‹ Au pays des cannibalesChapitre 101 sur 185 · SATISFACTION DE COURTE DURÉE · texte numérisé non relu

SATISFACTION DE COURTE DURÉE

la danse, pour ne la reprendre qu'après le lever de la lune. En attendant, les indigènes s'étaient retirés dans leurs camps respectifs. La tribu appelée à danser était installée loin de mon campement; celles qui n'étaient venues que pour voir avaient bâti leurs huttes plus près de moi; el tout autour de nous les conversations allaient leur train.

Groupés autour des feux, les hommes paressaient, les femmes se reposaient avec leurs enfants sur les genoux; ceux qui avaient du tabac fumaient leur pipe.

Je passai d'un groupe à l'autre, causant tantôt avec celui-ci, tantôt avec celui-là; tous se montraient disposés à entrer en conversation, dans l'espérance de recevoir une ration de tabac. Voilà les occasions qu'il faut saisir au vol quand on veut obtenir des Noirs quelques éclaircissements; chose difficile, surtout si l'on tient à l'exactitude, tant ces gens ont l'habitude du mensonge. Dans leur description d'un objet ils exagèrent, recherchent les termes ampoulés, et emploient volontiers de grands mots. Enfin, ils n'ont pas assez de patience pour se soumettre à un interrogatoire, et n'aiment pas qu'on leur adresse deux fois la même question. Il faut les avoir pratiqués un certain temps pour deviner s'ils mentent ou non, et pour savoir leur arracher la vérité. Mieux vaut nommer l'objet sur lequel on désire des éclaircissements, mais en passant, comme si l'on n'y attachait aucune importance; peut-être est-il encore préférable de prêter une oreille attentive à leurs conversations. Ceux auxquels on cherche à tirer les vers du nez tâchent de deviner quelle réponse vous serait agréable, el disent comme vous. Aussi les erreurs sont-elles nombreuses en ce qui concerne les sauvages, et Ton a conté sur eux bien des fables.

Les feux flambaient entre les huttes; mais plus loin, autour des camps, où régnait une obscurité profonde, des groupes d'indigènes se dessinaient en silhouettes aux formes fantastiques. Malgré le plaisir que me procurait cette promenade, j'étais absorbé par la grande affaire du jour. Plusieurs dingos à demi sauvages avaient suivi leurs tribus, et je craignais pour la peau du bungari, bien qu'elle eût été cachée. Je voulus jeter un coup d'œil sur mon trésor; je rentrai dans ma hutte, et enfonçai la main dans les feuilles pour m'assurer que la peau était en sûreté. Avec quel saisissement je constatai qu'elle avait disparu!

Cela me donna un coup. Qui avait pu prendre cette peau ? J'appelai

immédiatement les Noirs, et la nouvelle se propagea avec la rapidité de l'éclair; enfin, après de courtes recherches, l'un d'eux me rapporta une peau toute déchirée qu'il avait trouvée à une certaine distance. La tête, une partie de la queue et des pattes avaient été dévorées. Quel était l'auteur du méfait? l'un des chiens assurément. Alors, faute de meilleure cachette, je remis la peau entre les feuilles qui formaient toiture, et m'en retournai, hien triste, auprès des Noirs.

Chacun voulait me convaincre que son chien n'était pas le coupable. Tous les dingos me furent amenés; les maîtres leur frappaient le ventre pour me prouver qu'il était vide. En dernier lieu on m'apporta un malin de moyenne taille; son maître, après l'avoir couché sur le dos, lui palpait le ventre à pleines mains, disant : « Amri, flmn/ (Faim, faim!) ». Hélas! le résultat ne fut pas celui qu'il attendait : comme sous l'action d'un vomitif énergique, le dingo rendit une quantité de petits morceaux de peau.

Ma première pensée fut de lt»s recueillir, mais ils étaient mâchés en morceaux si menus qu'ils ne pouvaient être d'aucune utilité. Puis, avant tout, il fallait sauver le chien, car la peau du bungari avait été graissée de savon arsenical : que le dingo tombât malade ou mourût, jamais on ne m'en prêterait d'autres.

L'occasion était excellente pour accroître la considération dont je jouissais auprès des indigènes : je la mis à profit. Je leur racontai que le dingo avait mangé du kola (colère : c'est le nom qu'ils donnent au poison) ; comme mes gens redoutaient de plus en plus les effets terribles de ce kola, je grandirais encore à leurs yeux si je réussissais à sauver le chien. J'eus bientôt délayé du tabac dans un peu d'eau; et je fis avaler le tout au dingo, qui en un instant fut débarrassé des restes de la peau empoisonnée. La bête était sauvée.

Mes louanges furent chantées sur tous les tons, et l'on s'engagea à me prêter encore Balnglan; je dus promettre, de mon côté, de leur donner du tabac; il me restait l'espoir de mettre la main sur un autre bungari.

Je décidai une partie de mes hommes à se mettre en campagne le lendemain au petit jour; seulement ils refusèrent de m'emmener avec eux, à cause du chien, qui avait peur de l'homme blanc. Les autres préférèrent assister à la fête. La joie régnait dans le camp, et j'étais réveillé bien avant le jour par les cris des danseurs et le

Page 1