CHAPITRE III
Départ pour le Queensland Occidental. — Campement. — Damper. — Chant des corneilles. — Les scrub* de l'Australie. — Chasse au kangourou. — Fidélité d'un oiseau. — Un transport de laine. — Stations. — L'isolement des bergers. — Migrations de rats. — La justice chez les aborigènes. — Puces d'Australie. — La police noire. — Un singulier couteau en silex. — Le boumerang.
Au commencement de juillet je fis mes préparatifs pour un long voyage dans l'Ouest. Apres avoir expédié à Christiania plusieurs caisses d'objets recueillis par moi, je me mis en route en compagnie d'un homme qui devait porter des provisions a Minnie-Downs, station à moutons de MM. Archer à 350 milles ouest de Rockhampton.
Il y avait déjà longtemps que je méditais ce voyage. Le Queensland Occidental m'apparaissait comme un véritable eldorado pour le naturaliste. Aucun zoologue, à ma connaissance, n'avait encore étudié la faune de l'extrême ouest. Peu au courant de la vie de bush en Australie, je n'étais pas fâché d'avoir un compagnon de route pendant les cent premiers milles. Mon guide conduisait une charrette attelée de trois chevaux, ce qui rendait nos étapes relativement courtes, avantage inappréciable. Plus d'une fois je le laissai prendre les devants, et, m'écartant un peu, je tuais ce qui s'offrait à ma vue. La plus grande partie de la journée je m'occupais tout seul, ou à chasser, ou à préparer mon butin ; mais dans le courant de l'après-midi je rejoignais la charrette, dont il m'était facile de suivre les traces. Au coucher du soleil nous établissions notre campement pour la nuit et
nous lâchions les chevaux, après avoir entravé leurs pieds de devant. Ensuite nous allumions un grand feu et préparions notre repas, qui consistait, comme partout dans le bush, en viande salée et en damper, sorte de pain fait de farine de froment et d'eau. De cette pâte on fait une galette ronde et plate qu'on met à cuire dans la cendre brûlante. Ce pain, fort appétissant, a très bon goût tant qu'il est frais; malheureusement il rancit vite et devient dur.
Après le souper il fallait songer au coucher ; une pièce d'étoffe imperméable et des couvertures de laine suffisaient à notre installation, fort sommaire en vérité. Pour plus de commodité, nous dormions sous la charrette, le feu en face de nous. D'ordinaire on n'a pour toit que la voûte du ciel : rien de mieux dans l'Ouest-Queensland, où il ne tombe de rosée qu'après la saison des pluies; mais sur les côtes il convient d'être beaucoup plus prudent. Si l'on n'a pas l'abri d'une tente, il faut s'arranger pour avoir au-dessus de la tête quelque chose qui vous garantisse contre la rosée. Des buissons pourraient suffire, mais le bmhman^ dans son insouciance, néglige presque toujours de prendre cette précaution.
Quel bien-être on ressent à mener cette vie de plein air! Endormi au cri mélancolique des oiseaux de nuit, et bercé par leur chant (le more-pook ! more-pook ! du Podargus n'a rien de désagréable), ou s'éveille avant le soleil, par une matinée fraîche et ravissante, aux accents mélodieux de la corneille d'Australie (Gymnorhina tibiccri), dont les notes rappellent celles d'un orgue.
C'est aux abords d'Expédition Range que nous vîmes les premiers brigalow scrubs, fourrés vraiment inextricables, où l'on ne remarque plus cette variété de plantes qui est le caractère général des fourrés de la côte. Là c'est le brigalow (Acacia harpophylla) qui occupe presque tout le terrain, sur une étendue de plusieurs milles. L'air y est d'une lourdeur étouffante. De loin en loin, un calebassier solitaire (Sterculia rupestris) combat la grise monotonie du paysage. Cet arbre doit son nom à la forme bouteille de son tronc poreux et spongieux, qui pompe beaucoup d'humidité : avantage dont les éleveurs tirent parti pendant les fortes et longues sécheresses. En certains endroits, ce bois, humide et riche en amidon, sert de nourriture aux bestiaux.
Deux ou trois journées de marche à travers cette région grise et