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JE RESTE AU MILIEU DES NOIRS

d'eau qu'à Herbert vale : il me semblait pratique d'y passer une parlie de la saison pluvieuse. J'avais rencontré a mon quartier général un homme qui devait suivre le même itinéraire : nous convînmes de faire roule ensemble. Pour Jokkaï, il resta dans les environs de la vallée Herberl. Le lendemain 30 janvier, nous nous dirigeâmes vers Seaview range, où nous arrivions dans l'après-midi ; mon guide me proposa d'y passer la nuil.

J'explorai du regard les montagnes boisées qui se dressaient derrière moi de l'autre côté de la vallée. L'air élail pur, le soleil brillant, et des ombres s'allongeaient jusqu'au fond des crevasses. Une fumée montait du plateau, dans l'éloignement : des Noirs incendiaient la prairie pour se livrer tout à leur aise au plaisir de la chasse au wallaby. Palmiers, fougères, cascades étincclaient aux feux du soleil, et il fallait m'éloigner de ces lieux enchanteurs pour gagner le haut pays, beaucoup moins pittoresque, et goûter à nouveau de la vie de station, au milieu d'hommes blancs. Non, j'avais peine h m'y décider : un puissant attrait m'appelait chez mes amis noirs, et quand je vis l'horizon se teindre des rougeurs du soleil couchant, ma résolution fut bientôt prise : j'attendrais la saison des pluies. Cette année-15, elles commencèrent assez tard.

Mes adieux faits à mon compagnon de voyage, je retournai à Herberl vale, et me lançai dès le lendemain matin à la poursuite de Jokkaï, que j'eus bientôt trouvé. Nous partîmes tous les deux pour la montagne, avec l'intention d'y racoler des hommes, si cela était possible. Une petite tribu que nous eûmes à traverser consentit à nous fournir de quoi grossir notre troupe, et, quelque temps après, nous avions le bonheur de rencontrer Nilgora et son chien Balnglan. On campa au même endroit où les danses avaient eu lieu. Nilgora était devenu bien plus trailable, et avait mis le temps 5 proflt, en ce sens qu'il s'était rassasié de tobola et regrettait la cuisine des Blancs, déjà fort appréciée par lui précédemment.

Dans cette halte de quatre jours il put me procurer une femelle de bungari et son petit : j'étais donc en possession de cinq mâïes et d'une femelle; malheureusement aucun de ces animaux n'avait encore atteint toute sa crue. La femelle avait un petit dans sa poche, mais les Noirs, ne soupçonnant pas la valeur de celui-ci, l'avaient abandonné à Balnglan.

Un jour que j'étais seul au camp avec Jokkaï, il s'écria tout à coup : Poor fellowl — white fellowl Je crus qu'il parlait de moi et lui demandai d'un ton un peu fâché ce qu'il avait. Poor fellow, white fellow — Jimmi l reprit-il en se frappant la nuque. Jimmi, white fellow ngallcgo (Jimmi, homme blanc, dans l'eau).

Il devait y avoir quelque chose là-dessous. Je lui fis avouer que ce Jimmi, l'un de mes anciens guides, avait tué un Blanc, dont il avait jeté ensuite le corps à l'eau. Ce Blanc ayant fait halte au bord du fleuve, non loin de Herbert valc, « pendant que le soleil était grand », Jimmi s'approcha, lui offrit d'aller chercher du bois et d'allumer du feu. Le Blanc accepta, se fit du thé et en but, mais ne s'empressa pas assez, au gré de Jimmi, de lui faire sa part. Pris de fureur, le Noir frappa le Blanc de son tomahawk, au moment où celui-ci portait à la bouche sa tasse de fer-blanc. L'infortuné tomba raide mort, et le Noir jeta le cadavre dans l'eau, après l'avoir dépouillé.

I-ie récit de ce meurtre fit sur moi une profonde impression, et j'aurais dû peut-être me contenter de ce que j'avais récolté là-haut. Une plus longue attenle m'exposait à ne pas m'en tirer avec ma peau à moi; mais vis-à-vis de Jokkaï il n'eût pas été sage de paraître attacher trop d'importance à la chose. Une phrase m'échappa pourtant, que j'aurais dû retenir : c'est que la police noire, dans sa colère contre Jimmi, le mettrait à mort.

