‹ Au pays des cannibalesChapitre 105 sur 185 · MUSIQUE DES NOIRS · texte numérisé non relu

MUSIQUE DES NOIRS

prochent par des mouvements rythmiques el avec des contorsions cadencées, marquant la mesure par des gestes et des grognements. Puis soudain ils s'arrêtent, se dispersent et bientôt reviennent.

La musique, au rythme vif, n'avait rien de mélancolique. Battements uniformes, acccompagnement sourd par les femmes, grognements des hommes, dont les pieds frappaient le sol avec vigueur, tout cela, surtout à dislance, me semblait produit par une machine à vapeur en mouvement. La musique et le chant ne sont que la répétition sempiternelle de strophes toujours les mêmes; les danses, au contraire, offrent quelque variété et se distinguent par des figures

Plumes dont se parent les danseurs.

différentes. Une de ces figures, entre autres, est d'un fort bel effet : six hommes s'avancent, d'un pas ferme et régulier, vers les musiciens, frappant à droite et à gauche, en mesure, avec un tomahawk ou un boumerang. D'autres exécutent des mouvements et des jeux de scène comiques. Exemple : souvent les danseurs s'approchent le poing sur la hanche, les jambes aussi écartées que possible et les genoux en dehors, sans cesser de pousser des grognements. Ils gardent la mesure en sautant.

Danse enfantine, dira-t-on. D'accord; mais je remarquai avec un certain intérêt que le programme était modifié chaque soir de bal. Il y eut plusieurs représentations de ce que l'on pourrait appeler une pantomime, qu'il me serait difficile de raconter, le sens m'ayant en partie échappé. Vis-à-vis des musiciens, du côté libre, on avait bâli une sorte de retrait où les acteurs principaux faisaient leur toilette, cachés

à tous les yeux jusqu'à l'heure de la représentation. Le moment venu, tous s'élançaient hors de leur cachette, plus ou moins bien costumés, coiffés de perruques, de barbes en écorce, le corps bariolé de couleurs diverses, se joignaient au groupe des danseurs et se rapprochaient de l'orchestre, frappant des pieds, se démenant, puis tout à coup s'arrêtaient. Un instant après, les hommes formèrent deux lignes, face à face; deux des plus grotesquemenl accoutrés s'avancèrent et se mirent à courir entre les rangées de leurs camarades immobiles, avec des gestes et des façons de clowns. Le plus curieux de leurs exercices, c'était de les voir s'agenouiller l'un devant l'autre et

f m ds f

m, musiciens. — rf«, danseuse. — /", /, spectatrices. — dfdfd,d, danseurs.

s, *, spectateurs.

enfoncer dans le sol, en s'inclinant, — Dieu sait avec quels gestes, avec quelles grimaces! — un bout de bois qu'ils tenaient de la main droite. Ce jeu de scène dura assez longtemps, à la grande joie du public, et les deux acteurs indigènes firent preuve d'un réel talent comique. Ce dernier défilé emporta tous les suffrages, et l'on me demandait d'un air enchanté si je ne l'avais pas trouvé réussi; mais je ne parvins pas à m'en faire expliquer le sens. Tout ce que je pus saisir, c'est qu'il y avait du diable dans l'affaire.

De temps en temps le public marque sa satisfaction en riant à gorge déployée. Les femmes, le sourire aux lèvres, suivent tous les mouvements des acteurs et s'en divertissent; la danseuse y porte le même intérêt, mais on n'en saurait dire autant du ménétrier assis à son côté. H frappe Tune contre l'autre les deux armes qui lui servent de castagnettes, et chante d'une voix de ténor forte et criarde, mais sans

Page 1