LES NOIRS ONT BESOIN D'IMITER
tirer, à monter à cheval, mais il fut bientôt guéri de l'envie de faire de l'équitation. Pour monter à cheval, il grimpait le long d'un des pieds de devant comme à un arbre, méthode dont le cheval de bagages se montrait peu enchanté. Aussi, rassemblant ses forces, mon vieux Kamk exécuta une cabriole qui fit descendre Jokkaï beaucoup plus vite qu'il n'était monté. Depuis ce jour il renonça à l'équitation.
Le tir lui réussissait mieux, quoiqu'il n'attrapât jamais l'objet visé; mais comme cuisinier il m'était très utile et m'épargnait de la besogne désagréable, seulement il fallait avoir l'œil sur lui. Un jour qu'il devait faire de la galette, au lieu d'aller se laver les mains au ruisseau, ce qui lui semblait une peine inutile, il prit le seau, s'emplit la bouche, et de cette eau s'arrosa les doigts, qu'il essuya ensuite dans l'herbe. Il vint alors me montrer ses mains, pour me prouver qu'il se les était lavées, mais je l'envoyai recommencer ses ablutions d'une manière plus acceptable.
En dépit de tout ce que je pouvais avoir à redire sur son compte, Jokkaï m'était devenu indispensable au point de vue de l'utilité et de l'agrément. Je le faisais souvent rire aussi, et à gorge déployée, lorsque je connus assez la langue pour lui raconter des choses amusantes. Il s'en donnait à cœur joie, au point que les larmes lui coulaient des yeux. Les Noirs saisissent immédiatement le côté comique d'une chose, et le rire ne se fait guère attendre. Ils ont un véritable talent pour le comique, et sont très habiles à singer, à contrefaire. Un jour, un jeune Nègre australien avait reçu un ordre en ma présence; il courut retrouver ses camarades, et je le vis imiter d'une façon remarquable, non seulement les manières, mais le parler de son maître, au grand amusement de tous. Dans leurs danses ils reproduisent d'une façon admirable et les sauts du kangourou et les mouvements graves de Témeu : ce qui fait toujours rire les spectateurs.
Les indigènes se plaisent à copier les faits et gestes des Blancs. Ainsi, mes hommes, ayant remarqué que je me rinçais la bouche tous les soirs, me firent la surprise un beau jour de m'imiter. Une autre de leurs envies, c'était de m'emprunter du savon, non qu'ils y fussent poussés par un sentiment de propreté, mais simplement pour laver leur chemise ou quelque autre vêtement dont je leur avais fait
cadeau. Ils m'avaient si souvent contemplé dans mes fonctions de blanchisseur.
Malgré tout le respect qu'ils professent pour le fusil, les habits, etc., les indigènes se croient bien supérieurs aux Blancs, surtout sur leur propre terrain, et à plusieurs égards ils le sont en effet.