‹ Au pays des cannibalesChapitre 106 sur 185 · MAIGRE CHÈRE · texte numérisé non relu

MAIGRE CHÈRE

trop lever les yeux. Tous ces exercices lui sont connus : ne les voit-il pas tous les jours depuis des semaines? Cependant il jette parfois un regard satisfait sur les corps nus qui pirouettent et gigotent avec de si étranges contorsions. Il ne se lasse jamais de chanter : chaque fois qu'il reprend la strophe, il élève la voix, de plus en plus exalté.

Ces réunions dansantes, que les Noirs civilisés appellent korroberri, témoignent d'une entente parfaite de tribu à tribu, et la fête dont il est ici question avait été organisée par plusieurs peuplades voisines qui entretenaient des relations amicales; mais plus habituellement les korroberris annoncent la On des hostilités et mettent le sceau à la paix conclue entre tribus. Ces fêtes ont eu sans doute une certaine importance dans l'histoire australienne, au. point de vue du développement social des aborigènes : elles ont créé un commerce d'échanges sur certains points du pays et resserré les rapports existants. Malheureusement les korroberris font naître quelquefois de nouveaux conflits, où les outrages aux femmes jouent un rôle, non des moindres.

Les danses commencent quand la lune est dans son plein, une demi-heure avant le coucher du soleil. Sitôt que les dernières lueurs s'éteignent à l'horizon, on se repose jusqu'au lever de la lune. Alors seulement on danse pour de bon, et souvent toute la nuit; mais la pâle clarté de l'astre des nuits ne suffit pas aux danseurs : ils allument en outre un grand feu, dont les flammes rouges, jouant avec la lumière blanche de la lune, impriment à la scène un aspect étrange et fantastique. Vers l'aube il y cul un temps de repos; mais dès le matin les hommes reprenaient leur chant monotone et ces éternels battements qui me réveillaient. A peine le soleil est-il \e\é que la chaleur devient trop forte, et la danse cesse.

Pendant toute la durée de la fête les indigènes avaient montré une grande sobriété. Jamais je n'ai vu de Nègres australiens se réunir pour manger, soit en l'honneur d'un événement quelconque, soit pour le plaisir. Les repas de cérémonie sont donc hors de question, et dans la circonstance présente, tout en s'amusant, on jeûnait à moitié. Les invités ne s'étaient approvisionnés de rien, persuadés que leurs hôtes les nourriraient; aussi durent-ils, pendant les trois jours que dura la danse en cet endroit, se contenter de fort peu de chose.

Les amphitryons, qui croyaient les visiteurs pourvus, n'avaient

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rien préparé pour leur venue. A quelques-uns on remit un peu de tabac, le seul excitant en leur possession, car les Noirs de Herbert river n'en préparent d'aucune espèce. Il fallut se contenter de plaisir et d'eau claire; mais, après trois jours de ce régime, on se mit à la recherche de tobola dans les taillis environnants. Plusieurs journées furent employées a ce travail, après quoi les danses recommencèrent plus loin. Ensuite, reprise des chanls et de la danse, toujours les mômes, pour se mettre derechef en quête d'aliments dans les bois.

De celte façon l'emplacement pour la danse se rapprochait petit à petit de Herbert vale, dont les habitants étaient en excellents termes avec les danseurs ; aussi y fut-il donné deux ou trois représentations dansantes.

Les fêtes se prolongèrent près de six semaines ; mais il peut se passer des années sans que les indigènes s'assemblent de nouveau pour danser ou voir danser, car dans chacune de ces occasions il faut des scènes nouvelles, des chants nouveaux; et poètes aussi bien que maîtres de ballet n'aiment pas trop à se casser la tête.

Lorsque les Nègres s'engagèrent en pays montagneux pour y chercher du tobola, je décidai Nilgora et deux autres Noirs à rester avec moi et Jokkaï; j'étais peu disposé à abandonner un terrain si favorable à la chasse au bungari, surtout avant d'avoir capturé un exemplaire de cet animal parvenu à son entier développement. Ces hommes, las et ennuyés de chercher pour moi tous les jours, auraient suivi de préférence les autres Noirs à la montagne : car les indigènes ont la passion du changement ; ils ont en horreur la routine, la monotonie, et ils voulurent me persuader que les bungaris avaient disparu : c'étaient là de vaincs défaites. Je leur fis la nomenclature détaillée de ce que je leur donnerais; j'allai jusqu'à promettre de leur abandonner tout ce que je possédais, même la chemise que j'avais sur le corps, s'ils me procuraient un bungari. À tout ils répondirent : « Vaïnta bungari? vaïnla? maia, mata! nongarchli iongoul! (Où bungari? où? non, non! un seul dans la forêt!) ».

