NOMS DES INDIGÈNES
tapage qu'ils faisaient; aux heures très chaudes on se groupait sous les arbres, et Ton atlendait la fraîcheur du soir en causant. J'allais d'un camp à l'autre.
Bien des indigènes me priaient de leur choisir un nom européen : demande qui me fut souvent adressée au cours de mes pérégrinations et de mes visites à diverses tribus. Cette marque de civilisation, adoptée par les gens de mon escorte, était d'autant plus désirée par les autres Noirs qu'ils s'imaginaient que des libéralités en tabac et objels
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Tous les dingos me furent amenés.
d'autre nature suivraient ce premier échange de rapports. Par exemple, les indigènes conservaient entre eux leurs noms primiiifs, empruntés, pour l'un et l'autre sexe, au règne animal, principalement aux oiseaux.
En aucun cas, le père ne donnerait à son fils le nom qu'il porte lui-même. Je les baptisai de noms norvégiens, dont plusieurs leur étaient difficiles à prononcer; ceux de Ragna, Inga, Harald, 01a, Eivind, etc., étaient parmi les préférés.
Un des Noirs vint me prier de lui donner un peu de viande salée: il souffrait de l'estomac, me dit-il, pour s'être nourri trop longtemps
de tobola. Partout où je passais depuis quelque temps, je remarquais en effet que le tobola constituait la seule nourriture des Noirs pendant quelques mois de Tannée. Ce fruit, de couleur bleuâtre et gros comme une prune, pousse dans les lialliers qui coiffent les montagnes.
L'arbre, très grand, a de fort longues branches : les indigènes trouvent donc plus pratique d'attendre la chute des fruits que de grimper pour les cueillir. Les femmes les ramassent, en emplissent des corbeilles, qu'elles portent au camp; là on les jette sur le feu, où la chair se carbonise et où l'amande grille.
L'enveloppe de Pamande devient si molle qu'on la détache avec la plus grande facilité; alors les noyaux sont écrasés entre deux pierres, un à un, jusqu'à ce qu'ils forment une sorte de purée.
L'opération terminée, on emplit les corbeilles de cette purée, qu'on va laver dans la rivière; vingt-quatre beures après, elle est bonne à manger. Elle est très aqueuse, insipide et d'un blanc de craie : les Noirs la portent à la bouche dans le creux de leur main.
Le tobola est certainement très malsain, puisque les indigènes, qui l'aiment beaucoup, se sentent incommodés lorsqu'ils en ont mangé pendant quelque temps, et ce fruit est si peu nutritif qu'un homme en doit consommer beaucoup pour se déclarer rassasié. 11 est en outre fort indigeste : celui qui en absorbe de grandes quantités souffre et dépérit. Chose singulière, malgré leur alimentation végétale et malsaine, les Noirs ont, pour la plupart, une assez bonne santé.
Une autre cause d'étonnement pour moi, c'est qu'ils aient su reconnaître, dans les végétaux vénéneux dont ils font usage, la présence des parties nutritives, car, à première vue, ces végétaux semblent impropres à l'alimentation.
Autre point intéressant : dans les diverses parties de l'Australie on utilise des végétaux vénéneux qu'on ne mangerait pas impunément sans préparation préalable; or ces préparations, partout différentes, sont toujours inconnues des populations qui habitent à quelque distance. Au cours de ma promenade à travers les huttes je rencontrai Chinaman, le Noir qui m'avait lâchement abandonné et avait fait avorter mon expédition. Naturellement il croyait tout oublié : un mois suffit à leur enlever tout souvenir, fût-ce d'un meurtre.
Chinaman fit l'aimable, mais je le tins à distance, voulant mon-
UN AUTRE BUNGARI. 30i
lier aux Noirs que je n'entendais pas supporter une conduite comme la sienne.
Un de ces ouragans formidables, fréquents en pareille saison, se déchaîna vers la tin de l'après-midi. Les éclairs succédaient aux éclairs, sans interruption ; le tonnerre grondait, roulait, éclatait avec fracas, d'un escarpement à l'autre, et je craignais de voir voler en éclats les arbres qui nous entouraient. Les indigènes, eux, n'avaient pas peur ; à chaque éclair ils s'époumonaient à crier comme un seul homme; c'était pour eux un véritable divertissement.
