‹ Au pays des cannibalesChapitre 115 sur 185 · ENTRÉE A CARDWELL · texte numérisé non relu

ENTRÉE A CARDWELL

bientôt notre tour! » Il brûla ses six cartouches sans atteindre un seul Noir : aussi avaient-ils perdu toute crainte, et le revolver ne les effrayait plus. On se rua sur lui, on le tua à coups d'épces, et on mutila son cadavre. Puis on mit la maison au pillage, jardin et poulailler; et la femme, emportée sans connaissance à la forêt, y fut retrouvée plus tard assassinée.

Il se trouvait par hasard dans les environs un officier de police en tournée d'inspection avec ses Noirs ; il vint rendre visite à M. O'Connor, seul colon de l'endroit, et ce fut par cet officier que le crime fut découvert; c'est lui qui organisa les recherches, véritable battue qui fut faite de deux côtés à la fois.

Les soldats, qui avaient été souvent hébergés par ce colon, furent pris de rage et pourchassèrent en vrais tigres les meurtriers ; mais deux hommes seulement périrent sous leurs coups, un jeune et un vieux; en revanche, femmes et enfants tombèrent presque tous entre leurs mains. En général, les femmes sont épargnées par les policemen noirs; mais ce jour-là elles payèrent pour les hommes, et les enfants furent jetés dans le feu.

Je tiens le fait de plusieurs indigènes, qui tous me l'ont raconté de la même manière. Il faut donc l'accepter pour vrai.

Nous campâmes tout près de Cardwell, hameau d'une centaine d'habitants, situé au bord de la mer. J'eus à vaincre de grandes résistances pour décider l'un de mes hommes à m'accompagner dans le village; à la fin l'un d'eux y consentit. Pour les autres, ils devaient attendre notre retour.

Notre entrée fit sensation. J'étais à cheval, et Morbora marchait fièrement à mon côté, dans son costume adamique, soutenant d'une main le fusil qui reposait sur son épaule, et traînant de l'autre le cheval aux bagages. Nous devions faire l'effet d'une troupe de bohémiens.

Les gens du village s'assemblèrent autour de nous; ils tombaient de leur haut en apprenant que j'avais pu vivre avec ces Noirs sans être assassiné.

Le facteur, qui commençait sa tournée par Cardwell, leur avait parlé de moi; ils me connaissaient tous. Je descendis à l'hôtel (tout village, n'eût-il qu'une vingtaine d'habitants, possède un de ces établissements) et me fis servir à dîner. Morbora, resté sous la véranda

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pour garder mon cheval, reçut une large portion de restes; ce qu'on appelle là-bas a black fellow's meal. Sans doute il n'avait jamais rien mangé d'aussi délicat, car il fit honneur à ce qu'on lui servit; au reste, tout ce qu'il voyait le plongeait dans le ravissement; ses craintes avaient disparu. Les Blancs entrèrent en conversation avec lui, et j'admirai son talent à employer le peu de mots anglais que je lui avais appris. Il se prenait pour un grand personnage parce qu'il mangeait des mêmes mets que les Blancs.

Je fis une visite au magistrat chargé de la police et lui parlai de Jimmi. Ensuite j'achetai des provisions et nous retournâmes au camp. J'emportais des couvertures de laine pour mes Noirs : car, tous les ans, le jour anniversaire de la naissance de la reine, le gouvernement du Queensland distribue des couvertures aux indigènes, pourvu qu'ils viennent les chercher eux-mêmes.

C'est la seule et unique libéralité de l'État à l'égard de ses sujets noirs, et le jour de la distribution n'était pas encore arrivé. J'obtins cependant que mes gens reçussent leurs couvertures à l'avance. Les Noirs voisins des centres civilisés ne profitent guère de ces largesses, tant ils redoutent le contact des Blancs.

Les couvertures excitèrent la joie et l'admiration générales ; cet article de luxe était inconnu aux Noirs, qui le contemplaient émerveillés; mais ce qui fit sur eux le plus d'effet, ce fut le sac de farine et le sucre que j'avais achetés. Tout cela était assurément peu de chose, cependant les indigènes n'en avaient jamais tant vu. Dans leur naïveté, ils s'imaginaient que tout devait être mangé en une seule fois; avec bien de la peine je leur fis comprendre que ces provisions étaient calculées pour plusieurs expéditions. Je fus surtout chiche de sucre, puisqu'ils pouvaient se procurer du miel, tandis que le sucre m'était devenu un condiment nécessaire, sans lequel mes digestions se faisaient très mal. Il m'arrivait de passer la soirée à mâcher mes aliments sans pouvoir les avaler; j'excitais ainsi la convoitise des indigènes, qui mettaient les morceaux doubles et ne se montraient jamais rassasiés tant qu'ils me voyaient manger. Nous nous dirigeâmes vers les montagnes situées au nord-ouest de Cardwell, et l'on campa tout en haut, sur un plateau herbeux, en pleine brousse.

Des soins exceptionnels furent apportés à la construction des huttes, autour desquelles on draina le sol pour le rendre moins

JOKKAl CUISINIER.

marécageux. La lerre y était d'une fertilité rare, et une vue magnifique s'élendait non seulement sur la mer, mais sur tout le littoral au-dessous de nous. L'œil pouvait suivre aussi la rangée de collines boisées qui se dirigeaient vers le nord.

Environs de Cardwell.

