à son entier développement.
Le" kangourou des arbres est sans contredit mieux proportionné que le kangourou commun. Ses membres de devant, armés de fortes griffes très recourbées,*sont presque aussi longs que ceux de derrière. Quant aux membres postérieurs, ils ressemblent à ceux du kangourou, mais sont moins forls. La planle du pied est légèrement plus large; une couebe de graisse assez épaisse qui règne entre cuir et chair rend la marche du bungari plus élastique. Sur un terrain mou il laisse des traces semblables à celles de pieds d'enfant. Ses oreilles sont très petites, droites, et sa queue presque aussi longue que la bête entière. La peau est d'un grain ferme, la fourrure solide et fort belle. La robe du mâle est marron, celle de la femelle et des petits plus grise; mais la tête, le dos, les pattes et le dessous de k queue sont noirs. Le kangourou des arbres a donc des couleurs plus variées que les espèces qui se rencontrent dans la Nouvelle-Guinée.
En vérité, le bungari est le plus beau mammifère que j'aie vu en Australie. Ce marsupial est noctambule; le jour il dort sur les arbres dont les feuilles constituent son principal aliment. Capable de sauter de très-haut, il court aussi très vite sur la terre. J'ignore le nom de l'arbre où il établit son domicile ou, pour être plus exact, sur le tronc duquel j'ai relevé des traces de bungari ; cet arbre, très commun sur le sommet des montagnes du littoral, y devient très grand. Pendant les pluies, le Dendrolagus recherche les arbres bas et jeunes; mais, en général, il m'a paru se plaire dans les endroits rocheux, peu accessibles et éloignés des cours d'eau; aussi les Noirs disent-ils que le bungari ne descend jamais pour boire.
À l'époque des grandes chaleurs il est tourmenté par une sorte de taon, et trahit sa présence, à en croire les indigènes, par le bruit que font ses pattes antérieures, avec lesquelles il s'efforce d'écraser l'insecte.
La nuit on peut l'entendre courir sur les arbres. Le bungari écorché, j'enduisis sa peau de savon arsenical et la mis à sécher dans un endroit que je croyais sûr, c'est-à-dire dans le toit de ma hutte, où je l'arrangeai de telle façon qu'elle fût garantie de tous les côtés.
Mes gens étaient descendus pour voir la danse, et moi, satisfait de ma journée, je désirais m'offrir la même distraction ; malheureusement je ne pouvais partir avant d'avoir achevé mon travail, et lorsque je me mis en chemin, la nuit était déjà tombée; on avait interrompu