Le mille norvégien vaut moins de 11 kilom
de joli comme leur couleur brune si délicatement striée et ponctuée ! « On les croirait, dit Gould, peints par la main d'un homme qui aurait voulu couvrir toute la coquille de dessins fantastiques. » Les petits ont une allure étrange, due au peu de proportion entre la longueur de leurs jambes, celle de leurs pattes et la petitesse de leur corps. Si ces oiseaux ne sont pas craintifs quand leur croissance est achevée, il n'en est pas de môme pour leurs petits. En deux ou trois occasions j'avais observé grands et petits très attentivement; mais, dès mon approche, les jeunes se dérobaient sans que je pusse retrouver
Cygne noir.
leurs traces, tandis que leurs aînés continuaient leurs allées et venues, comme si de rien n'était. Je fus longtemps à deviner comment ils faisaient pour se cacher si bien et si longtemps; mais un jour j'eus le mot de l'énigme. Un vieil oiseau faisait les cent pas près du bord, accompagné de deux de ses petits ; je me dissimulai derrière un arbre et les laissai approcher. Quand ils furent tout près de moi, je me découvris brusquement, et les petits de plonger bien vite. Ils demeurèrent assez longtemps cramponnés au fond, et je ne les retirai de l'eau qu'au bout d'un quart d'heure.
Le poisson abonde dans cette lagune : perches, anguilles, brochets, d'une espèce particulière, au museau très allongé. Les muges d'eau
douce [Mugit) s'y trouvent en quantités considérables. Ce poisson a une aptitude particulière pour sauter hors de l'eau; malheureusement il lui arrive de retomber lourdement dans le bateau pêcheur, où l'on se hâte de le faire prisonnier.
Quand la lagune est très basse, après des sécheresses excessives, un peut être sûr, en se baignant, de se heurter à des poissons qui souvent vous passent par-dessus la tète.
Gracemere fut d'abord une sheep-station; puis les moutons durent coder la place au bétail, sur toute la région côtière, en raison de humidité du climat et de la très grande mortalité due aux effets pernicieux du spear-grass (Ândropogon contorlw), qui foisonne sur la côte. Celte herbe, si redoutée pour ses propriétés nuisibles, s'attache h la laine des moutons, se fraye un chemin au travers de leur corps cl les fait mourir; voilà pourquoi la station de Gracemere est maintenant réservée exclusivement à l'élève du bétail. Les moutons furent «inmenés du côté de l'ouest, à 350 milles plus loin.
Une remarque en passant, à litre de curiosité! je rencontrai dans Ii banlieue de Gracemere le Phragmites communia, connu des ménagères norvégiennes sous le nom de « roseau à balais ». C'est probablement la seule graminée commune aux flores de Norvège et du Oueensland.
MM. Archer étant Norvégiens, ou plutôt Anglais naturalisés Norvégiens, on apprendra peut-êlre avec quelque intérêt qu'ils furent les premiers Blancs à s'installer sur l'emplacement de la ville actuelle «le Rockhampton, et que plusieurs localités voisines ont été baptisées par eux de noms norvégiens : monts Berserker, Sleipner, etc.
Dans les premiers temps, leurs terrains de pâture n'avaient pas moins de 50 milles en longueur, sur une largeur d'environ 20 milles. Mais en vertu de lois nouvelles, nées du développement de la colonisation, les éleveurs ne sont plus autorisés à conserver les pâturages immenses dont ils ne sont pas propriétaires, dont ils ne jouissent que moyennant une redevance annuelle payée à l'État, [/application des nouveaux règlements réduisit de beaucoup, et en peu de temps, la superficie de cette station; car, à mesure que la population devenait plus grande, des lots de terrain étaient mis en vente. Les choses se passent ainsi dans toutes les jeunes colonies australiennes. Le squatter, grand propriétaire de moutons et de
ENVIRONS DE KOCKHAMPTON.
bestiaux, arrive en premier et s'empare de vastes espaces libres; puis viennent les selectors, propriétaires de moindie importance et s'adonnant plutôt à l'agriculture; c'est à ceux-ci que les éleveurs cèdent la place.
Pourtant le squatter peut acquérir une terre en franc-alleu : ce qu'avaient fait MM. Archer, dont le domaine ne nourrissait pour le moment que 4 000 têtes de bétail. Il est vrai que tous ces animaux étaient des pur sang, et MM. Archer venaient de recevoir de Melbourne un taureau de neuf mois, qui leur coûtait 7 875 francs. C'est
La station de Graccmerc.
principalement pour la viande, et non pour le lait, que les Australiens attachent un tel prix à la pureté de la race.