Enfin, un beau matin, de bonne heure, Nilgora partit pour la chasse avec Balnglan, et en revint dans la soirée, mais bredouille. Le lendemain, nouvelles supplications, et comme mes provisions de bouche étaient épuisées, je leur proposai du tabac; je ne pouvais pas offrir ma chemise à Nilgora : je lui en avais déjà donné une. Pour dernière

NILGORA.

ressource il me restait mon chapeau, ornement dont les Noirs font le plus grand cas. Je pus le lui faire accepter; mais ce sacrifice ne me rapporta rien ; l'homme revint l'après-midi les mains vides, ainsi qu'il était parti.

Nilgora gagna la montagne avec les siens pour assister à une nou-

Nilgora accepte le chapeau de M. Lurahollz.

velle série de danses, tandis que je me dirigeais avec Jokkaï du côté de Herhcrt vale.

Ce Nilgora était un vrai sauvage. Jamais jusqu'alors il n'avait été en contact avec des Blancs, ce qui le rendait plus traitable, quoiqu'il fût par nature très réservé. 11 était toujours armé d'un sabre-baïonnette, dont il me fut impossible d'apprendre l'histoire. La crainte des

Blancs le retenait dans ses montagnes, et celte arme a dû traverser bien des tribus, passer par bien des mains, avant de tomber entre les siennes. La police noire ne fait pas usage de baïonnette.

Nilgora était de haute stature, de forte constitution, et son nez (enait du romain : une preuve de plus que dans la région haute la race n'est pas exemple de tout élément papou.

En revenant vers Herbert vale, Jokkaï fut chargé de porter les peaux dans un sac; elles avaient besoin d'être traitées avec précaution, ce que l'homme comprenait difficilement; par bonheur, le poison dont avaient élé saupoudrées et frottées les peaux lui causait des alarmes véritables, et le rendait plus circonspect.

Le cœur léger, je m'acheminai vers la plaine. Les griffes du bungari sortaient du sac et me rappelaient ce que m'avaient rapporté ces dernières excursions; une plus ample connaissance avec Jokkaï ne lui avait rien fait perdre dans mon esprit, l'avenir me paraissait plus sûr et prenait couleur; enfin je me promettais de meilleurs résultats, aussi longtemps du moins que Jokkaï me servirait de guide. En rapports intimes avec la plupart des tribus les plus sauvages de la contrée, il m'aiderait à organiser des expéditions, à trouver des guides. Sa naïveté et sa bonne humeur en faisaient un agréable compagnon de route, gai, plein d'entrain, moins grossier et moins goulu que les autres Noirs. Son ambition de devenir « homme blanc » l'attachait à moi ; il voulait manger ce que je mangeais, fumer du tabac, apprendre à faire de la galette, à tirer, à panser les chevaux, à porter des habits et à parler anglais. Il me racontait beaucoup de traits le concernant, et je connus par lui des détails précieux sur la vie et les mœurs des aborigènes. Un jour il m'avoua avoir volé chez des Blancs; mais depuis lors il avait d'eux et de leurs armes une crainte salutaire. « Les Blancs sont trop violents », disait-il ; et il déclara renoncer au vol (gramma). Une fois qu'il s'était hasardé avec quelques autres chez un fermier de la côte, il n'avait pu résister à l'envie de s'approprier tout ou partie du contenu d'un baquet de linge : cela lui valut une balle dans l'épaule, et il portait encore la marque du coup de feu par lequel avait été accueillie sa visite aux Blancs.

Mon intention était de me diriger vers les hautes terres. M. Scott, le propriétaire de Herbert vale, avait sa principale station à Valley of Lagoons, à 70 milles vers l'ouest. Sur ces hauteurs il tombe moins

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