CHAPITRE XIX
Fête dansante des Noirs. — Leur orchestre. — Maigre chère. — Jokkaï voudrait être « Blanc ». — Aveux de Jokkaï. — Situation périlleuse. — Drame de famille.
Les danses reprirent le lendemain avant le coucher du soleil. L'orchestre, composé de deux musiciens au plus, s'installe à l'une des extrémités de remplacement choisi, là où l'herbe a été déjà foulée. Ce jour-là l'unique musicien, assis par terre et les jambes croisées, faisait entendre l'air nouveau en s'accompagnant d'un nolla-nolla et d'un boumerang qu'il frappait l'un contre l'autre. Les danseurs, disposés sur quatre ou cinq rangs — quatorze à seize hommes en tout — se trémoussaient, bondissaient en face de lui, aux sons de la musique. Sur la droite, et tout près de l'orchestre, une femme dansait, piétinait sur place, d'après le rythme indiqué par la musique et suivi par les hommes.
A Herbert river une seule femme prend part à la danse, honneur très envié. Les autres s'assoient en ligne aux côtés de la danseuse et du musicien; c'est leur position favorite. Au lieu de croiser les jambes comme les hommes, ou de s'accroupir, elles s'agenouillenl, rassemblent les pieds et laissent leur corps reposer sur les jambes et les talons. Dans cette posture, elles se frappent les cuisses avec la paume des mains, ce qui produit un bruit fort, mais sourd.
Les spectateurs se tiennent sur les côtés, parallèlement aux danseurs, jusqu'au point où les femmes se sont inslallées.
Peu de spectateurs ont pris la peine de se parer pour la circonstance. Deux ou trois s'étaient peint le corps avec quelque couleur minérale fournie par un camarade; par contre, les danseurs ont fait assaut de magnificence : leur corps est barbouillé de rouge, de jaune ou de blanc; leurs cheveux, enduits de cire d'abeilles, sont ornés de plumes, de houppes de cacatoès blancs, etc. Quelques-uns tiennent entre les dents des bouffettes de plumes de talégalles, ou des touffes de poils d'opossum, pensant se donner ainsi un air martial. A ces petits plumets on donne le nom d'ilaka. D'autres ont collé à leur barbe, avec de la cire, un fragment de coquille; les Nègres d'Australie et les Malais sont les seuls d'entre les sauvages qui emploient ainsi cet ornement.
Coquille dont se parent les danseurs.
Parmi les femmes, plusieurs aussi étaient peintes; quelques-unes avaient le visage sillonné de traits noirs et rouges alternés; mais ce qui peut sembler singulier, c'est que la danseuse n'avait aucune parure. Elle élait d'âge moyen, avec des yeux assez beaux, des membres grêles et un ventre énorme qui pointait. Ses mouvements, monotones, sautillants, n'avaient rien de gracieux; elle tenait les bras en l'air, séparés du corps; ses doigts, longs et minces, étaient très écartés. C'était un spectacle tout à fait repoussant que celui de cette dombi-dombi (femme) qui se trémoussait sur place, les seins ballants; elle n'en paraissait pas moins s'amuser beaucoup, et sans se fatiguer, puisqu'elle ne céda pas un seul instant la place à une autre danseuse.
Bientôt l'attention générale se porta sur les héros du jour, les hommes qui dansaient sur la pelouse. Entrés dans le champ clos par le seul côté ouvert, celui qui fait face à l'orchestre, ils s'en rap-