Ce ne fut qu'au coucher du soleil, à l'heure où la danse allait commencer, que Nilgora revint de la chasse avec ses hommes. À ma grande joie, ils rapportaient un bungari mâle comme le premier, mais un peu plus petit, et dont le dos portait la marque visible des dents de Balnglan.
Voici comment opèrent les chasseurs. Ils partent le matin, de très bonne heure, pour que le dingo puisse suivre au flair la piste de la bête. D'ailleurs le chien prend son temps, s'arrête ça et là, renifle et flaire, mais sans se hâter. Son maître, pour l'exciter à bien faire, lui tient le petit discours suivant : « Tché — tché — tché—~ gan'gari poul — poulka — tché, poal — tchincherri doundoun mormango — tché, poul — poulka! etc. (Tché — tché — tché — flaire bungari — flaire-le — tché, flaire — saisis-le par les pattes, gaillard habile — tché, flaire — flaire-le, etc.) ». Si le chien relève une trace, il la suit jusqu'à l'arbre où la bête a grimpé. Des indigènes montent alors sur les arbres environnants afin de lui couper la retraite; un autre, muni d'un bâton, escalade l'arbre même, attrape le bungari par sa longue queue et, d'un coup de gourdin, l'assomme ; ou bien il le force à sauter à terre, où le dingo le tuera. Quand je vins retrouver mes Noirs, ils attendaient que la lune se levât pour éclairer la danse ; mais ils ne purent me cacher leur crainte d'être attaqués par d'autres tribus pendant la nuit. Leurs alarmes me donnèrent à rire; ils étaient certes trop nombreux pour avoir rien à redouter; mais ils me répliquèrent que les autres Noirs ne leur étaient pas inférieurs en nombre. Bref, je fus obligé, pour leur rendre un peu de calme, de tirer un coup de revolver. Aussitôt quelques Noirs se détachèrent du groupe des danseurs ; effrayés par le coup de [feu, ils accouraient vers ceux qui jasaient avec moi; on me les
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avait envoyés pour me prier de les accompagner à leur camp, où se tiendrait une palabre.
Nous nous dirigeâmes en troupes vers les danseurs, qui faisaient un tapage épouvantable et parlaient tous à la fois. Cependant je parvins, en me rapprochant, et au milieu de la confusion générale, à saisir certains mots : kola (colère) — naïli (jeune fille), Kélan'mi Mamigo* (Kélan'mi doit appartenir à Mami), etc. Un de mes gens me dit : « Les Noirs désirent te donner une naïli parce qu'ils ont peur du « petit du fusil ». — Eh bien, qu'on la conduise à ma hutte! »
La peur s'était emparée des indigènes, qui voyaient un signe de colère dans le coup que je venais de tirer; pour m'apaiser, ils voulaient me faire présent de Kclan'mi, qui passait pour la plus jolie fille de la tribu. Quand ils eurent compris que j'acceptais, leur effroi se calma.
Mais Kélan'mi — cela se voyait bien — avait grand'peur de l'homme blanc, et ne voulait pas quitter les siens. Comme je m'éloignais, j'entendis les indigènes lui parler durement pour la contraindre à me suivre. J'appris qu'elle était destinée à un Noir du nom de Kal- Doubbaroh, par qui, pour plus de sûreté, je me fis accompagner. Rentré dans mon camp, j'allumai un bon feu et attendis qu'on m'amenât Kélan'mi. La lune s'étant levée au même instant, je pus distinguer la silhouette des gens qui approchaient, mais je ne voyais pas la naïli; elle marchait derrière un homme qui la tenait par le poignet, et ne faisait aucune résistance. Arrivé près de ma cabane, l'homme lâcha la main de la jeune fille, sans un mot. Je la fis asseoir. Elle s'était parée de tous ses atours en vue de la danse, car son visage et une bonne partie de son corps étaient enduits de rouge. Kélan'mi était toute jeune, assez gentille, et de taille bien prise, mais pas du tout disposée à se marier, encore moins avec un Blanc. Elle s'assit, craintive, près du feu, et attendit, les jambes croisées, les ordres de son nouveau maître. Pour la tranquilliser, je lui donnai de la viande et du pain, qu'elle cacha sous elle, par crainte de ceux qui l'entouraient, car une femme n'est pas digne de manger de si bonnes choses. Je lui donnai en outre un morceau de tabac, qu'elle cacha de
1. Le suffixe go peut se traduire par « a, pour »; le sens de la phrase est : « Kélan'mi doit appartenir à Mami », c'est-à-dire « à moi ».