‹ Au pays des cannibalesChapitre 109 sur 185 · INTERROGATOIRE · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE

en prenant un « propulseur » aux mains d'un des spectateurs; il en frappa Jimmi à la tête : c'était sa manière, un peu trop brutale, d'entamer l'action et d'arracher la vérité^à l'inculpé. « C'est toi qui as tué l'homme blanc! » cria-t-il à plusieurs reprises. Mais il avait

Dalrymple creek.

beau frapper, l'accusé persistait à nier et cherchait, avec ses mains enchaînées, à parer les coups que lui valait son entêtement. « Tu as tué aussi ta femme! » ajoutait le sergent. Jimmi, sans répondre, se bornait à parer coups et bourrades. Enfin le sergent brisa le propulseur sur la tête du malheureux et mit ainsi fin à cette partie de l'interrogatoire, qui sentait trop l'inquisition. Le sergent, dont cette scène avait échauffé les oreilles, suffoquait de

colère; il se relourna et dit d'une voix étranglée : « Le coupable, c'est lui assurément; mais voyons d'abord ce que pensent les Noirs ».

On en fit venir plusieurs, qui, sur interpellation, confirmèrent les dires de Jimmi : non, il n'avait pas tué l'homme blanc; par contre, sur la question de sa femme, Mollé-Mollé, ils étaient tous de la même opinion : elle élait morte de la main de son mari. Cet aveu, pensaient-ils, ne leur faisait pas courir de bien grands risques, puisqu'il ne s'agissait que d'une femme. Aussi Jimmi ne niait pas ce crime.

« Ma foi, cela suffit », grognait le vieux Walter.

« Au fleuve 1 et mettez-le à mort », commanda le sergent à ses hommes.

« Puis vous le jetterez à l'eau, pour qu'il n'empeste pas », ajouta le facteur.

Les Noirs de la police obéissaient à regret aux ordres rigoureux de leur chef. L'un d'eux, nommé David, alla même jusqu'à insinuer qu'avant tout l'inculpé devait produire le cadavre du Blanc, proposition qui tendait à faire traîner l'affaire en longueur. Les policemen auraient volontiers interposé leurs bons offices dans l'intérêt de Jimmi et de ses camarades, en reconnaissance des envois de femmes qui leur avaient été faits pour les suborner.

Le sergent donna l'ordre d'emmener Jimmi au camp et d'en faire prompte justice. Quand le malheureux vit que c'était sérieux, il suivit les soldats, blême et inerte; et les indigènes, restés perplexes jusqu'à ce moment, se joignirent silencieusement au cortège.

Au cours de l'interrogatoire, le surveillant avait fait entendre qu'il ne fallait pas souffler un mol de l'affaire aux Blancs, la police n'ayant pas le droit de pousser les choses aussi loin que le sergent prétendait le faire. Je ne pensais pas non plus que la loi anglaise permît de fusiller un homme sans autre forme de procès, lorsque le coupable n'avait ni confessé son crime ni montré, ainsi que l'avait fait remarquer David, l'endroit où se trouvait le cadavre.

Ayant fort à cœur que tout se passât selon les règles, je me rendis au camp, dans l'intention de communiquer mes scrupules au sergent. Tout y était tranquille. Les hommes de la police en prenaient à leur aise, et le prisonnier, auquel on avait donné de quoi manger, ne se déplaisait pas au milieu d'eux.

Le sergent m'apprit que Jimmi avait tout avoué.

JIMMI EMMENÉ A CARDWELL.

La vue des fusils l'avait rendu plus communicatif ; même il (était entré dans quelques détails : l'attaque avait eu lieu à Dalrymple creek; il avait abattu le Blanc d'un coup de hache à la nuque et jeté le corps dans l'eau. Pour le lieu où s'était accompli le meurtre, il ne se refusait nullement à l'indiquer. J'engageai le sergent à faire conduire l'assassin au magistrat résidant à Cardwell; l'affaire était de son ressort, et l'occasion serait excellente pour se faire montrer par Jimmi l'endroit où était le cadavre. Ma proposition fut approuvée par

Jimmi.

le maître de police, qui d'ailleurs n'avait pas grande envie d'exposer les faits par écrit. Il me chargea de rédiger le rapport.

Jimmi fut placé sur un cheval entre David et un autre soldat dé la police ; les menottes passèrent de ses poignets à ses chevilles, qui furent reliées aux étriers par des chaînettes. Je m'étonnai de voir les policemen attacher le prisonnier de cette façon, mais je n'en soufflai mot : ils devaient connaître leur métier mieux que moi. Ma leitre faisait savoir au magistrat que le coupable avait tout avoué et qu'il était disposé à montrer le cadavre de la victime. Les policemen, qui devaient voyager toute la nuit, ne pouvaient être attendus que le lendemain soir.

Le sergent s'abandonna alors à un dolce far niente fort étrange. Rentré dans sa tente, il se mit à boire le rhum de son chef. Pour plus de commodité, il avait posé la cruche à côté de son lit.

Le lendemain matin j'eus une surprise. David vint me rendre ma lettre et me conta qu'ils avaient eu le malheur de perdre leur prisonnier.

A Dalrymple creek, Jimmi leur avait montré le cadavre au fond du fleuve; puis, épiant le moment favorable, il avait pris la fuile, emportant les étriers, dont il avait arraché les courroies. Comme la nuit était sombre et pluvieuse, il s'échappa sans peine, quoique les soldats tirassent sur lui.

Cette nouvelle — pour moi très désagréable — eut un effet tout contraire sur les indigènes. Ils assuraient que Jimmi briserait ses fers avec des cailloux et se rendrait libre. Je soupçonnai David d'avoir été de connivence avec eux et d'avoir favorisé cette fuite. Je ne leur cachai donc pas mon mécontentement; mais je ne pus discuter avec le sergent sur la conduite à tenir, car je le trouvai ivre mort sous sa tente, et il demeura quatre jours de suite dans cet état. Par instants il reprenait connaissance et se remettait à boire, ou bien il employait ses hommes à rafraîchir sa tente, dont le rideau de fermeture faisait office de ventilateur. Une ou deux fois par jour il faisait le tour de son gîte, appuyé sur deux de ses Noirs, qui le portaient pour ainsi dire entre eux. Mais alors les choses allaient de mal en pis. Profitant de l'occasion, les policemen puisaient à la cruche, et même gorgeaient les indigènes de grogs ou gorrogo. Us prononcent ainsi.

Voilà de quelle façon cet homme faisait respecter la loi et maintenait la discipline parmi ses subordonnés. Quelles étranges idées les pauvres Noirs devaient se faire du bien et du mal! Quand il n'était pas ivre, le sergent répétait volontiers cette phrase : The only tray of civilizing a Black fellotc is lo give him a bullet (Le seul moyen de civiliser un Noir, c'est de lui loger une balle dans le corps).

J'écrivis à M. Staflbrd, supérieur hiérarchique du sergent, pour lui exposer les faits et demander que Jimmi fût puni pour les deux assassinats dont il s'était rendu coupable. Dans le cas où aucune solution ne serait donnée à l'affaire, je me déclarai décidé à la porter à la connaissance du gouvernement.

Mes collections mises eu lieu sûr, je me préparai à partir pour

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