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LE SERPENT COMME ALIMENTATION. 3Ï

de feuilles avant de les poser sur les cendres. La cuisiné australienne, celle des Noirs, n'emploie pas d'eau chaude, ce qui explique l'absence de marmites et de casseroles.

Les indigènes ne conservent point d'aliments, ou bien peu, et jamais crus; ce qu'ils mettent de côté, ils ont eu soin de le soumettre à la cuisson avant de le déposer dans leur hutte. Mais ils ont bien rarement des provisions à emmagasiner.

Dès qu'ils furent cuits à point, les serpents, débarrassés de leur enveloppe de feuillage, apparurent dans un état de conservation parfaite, et pour qu'il fût plus aisé de les fendre, on défit les liens qui les enserraient. Une fois bien allongés, on les ouvrit dans le sens de leur longueur, à l'aide d'une des mâchoires des reptiles, qui servit de couteau. La graisse fut coupée en longues bandes, qu'on répartit entre tous, puis on enleva cœur, foie et poumons; enfin le corps du reptile lui-même fut partagé consciencieusement.

La mâchoire étant insuffisante à ce travail, on se servit des dents pour diviser le serpent en plusieurs morceaux.

Rien n'est perdu, pas même le peu de jus qui coule de la béte ; les Noirs le lèchent, le boivent et s'en donnent à gogo, dévorant jusqu'aux vertèbres, après les avoir écrasées entre deux pierres; mais c'est surtout la graisse qui leur fait venir l'eau à la bouche. Ce qui n'a pas été mangé le jour même est déposé dans un coin de la hutte. Cette fois on mit quatre jours entiers h se gorger des restes, qui allaient entrer bientôt en décomposition. Quand nous levâmes le camp, je fus surpris de voir les indigènes abandonner, sans les brûler, ces rebuts de leurs repas ; car il est dans leurs habitudes d'y mettre le feu afin d'échapper aux sortilèges de tribus ennemies.

La chair du serpent est blanche; son aspect n'a rien de répugnant, mais elle est sèche et à peu près insipide. Par contre, le foie a un goût délicieux qui rappelle celui du gibier, surtout des parties les plus délicates de la gelinotte. Pendant qu'on ouvrait le corps de ces reptiles, il s'en échappait une odeur de bœuf frais, très agréable. Ce gros foie, que je me réservai et payai en tabac, vint jeter un peu de variété dans mon ordinaire, pendant quelques jours. Les indigènes ont une peur affreuse des serpents venimeux, contre lesquels ils sont sans défense; quand ils en rencontrent un, ils s'écartent de son chemin, et s'ils se risquent à le tuer, c'est de loin, à coups de pierres.

Mes hommes s'étonnaient de me voir marcher au-devant des reptiles, que j'assommais avec un gourdin : c'est alors qu'ils reconnaissent la supériorité de l'homme blanc sur les Noirs. Pour ma part, j'étais si bien habitué à voir des serpents, que leur rencontre m'était plutôt agréable, pourvu qu'ils ne m'approchassent pas de trop près. J'admirais l'élégance de leur forme, la grâce de leurs mouvements ; mais leurs mœurs sont peu intéressantes à étudier.

Parmi les serpents d'Australie, dont les deux tiers environ sont venimeux, cinq espèces seulement sont dangereuses pour l'homme.

Le voyageur qui visite pour la première fois les pays tropicaux a peur des serpents; mais ses craintes sont exagérées et doivent être combattues. Si l'on est piqué, il faut faire preuve de sang-froid, car la peur aggrave le mal et ne peut avoir qu'une influence fatale. Il n'est pas rare pourtant qu'un homme du bush mordu par un serpent fasse la folie d'amputer le membre piqué.

Les serpents pullulent en Australie; il faut donc se tenir sur ses gardes, car on en peut rencontrer en plein champ, sur un arbre, dans l'eau et même dans les habitations. Quoiqu'ils ne sortent guère que la nuit, on ne saurait être trop prudent; très sage est cette habitude du bushman de toujours inspecter son lit avant de se coucher.

Un petit garçon des environs de Rockhamplon fut piqué à la jambe par un serpent brun qui s'était caché dans son lit. Il en mourut.

Toutefois les cas de mort causée par la piqûre de serpents sont plutôt rares en Australie. Un homme piqué par un Diemenia (serpent brun) mourut sans avoir ressenti la moindre souffrance; mais je connais des cas où la mort a été précédée de douleurs intolérables.

Au fond, les serpents sont craintifs ; ils fuient presque toujours devant l'homme, et s'ils l'attaquent, ce n'est qu'à l'époque des accouplements. Mais si, par mégarde, on les approche de trop près, leur humeur irritable les porte à vous piquer avec la rapidité d'une flèche.

Les espèces venimeuses sont moins nombreuses dans cette région qu'au Queensland Méridional ; elles n'y sont cependant pas très rares. Un jour que nous étions assis autour du feu, les Noirs se mirent à crier : « Vindchel viridche! » Je sursautai. Mes hommes avaient vu un serpent dans ma hutte, et le reptile, effrayé par leurs cris, était allé se chercher une nouvelle cachette.

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