CHASSE A LA CHAIR HUMAINE
et les plus dépravés de la tribu, ceux à qui ces qualités, bonnes ou mauvaises, donnent de la considération, se réunissent par petites troupes de trois ou quatre hommes et vont rôder çà et là afin de surprendre les petits groupes familiaux disséminés dans le district, et qui ne se composent guère que de quatre à six individus. Comme on n'emporte point de provisions et qu'il faut se pourvoir pendant le trajet, les Noirs avancent lentement, tenus à de certaines précautions pour ne pas être découverts et surpris à leur tour.
Quand ils ont aperçu une famille à attaquer, ils se cachent la nuit dans le voisinage du campement, et la tribu qui n'a rien vu de suspect pendant le jour, s'installe autour du feu dans une sécurité relative. Le lendemain matin, avant le lever du soleil, on entend un vacarme épouvantable. La famille s'éveille effrayée, et chacun cherche son salut du mieux qu'il peut. D'ailleurs l'imagination des Noirs les porte toujours à s'exagérer le nombre des ennemis. Il n'est jamais question de résister, encore moins de défendre noblement les femmes et les enfants. Chacun pour soi ; et ce sont presque toujours les vieux qui sont pris, tués, mangés. La femme est naturellement de bonne prise; rarement on la tue si elle est jeune. Vieille, elle sera violée et mangée.
Il existe donc des cannibales dans le Nord-Queensland et sur bien d'autres points du continent australien. Mes hommes n'en faisaient pas mystère; c'était même, aux heures du soir, le thème habituel de leurs conversations, et j'en ressentais une irritation mêlée de dégoût. Pour l'indigène, rien ne vaut la chair humaine. En pensant au talgoro, ses yeux brillent ; et, si je m'informais de la partie du corps préférée par eux, ils me répondaient en se frappant les cuisses. La tête ne se mange pas, ni les intestins; mais ce qu'ils mettent au-dessus de tout, c'est la graisse dont sont enveloppés les reins. En manger, c'est, à leur avis, s'inoculer une partie des forces du mort; l'effet est encore plus grand, à ce que je crus comprendre, si l'on mange les reins au lieu de la graisse qui les entoure; car une superstition très répandue dans le pays place le centre de la vie dans les reins.
Un Blanc faisant partie de la police fut attaqué par des Noirs, il y a de cela longtemps, dans la province de Victoria. Ils le frappèrent de leurs massues; puis, le croyant mort, ils lui arrachèrent les reins
et s'enfuirent; l'homme reprit connaissance et put raconter ce qui s'était passé; mais quelques heures plus tard il mourait. La graisse dont les indigènes font le plus de cas est celle d'un ennemi frappé en combattant. Ils s'en régalent, s'en réconforicnt et en portent sur eux, dans un panier pendu à leur cou, un morceau enveloppé d'herbes. Cette singulière amulette doit leur donner du bonheur a la chasse et les mener dans la direction du gibier. Je liens d'un de ces
Noirs qu'un jour, nanti d'un morceau de graisse humaine, il traversa l'eau hardiment et marcha droit à un arbre où il trouva un grand serpent bon à manger.
L'anthropophagie du Nègre australien ne va pas jusqu'à manger des hommes de sa tribu. Cependant je pourrais citer quelques exemples du contraire, même des cas où des mères ont dévoré leurs propres nourrissons. En 1885, à une centaine de milles de Townsville, on en mangea un, mort naturellement; la mère, qui avait pris part à cet abominable festin, mourut à peu de jours de là et subit le môme sort. Les infanticides, je dois le faire observer, sont très rares à