Le territoire qui avoisine Rockhampton et Gracemere présente certaines différences au double point de vue de la flore et de la faune. Le sol y est accidenté et richement arrosé par des rivières et de petits lacs, dont plusieurs sont bordés de taillis (vine-sembs) qui sauvent s'étendent à perte de vue.
Les arbres à gomme (Eucalyptus) marquent l'Australie d'un cachet à part et donnent à ses forêts un caractère particulier; le nombre des espèces qu'on rencontre dans ce district ne semble pas en rapport avec son peu d'étendue.
Les Eucalyptus tereticornis et brachypoda, excellents pour la char-
pente, abondent sur les points marécageux, mêlés à des groupes de Melaleuca leucadcndron , l'arbre à thé (tea-tree) des colons, d'où s'extrait l'huile de cajeput, utilisée en thérapeutique. Les hauteurs qui dominent la station sont couvertes d'Eucalyptus terminât is ou blood wotd (bois sanguin) el d'une inlînïlé d'arbres appartenant à la même famille. Là où la sécheresse est plus grande, ces collines sont
Paysage lfiè& <!<■ l'iucklioiniitwi.
plantées d'acacias, surtoul d'Acacia Bidwitlii et d'Acacia mlicina; mais V Eucalyptus po{yanlhemo& (buis) se plaît mieux en plaine.
Dans an rayon de 15 milles autour de Rockhampton, les essences bonnes pour la charpente sont eu telle quantité, qu'elles forment à [M>u près le tiers des espèces utilisables en construction, que possède la colonie. Plusieurs de ces [mis sont d'une réelle valeur' au point de vue de la solidité et de la durée; il est regrettable qu'on n'en tire pas parti autant qu'on le devrait. Les colons ne font guère usage de ces précieuses essences que pour des ira vaux grossiers, clôtures ou maisons; cependant ils possèdent dans le Tristiana suaveofem ce
ENVIRONS DE ROCKHÀMPTON.
qu'on peut désirer de mieux pour exécuter des ouvrages sous-marins, et, dans Y Eucalyptus robwta, un excellent bois d'acajou.
La forêt produit, en outre, des parasites et des épiphytes, notam-
Intérieur de forêt [vine~*crubs]. (Voir p. 32.)
ment le Ficus platypoda et le F. Cunninghamit, qui s'accrochent aux grands gommiers, laissent retomber leurs racines de hauteurs vertigineuses, s'enroulent autour de leur tronc et finissent par en amener la mort.
Quoique les arbres à gomme frappent la nature australienne d'une empreinte uniforme et monotone, les environs de Rockhampton, grâce à de nombreux petits lacs et aux formes variées des collines, ne sont pas dépourvus d'une certaine beauté pittoresque. Des nénuphars bleus flottent sur la lagune, et l'on y rencontre, mais rarement, le magnifique Nelumbium speciosum.
Mais le trait le plus caractéristique, ce sont les broussailles qui bordent les rivières. En général, sur un terrain boisé, une espèce d'arbres est prédominante; là, au contraire, sont réunies de nombreuses familles et espèces, dont aucune ne prime sur les autres. Quoique entremêlées, elles n'en forment pas moins un ensemble harmonieux. De cette confusion se dégage, pour l'œil, une impression de vert sombre, excepté toutefois sur la lisière de ces fourrés, où des teintes plus claires apportent une agréable diversion, produite surtout par le Bauhinia Hookerii au feuillage clair et élégant, et par les grandes fleurs blanches du Capparis nobilis.
Les fleurs des champs sont rares, mais non les arbustes. La clématite, Vitis clematidca, et d'autres plantes grimpantes s'enlacent aux arbres, car les Vilis sont largement représentées dans les taillis et par bien des variétés, ce qui a fait donner à ces sous-bois, par les colons, le nom de vine-scrubs. Le Callistemon lanceolalum est très commun au bord des rivières du Queensland : il attire d'autant plus les regards que ses fleurs pourpres rompent l'impression de monotonie causée par le vert trop uniforme du scrub.