Jokkaï, que j'avais suffisamment dressé pour qu'il pût s'occuper de la cuisine, était tout fier d'avoir à agir pour l'homme blanc. Je lui avais appris à laver, à se tenir propre, et encore ne me montrais-je sévère sur ce point que lorsqu'il devait remplir l'office de cuisinier : dans ce cas-là, d'ailleurs, j'étais toujours présent. Ce qui l'amusait le plus, c'était de pétrir du damper; inutile de le lui demander deux fois. Il se procurait aussitôt l'écorce nécessaire, sur laquelle il dé-

posait avec précaution la quantité de farine fixée, ajoutait de l'eau et travaillait la pâte avec une habileté qu'un boulanger de profession aurait pu lui envier; puis il la pétrissait en forme de gâteau rond, qu'il lançait une ou deux fois en l'air et rattrapait avec les mains, pour montrer qu'il connaissait son métier à fond.

Une fois le petit pain placé sur la cendre, il détachait soigneusement la pâte restée collée à l'écorce ou à ses doigts, et en confectionnait une galette plus petite, qu'il faisait cuire sur la braise pour son usage personnel. De plus, il recevait de moi un morceau de dampcr en payement de son travail.

Plus Jokkaï devenait habile à boulanger, plus la pâte adhérant au plateau d'écorce gagnait en volume ; je l'eus bientôt remarqué, mais je fermai les yeux, n'ayant pas à me plaindre de son indiscrétion sur d'autres points. Je l'autorisai aussi à préparer notre pot-au-feu ; je n'avais plus la boîte en fer-blanc qui servait à cet usage, et nous faisions cuire notre viande à la mode des indigènes.

Tous les jours nous battions la forêt, très épaisse et riche en « avocatiers ».

Les montagnes des environs sont infestées de sangsues1, dont le voyageur serait fort incommodé, si la sueur et la fatigue pendant les marches à travers bois ne lui enlevaient la faculté de penser à ces misères ; il ne s'en préoccupe que lorsqu'il voit le sang couler des blessures faites par ces annélides. Encore n'est-ce là qu'une bien légère souffrance, comparée à celle causée par les tiques, qui pullulent dans les broussailles de cette région. Les Noirs en souffrent peu ou point; mais les Blancs endurent mal les terribles démangeaisons que leur font éprouver les attaques incessantes de ces légions ennemies. Le jus de limon est un remède souverain contre leurs piqûres; j'en faisais provision à chacun de mes voyages à Herbert vale, et dès que je m'en étais frotté, je ressentais un mieux notable. La morsure des grandes tiques de cette contrée, véritables vampires, cause la mort des chiens d'Europe, mais non celle des dingos ; les hommes piqués feront sagement de s'enduire le corps de paraffine : le pétrole tuera les tiques. Ce serait peine perdue d'essayer de les arracher : une partie de l'insecte engagée dans la peau y demeure et peut occasionner

\ . Les indigènes ne mangent pas les sangsues.

UN TULLÀ.

de graves désordres. J'ai connu un homme qui perdit la vue pendant quelques minutes pour n'avoir pas été débarrassé à temps et complètement d'une tique entrée dans son dos.

En chemin mes Noirs découvrirent un tulla (Trichomnts Archeri)

Tulln.

dans une flaque d'eau formée par un torrent. Tous aussitôt de crier: « Iarril »

D'après eux, le grand iarri, que malheureusement je n'ai jamais été à même de me procurer (mais dont l'existence ne fait pas de doute pour moi), se nourrit principalement de la chair de l'animal qu'il avait caché dans l'eau fraîche, avec l'intention de le dévorer plus tard. Ce trait est bon à noter, et l'on serait tenté de croire que

le iarri connaît d'instinct la propriété de conservation que possède l'eau; n'est-ce pas aussi dans l'eau que les indigènes conservent la viande pendant les grandes chaleurs de l'été? Ce qu'il y a déplus vraisemblable, c'est que ce marsupial préfère l'eau à toute autre cachette pour y déposer son butin.

Le tulla avait été caché entre des pierres, tout près du bord. Les renseignements fournis parles indigènes me furent très agréables; ils me laissaient quelque espoir d'arriver à la possession de ce grand carnassier. J'avais, par bonheur, emporté de la strychnine; vite j'empoisonnai le tulla et le déposai sur le bord de l'eau. Plus haul, et toujours à proximité du torrent, je déposai çà et là des morceaux de viande salée et saturée de poison, au grand mécontentement des Noirs, qui auraient de beaucoup préféré les manger. Tous les jours nous allions visiter ces amorces, et comme je craignais que notre chien n'y goûtât, je mis les hommes en garde contre les conséquences de sa gloutonnerie.

Un jour, pour revenir au camp, les indigènes voulurent faire une promenade sans moi à travers les halliers. J'insistai pour qu'au retour ils ne longeassent pas la rivière; je leur conseillai de prendre par les bois : de cette façon ils resteraient éloignés du poison. Quand ils revinrent, je les entendis chuchoter entre eux; ils parlaient de poison, et le nom de Balnglan frappa mes oreilles. 11 me vint des soupçons et je demandai sur-le-champ si le chien avait mangé de la viande empoisonnée. Ils m'assurèrent que non; mais, comme je revenais à la charge, ils finirent par avouer qu'au retour ils avaient longé la rivière, par paresse sans doute, et que le chien avait tiré le tulla hors de l'eau avec ses dents; mais Jokkaï le lui avait si vile arraché que Balnglan n'avait pu en manger. Le récit était à peine achevé que le chien, pris de douleurs d'entrailles, se roulait par terre. Je courus à ma hutte, mélangeai de l'eau et du tabac, que la bête avala pendant que Jokkaï et un autre homme le maintenaient d'une main ferme. Il n'en mourut pas moins, et à la minute Jokkaï le regarda un instant, puis se retourna et se mit à sangloter. Assis à terre, il se tordait les mains d'un air désespéré, et des larmes abondantes lui coulaient sur les joues. L'autre aussi gémissait, poussait les hauts cris.

Bien que je prisse part à leur chagrin, je ne pus m'empêcher de

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