Lorsque Nilgora rentra, j'entendis Jokkaï lui annoncer que « la police tuerait certainement Jimmi». Toute la soirée, les Noirs demeurèrent silencieux, farouches, et ke tinrent à l'écart. Sans doute ma phrase imprudente les avait effrayés. Us savaient que la police n'admet aucune distinction de personnes et tue le premier qui lui tombe sous la main; assurément ils payeraient fort cher la communication irréfléchie de Jokkaï lorsque les parents de Jimmi apprendraient qu'il en était l'auteur.

Il fallait se montrer à la hauteur de la situation, d'autant qu'il était en leur pouvoir d'empêcher que la nouvelle du meurtre se propageât. Pour parer à toute éventualité, je résolus de veiller ; cette nuit fut la seule que je passai sans me livrer au sommeil, pendant mon séjour chez les Nègres d'Australie. Comme d'habitude je tirai un coup de revolver pour me rappeler, moi et mon arme, au souvenir de mes hommes.

JIMMI. 317

Les indigènes se couchèrent autour du brasier qui flambait devant l'ouverture de ma hutte; de temps à autre ils me décochaient à la dérobée un rapide coup d'œil ; je les regardais de ma cabane, les yeux à demi clos, à demi couché ! La lumière que projetait le feu nous permettait de nous observer mutuellement, et. pour bien leur prouver que je ne dormais pas, je les envoyai de temps en temps chercher du bois pour entretenir le feu. Je ne m'endormis que vers le matin, accablé de fatigue.

Quand je rouvris les yeux, les premiers rayons du soleil pénétraient dans ma hutte, et j'éprouvai un sentiment de bien-être à me sentir sain et sauf. Jamais, sous le tropique, la fraîche rosée du matin ne m'avait semblé si agréable que cette nuit. Décidé à retourner pour le moment à Herbert vale, je partis le jour même avec Jokkaï, résolu à provoquer le châtiment de Jimmi. Il était nécessaire de prouver qu'un indigène ne peut impunément tuer un Blanc.

Ce Jimmi m'avait souvent accompagné dans mes expéditions : je le connaissais donc bien. C'était un brutal, un entêté, au caractère assez ferme. De plus il avait tué, peu de temps auparavant, une de ses femmes, jeune et jolie, qu'il avait enlevée à son mari. Cette femme, qui se nommait Mollé-Mollé, aimait beaucoup son premier époux et ne se trouvait pas heureuse chez Jimmi, qui vivait avec une autre femme. La jalousie s'en mêla, et Mollé-Mollé, mal vue par sa rivale, s'enfuit pour rejoindre son premier mari. Mais Jimmi la rattrapa et lui fendit l'épaule d'un coup de hache. Il la « marquait » ainsi, selon la coutume et l'expression des Australiens. Une seconde tentative de fuite ne lui réussit pas mieux. De passage à Herbert vale, j'eus occasion de la voir; l'infortunée avait à l'épaule une large phrie béante, dont elle ne paraissait pas trop souffrir. Elle me supplia de tuer Jimmi d'un coup de fusil : « Lui pas bon », disait-elle; mais ses beaux yeux et son sourire coquet ne purent rien sur moi; je me bornai à lui conseiller de retourner chez son premier mari, à la recherche duquel elle était déjà. Cette même nuit elle disparut.

J'appris dans la suite qu'elle avait retrouvé celui qu'elle aimait. Hélas! sa joie fut de courte durée : Jimmi, le plus fort des deux prétendants, reprit la fugitive et lui fit subir de nouveaux supplices. Si je m'en rapporte aux récits des indigènes, il l'aurait tuée à moitié d'un coup de pierre, et renversée sur le sable brûlant, puis recouverte

de cailloux et abandonnée seule, en plein midi. Je la revis plus tard, mais bien changée, pâle, amaigrie, portant des cicatrices nombreuses. Elle était sur le point de suivre Jimmi dans un autre pays, et c'est au cours de ce voyage le long du fleuve, que son mari la tua d'un coup de son tomahawk. Un vieillard l'enterra. Ces derniers événements eurent lieu trois mois après le meurtre de l'homme blanc.

Jokkaï avait grand'peur de tomber sous les coups des Noirs de Herbert vale, pour avoir dénoncé l'assassin; mais je le tranquillisai, l'assurant que son nom ne serait pas prononcé.

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