Néanmoins on rencontre, en longeant la rivière, de ravissants intérieurs de forêts, et le touriste, en face d'un de ces paysages enchanteurs, se croit transporté au pays de l'idéal. D'ailleurs point n'est besoin d'être un ami passionné de la nature pour s'extasier à la vue des méandres du fleuve, au-dessus duquel les arbres se penchent de la façon la plus pittoresque, pour être impressionné par le silence profond, qu'interrompent seulement le cri d'un cacatois ou les ha! ha! ha! ha! criards de l'oiseau-moqueur. Peut-être verra-t-on cependant, en parcourant la forêt, un grand lézard se jeter à l'eau. Peut-être aussi le bruit desachuteréveillera-t-il quelque poule d'eau endormie, par distraction, sur la rive.
Peu d'oiseaux m'ont intéressé autant que l'oiseau-moqueur d'Australie, malgré ses formes disgracieuses et sa couleur terne. Loin
ENVIRONS DE ROCKUAMPTON. 55
de mériter son surnom de laughiny jackass, il est au contraire d'une intelligence rare; son courage va jusqu'à attaquer sans crainte des serpents venimeux et de grands sauriens : aussi est-il l'ami des colons.
Tout ce qui appartient au règne animal était pour moi d'une importance capitale, et ma collection s'enrichissait chaque jour dans
Oiseau-moqueur.
mes promenades à travers bois autour de Gracemere. Je tuai d'un coup de fusil une Villa utrepilans, oiseau très rare en cet endroit, mais assez commun au Nord-Queensland.
Les environs de Rockhampton ayant été touchés par une civilisation relative, je ne pouvais espérer y trouver fortement représentée la classe des mammifères; ces animaux sont les premiers à fuir devant la civilisation. Pourtant ceux qui sont arboricoles n'étaient pas rares; de ce nombre est l'opossum commun. Les bandicoutes, les
34 Al! PAYS DES CANNIBALES.
dasyures et les potorous élisent domicile dans les hauts gommiers
Rien n'est curieux à étudier comme le mode de construction d'un nid de fourmis blanches. Bâti au sommet d'un arbre, il est relié au sol par une sorte de tunnel qui court le long du tronc; l'arbre est-il incliné de quelque côlé, les fourmis établissent leur communication sur la face inférieure, pour se garder de l'opossum, qui grimpe toujours de l'autre côté. Mes trouvailles consistaient surtout en oiseaux, poissons et coléoptères. Un jour il me tomba sous la main une morue d'eau douce, que les indigènes appellent blackfish ; elle était si peu craintive qu'elle venait me mordre à la jambe pendant que je prenais mon bain, et je pus me convaincre que ce poisson peut vivre neuf heures hors de l'eau.
Sur les hauteurs voisines de la station on rencontre Y Hélix Cunninghamïi, un des plus grands colimaçons terrestres de l'Australie.
Loin de borner mes excursions aux environs de Gracemere, je poussais mes recherches beaucoup plus loin, même à une centaine de milles. Ainsi c'est à Westwood, petit village distant de Rockhampton d'une trentaine de milles, que je fis connaissance avec la famille des Chlamydodera maculata , qui se construisent avec tant d'art des salles de divertissements.
Qu'on ne confonde pas ces salles de jeu avec des nids! Elles ne servent absolument qu'aux ébats des oiseaux. Elles sont établies dans des fourrés, jamais sur un point isolé; mais, tout près de là, les oiseaux joueurs amoncellent des objets bizarres, surtout des coquilles de limaçons, dont ils font deux tas, un à chaque ouverture. L'un de ces tas se compose de trois cents coquilles, l'autre, d'une cinquantaine seulement; et, tantôt sous la tonnelle, tantôt au dehors, on trouvera infailliblement une poignée de baies vertes, qui sont là, comme les coquilles et le reste, pour l'amusement. Assurément la présence de tant d'objets brillants, aux couleurs vives, témoigne d'un certain sens du beau. Un autre talent de ces oiseaux, c'est leur aptitude à imiter les sons : par exemple, dans les fermes, où, par parenthèse, ils exercent de grands ravages, ils ont bien vite appris à miauler comme les chats, à chanter à la façon des coqs.
Je tuai en forêt un jeune coucou (Eudynamis Flindersii) auquel quatre hirondelles (Artamus sordidus) donnaient la becquée. Le même coup de fusil avait abattu l'une des hirondelles. Les trois sur-
fi.
ENVIRONS DE ROCKHAMPTO.N. 57
vivantes revinrent à plusieurs reprises auprès du coucou, sans accorder la moindre attention à leur compagne morte. Alors je voulus m'approcher, mais, à chacune de mes tentatives, elles se précipitaient sur moi, hardiment, comme pour me défendre d'avancer, ou peut-être pour marquer leur indignation et leur colère. Je tuai une des trois restantes et attendis, pour voir ce qu'allaient faire les deux autres. Elles prirent leur vol et revinrent une demi-heure après, suivies de deux nouvelles compagnes.
