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LE GOUT CHEZ LES CANNIBALES

Herbert river, où les mères, en général, chérissent leurs enfants. J'ai eu pourtant connaissance de certains cas où la mère n'avait pas reculé devant le meurtre d'un enfant qui lui était à charge. Cela ne se voit-il pas en pays civilisé?

Et puisque le père seul a droit de vie et de mort, une mère qui tue son enfant agit presque toujours sur Tordre de son mari.

Le cannibalisme règne aussi parmi les indigènes fixés au sud du golfe de Carpéntarie; ceux-là, m'a dit M. White, ne tuent pas pour manger, mais leurs femmes ne dédaignent pas la chair des hommes emportés par une mort naturelle.

Dans le Queensland Occidental, près de Thompson river, station du Westland, une femme appartenant à une tribu de « Noirs civilisés » avait donné le jour à un enfant half-cast (de mère noire et de père blanc); il fut mis à mort sur-le-champ. Tant que la civilisation n'aura pas fait plus dé progrès dans le pays, les enfants nés dans ces conditions seront condamnés par le seul fait de leur naissance. On en a la preuve dans le cas précité : au bout de trois semaines, un homme empoigna le nouveau-né par la nuque et le tint en l'air jusqu'à étouffement complet. Ensuite on le fit rôtir sur des charbons ardents, et les assistants, entre lesquels il fut partagé, le dévorèrent avec avidité. Plusieurs Blancs de la station en ont été témoins ; mais il n'est pas prouvé que la mère ait pris part à ce festin barbare.

La chair des Blancs n'est pas estimée. On sait que Jimmi en avait assassiné un près de mon quartier général, et comme je lui demandais s'il y avait goûté, il me répondit d'un air de dégoût : « Kollé ma! komorbori kauanl (Oh non, très mal au cœur!) » Et du doigt il me montrait son cou, en accompagnant ce geste d'une grimace significative. Tout le monde paraissait être de son avis, et chacun le déclara hautement par la suite.

On serait porté à croire que l'alimentation de l'Australien blanc, laquelle consiste surtout en viande salée, thé et pain, donne à sa chair un tout autre goût que celui de la chair de Noir, dont* la nourriture est presque exclusivement composée de végétaux, et j'ai entendu dire par des « civilisés » que la première a un arrièregoût de sel qui déplaît aux indigènes. La préférence marquée que les Noirs d'Australie accordent à la chair des Chinois, qui se nourrissent principalement de riz et autres légumes, tendrait à ie faire

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croire. Dans le Queensland, mais plus au nord, des Chinois, en deux occasions, furent massacrés par des Noirs pendant mon séjour; et une dizaine de ces « Fils du ciel » auraient, dit-on, servi à banqueter pendant plusieurs jours.

Tout homme qui traverse le territoire d'une tribu qui n'est pas la sienne est traité en ennemi : Chinois et Blancs ont le même sort et sont considérés comme des Noirs d'une autre race venus de pays reculés. A l'occasion on les tue.

La chair humaine n'est pas la nourriture quotidienne du Nègre australien; il est même fort rare qu'il puisse s'en procurer. Ainsi, pendant tout mon séjour à Herbert river, il n'y eut que deux Noirs mangés : le premier était un jeune homme qui s'était risqué sur le territoire d'une autre tribu et laissé surprendre; l'autre, un vieillard qui ne put s'enfuir assez vite quand on attaqua les siens, et fut lapidé. Sa chair fut rapportée à Herbert vale dans des corbeilles. On se tromperait grossièrement si l'on se figurait les anthropophages plus laids que les autres sauvages. Assurément ce sont les plus audacieux et les plus rusés qui font la chasse à l'homme, mais un cannibale peut être fort doux et d'un commerce agréable. Hommes et femmes prennent part au repas. Il y a des cannibales ailleurs qu'en Australie, par exemple au centre de l'Afrique et de l'ile de Bornéo; mais, chose moins connue, un cannibalisme tout particulier règne en Birmanie; j'ai reyu dernièrement sur ce sujet, d'un avocat du pays, M. Chan-Tonn, des renseignements très exacts, que je m'empresse de consigner ici. Cet homme éminent parle de sauvages qui habitent la région montagneuse située au nord-est du Birman ; ces hommes, presque aussi barbares que les cannibales d'Australie, se nourrissent du sang coagulé de leurs ennemis. Versé dans des bambous bouchés, le sang durcit peu à peu, et ces bambous demeurent suspendus au plafond des huttes jusqu'à ce que l'occasion s'offre au chef de la tribu de régaler quelque invité. Alors on brise le bambou, et l'on se délecte à manger ces boudins au sang humain. Si j'en crois l'auteur, les indigènes s'imaginent tenir captifs dans cette prison de bambou leurs ennemis, et pensent, en absorbant leur sang, anéantir leur force, annuler leur puissance.

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