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LE SERPENT GOMME ALIMENTATION

de la hauteur où il se tenait, nous avions peine à distinguer, nous cria qu'il voyait encore un serpent : annonce que les Noirs accueillirent avec des cris de joie. Celui-ci était plus difficile à prendre que le premier, caché qu'il était entre les feuilles, d'où Willi ne parvint à le déloger qu'en manœuvrant son bâton avec autant de force que d'adresse. Enfin le reptile se laissa voir, essaya de glisser de la couronne et d'atteindre le tronc ; mais une trop grande distance l'en séparait. Impossible de remonter, Willi ne cessant de frapper ; alors le serpent se laissa choir : il avait plus de cinq mètres de long; mais, arrêté par la couronne d'un palmier, il s'enroula, rapide comme l'éclair, autour du tronc de cet arbre. Sans abandonner la partie, Willi se laissa glisser à terre et grimpa sur le palmier ; le reptile, qui avait la vie dure, ne lâcha prise que lorsqu'il eut la tête écrasée.

Quand nous voulûmes reprendre le boa, grande fut notre surprise de ne plus le retrouver. On regarda en vain entre les grosses pierres du rivage; nous avions même renoncé à continuer nos recherches, lorsque, à notre vif étorinement, Willi revint traînant le reptile. Il l'avait découvert au fond du fleuve et avait plongé pour l'en retirer.

Les serpents ont la vie singulièrement dure. Celui-ci paraissait mort et ne remuait plus à l'heure de notre départ, ce qui ne l'avait pas empêché de ramper jusqu'à vingt mètres de là et de se blottir au fond d'une mare.

Voulant s'assurer contre des éventualités de ce genre, les indigènes proposèrent de rôtir sur place les serpents; mais, le temps manquant, on se contenta de les nouer l'un à l'autre, jusqu'à notre retour dans la soirée. Fortement attachés à un arbre au moyen d'une branche flexible d'« avocatier », les deux reptiles ne furent pas longtemps à s'enrouler autour du tronc, et lorsque nous repassâmes par là, dans l'après-midi, ils donnaient encore signe de vie. Ils reçurent alors le coup de grâce, et, roulés sur eux-mêmes en cerceaux, ils furent portés au campement, où ils devaient être mangés dans la soirée.

Le feu allumé, les pierres furent bien vite chaudes. Les serpents doivent être apprêtés avec le plus grand soin ; on commença par les rouler en cercles, pour qu'ils prissent le moins de place possible, comme fait le matelot pour les câbles de son navire. Chaque serpent formait un cercle aux anneaux maintenus par un lien de rotang. Grands reptiles, poisson, bœuf, chair humaine, koraddan, se pré-

parent de la manière suivante : on creuse en terre un trou de 50 à 55 centimètres de profondeur, au-dessus duquel on allume un grand feu, et sur ce brasier sont placées des pierres de la grosseur des deux poings. Des qu'elles sont brûlantes, on les retire du feu et Ton enlève le reste du brasier; après quoi on remet au fond du trou quelquesunes de ces pierres, qu'on recouvre de feuilles fraîches, plus ordinairement de native ginger (Alpina cxrulea). Sur ce lit de feuillage on étale la viande, qui sera recouverte d'une nouvelle couche de feuilles, et du reste de pierres brûlantes. Par-dessus le tout on entasse la terre retirée de la fosse creusée; l'ensemble fait reflet d'iin tumulus. Si quelque fissure laissait échapper un peu de vapeur, il faudrait la boucher avec de la terre, afin de conserver la chaleur intérieurement, et on laisse la cuisson s'opérer toute seule. Les indigènes savent exactement quand la viande est cuite à point : jamais ils ne font erreur.

La chaleur dégagée par les pierres dans ce lieu étroit conserve à la viande toutes ses qualités ; lorsqu'on démolit le four, les premières feuilles qui apparaissent sont brûlées ; celles qui entouraient la chair sont au contraire restées fraîches et lui donnent un aspect fort appétissant. Le bœuf ainsi préparé a un goût exquis, et s'il a été cuit enveloppé de feuilles de gingembre, il a déplus un arrière-goût assez piquant.

Au bout de quelque temps de vie en commun avec les Noirs, j'en étais venu à préparer de cette même façon le bœuf salé que j'emportais; mais d'abord j'avais soin de le faire tremper dans le ruisseau, pour le dessaler. Si l'on n'a pas mangé de viande cuite par cette méthode primitive, on aura peine à s'imaginer combien elle peut être savoureuse. C'est le même procédé employé en France pour la cuisson des oiseaux, et en Amérique pour celle des testacés (clams). Cette manière de faire devrait être adoptée, pour la viande et le poisson, par les chasseurs et les pêcheurs. 11 n'est pas indispensable d'avoir à sa disposition des feuilles longues et larges : de l'herbe suffit, pourvu qu'elle soit verte, fraîche et disposée par touffes épaisses.

Quand il s'agit de viande commune, l'indigène ne prend pas tant de peine : il la fait cuire tout simplement sur la braise ou dans les cendres. 11 fait de même pour les larves, coléoptères, oiseaux, œufs et lézards. Les poissons sont traités différemment : on les enveloppe

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