‹ Au pays des cannibalesChapitre 117 sur 185 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Désagréments a Herbert vale. — Nouvelles expéditions. — Chasse à la chair humaine. — Cannibalisme. — La chair humaine est le régal préféré des Nègres d'Australie. — Superstitions qui s'y rattachent. — Le goût chez les cannibales. — Le cannibalisme en Birmanie.

À partir de ce moment je n'allai plus que rarement à Herbert vale. Bien que je n'eusse pas souvent incommodé de ma présence le vieux surveillant, je n'avais pas été sans remarquer qu'il désirait me voir partir. Le bonhomme était un de ces solitaires australiens qu'un long isolement a rendus à peu près insociables.

Je faisais cependant mon possible pour qu'il ne fût pas troublé dans ses vieilles habitudes; mais les peaux de bétes l'ennuyaient, et il supportait mal l'odeur répandue par les squelettes, quoique je les eusse déposés dans un autre bâtiment. Je ne savais plus qu'en faire. Le vieillard était devenu revôche et intraitable. Nous ne nous adressions plus la parole que dans les cas de nécessité absolue.

Jusqu'à ce moment j'avais vécu sur un pied de bonne amitié avec Nelly et le Canaque; certains événements allaient modifier leur attitude à mon égard. Nelly possédait un vieux chien borgne et hargneux, qu'on ne pouvait approcher sans risque; au retour de mon expédition à Cardwell, il ne voulait pas me laisser rentrer dans ma chambre; il abojait, faisait rage et montrait ses crocs. Je lui assenai un bon coup de gourdin ; mais dans ma colère j'avais mal calculé, et le chien tomba sans connaissance. Nelly, accourue sur ces

entrefaites, poussa un cri si terrible qu'il ne semblait pas sortir dune poitrine humaine. Impossible de lui imposer silence ; elle se jeta sur le chien et ne se tut que lorsque son favori eut repris connaissance. Elle croyait que je l'avais tué. L'animal ne tarda pas à revenir à lui, aussi dispos, aussi gaillard qu'auparavant : mais c'en était fait de la bonne entente entre Nelly et moi.

Le Canaque ne prit pas l'affaire à cœur, habitué qu'il était aux criailleries de Nelly ; mais j'allais bientôt l'offenser plus gravement : je lui reprochai sa conduite révoltante à l'égard d'une fillette noire de onze ans, et il ne me pardonna jamais cette ingérence.

Une situation si tendue me rendait Herbert vale encore moins agréable qu'autrefois. Je vivais d'ordinaire avec les Noirs; mes visites à la station étaient rares et courtes; Jokkaï, mon fidèle compagnon, s'employait de son côté à me trouver des hommes.

Un jour que nous traversions une vallée, il me conta qu'au temps jadis elle était habitée par beaucoup de Noirs, dont il ne restait plus trace : d'autres peuplades les avaient décimés et mangés.

Ainsi que je l'ai déjà dit, les tribus australiennes vivent sur un pied de guerre constant et recherchent toutes les occasions de s'ènlredétruire. Elles ne songent qu'à multiplier les surprises, embuscades où elles déploient une abondance d'inventions, une habileté qui pourraient trouver un meilleur emploi. Les haines de tribu à tribu sont nées de cette croyance, que tout Noir ennemi peut, par des sortilèges, semer la mort dans les rangs d'une autre tribu. L'intérêt commande donc de détruire autant d'ennemis qu'il est possible; d'un autre côté, la lâcheté n'entraînant pas la réprobation, les Noirs se bornent à se craindre, à se détester, excepté lorsqu'il se présente une occasion de tuer. Ils parlent beaucoup et agissent peu. Il leur arrive pourtant de s'en prendre les uns aux autres pour tirer vengeance d'offenses et de délits directs, tels que rapt de femmes, chasse sur un territoire interdit, mort mise au compte des membres d'une tribu hostile. Quelques-uns sont poussés par le désir de posséder plusieurs femmes, mais le stimulant le plus énergique, c'est leur goût pour la chair humaine.

Jamais dans leurs démêlés il n'est parlé de conquêtes territoriales. Parfois, à Herbert river, on organise des expéditions dans le but spécial de se procurer de la chair humaine (talgoro). Les plus hardis

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