J'eus la bonne fortune de voir, dans une ferme située hors de la ville, une phalène malfaisante et très singulière : cet énorme papillon suçait le jus des oranges du jardin. Il fallait chaque soir organiser contre ces superbes phalènes une véritable guerre d'extermination. Dans l'Australie tropicale, les exploitations rurales comptent plus d'un ennemi de ce genre ; mentionnons la grande chauve-souris frugivore, ou roussette (Pleropw), qui fait des dégâts considérables dans les vergers. Pour le cultivateur, c'est un spectacle peu agréable que devoir, le soir, se mettre en mouvement toutes ces bandes de destructeurs. Sans ces fléaux des vergers, la culture des fruits au Queensland serait bien plus rémunératrice. Une orange coûte presque aussi cher en Australie qu'en Norvège, et pour les autres fruits les prix sont les mêmes dans les deux pays.
L'abeille, importée d'Europe, n'a pas trouvé la tranquillité dans sa seconde patrie; "attaquées par les teignes, les jeunes larves sont promptement détruites.
De Westwood je me rendis à Peak-Downs. Quel plaisir de revoir, autour de ce village, des fleurs des champs, trop rares en ce pays, sur lesquelles tranchent, pour le régal des yeux, les fleurs rouges spiciformes du Pimelea hxmatostachya.
C'est à Peak-Downs, à 200 milles ouest de Rockhampton, que je reçus ma première impression de la vraie nature australienne; larges plateaux aux arbres espacés, halliers immenses se détachant parfois sur un fond de montagnes peu élevées ; des émeus çà et là, ou quelque petite troupe de kangourous, qui brusquement s'effarouchent : tel est l'ensemble du tableau.
Les marsupiaux sont là en telle multitude que j'en demeurai stupéfait ; et Us sont à ce point gênants, que des squatters s'étaient vus dans la nécessité d'enclore leurs pâturages de haies assez hautes pour
empêcher les incursions des kangourous, qui venaient brouter chez eux. Un propriétaire de moutons me conta qu'en dix-huit mois il avait détruit 64 000 marsupiaux, dont la plupart étaient des wallaby (Macropus dorsalis) et des kangourous-rats (Lagorchestes conspicillatus), plus des milliers de kangourous géants (Macropus giganleus). On laisse pourrir leurs corps sans en tirer aucun profit, car leur chair ne saurait être mangée que par des Noirs. De la peau des kangourous géants, on pourrait faire de fort bon cuir, mais la côte est trop éloignée pour qu'il y ait bénéfice à écorcher la bête. La queue cependant trouve son emploi : on en fait d'excellent potage.
Les squatters de Peak-Downs me firent un accueil très amical ; grâce à eux, mes premières impressions sur la vie dans le bush australien furent des plus agréables. Ils mirent leurs hommes à ma disposition ; les moyens de grossir ma collection ne me manquèrent donc pas. Même une des dames de la station où j'étais hébergé s'offrit à m'accompagner. Nous allâmes tous deux à la chasse de l'émeu et du kangourou, qu'il est facile d'approcher en voiture ; ma jolie compagne tenait les rênes quand je tirais.
Les émeus sont curieux et se laissent approcher à portée de fusil. Un homme me dit avoir mainte fois provoqué leur attention en se couchant sur le dos et remuant les jambes. Lorsqu'un émeu approchait, il le tuait.
Au cours de l'hiver, je poussai une pointe jusqu'à Calliungal, dont les habitants furent grandement surpris de voir combien j'étais sensible au froid ; cela leur semblait si drôle, qu'ils dépêchèrent des messagers à leurs plus proches voisins, les engageant à venir voir un « Norvégien qui gelait en Australie ». Il faut dire que les nuits étaient très froides et que l'eau des flaques gelait; les journées, au contraire, étaient relativement chaudes. Quant à moi, peu accoutumé à ce climat, je n'avais jamais assez de couvertures de laine pour me préserver du froid de la nuit.
Je vis souvent, dans la rivière Dee, qui passe à Calliungal, des ornithorynques (omithorhynchm anatinus) lancés à la poursuite d'insectes aquatiques et de détritus de végétaux, dont ils font leur nourriture. Ils ne laissent voir qu'une partie de leur dos, et leur timidité est telle, que souvent ils plongent avant d'avoir été atteints par les grains de plomb.