RETOUR A HERBERT VALE
Malgré des efforts réitérés, je ne pus le faire sortir du feuillage qui clôturait ma cabane : je supposai qu'il s'était glissé dans les herbes dont la hutte était entourée. Tout à coup, au milieu de la nuit je fus réveillé sans savoir ni pourquoi ni comment : je ne percevais aucun bruit, et, malgré la clarté projetée par le feu, je ne distinguais pas un seul objet de nature suspecte. Je demeurai couché, sans remuer, selon mon habitude. Soudain je vis s'avancer un serpent sur ma gauche ; il se dirigeait lentement et sans bruit vers ma tête. Je le laissai continuer son chemin tranquillement jusqu'à ce que sa queue eftt disparu derrière ma joue; quelques instants après je me levai, changeai de place et allai achever ma nuit de l'autre côté du feu. Si j'avais fait le moindre mouvement, j'aurais, bien sûr, été piqué.
Nous étions à la fin de juin. Bien que nos dernières excursions eussent offert quelque intérêt, elles n'avaient pas été aussi fécondes en heureux résultats que les précédentes. Je ne devais plus compter, dans cette région, sur beaucoup de trouvailles. Eussé-je vu devant moi un champ vaste et riche à explorer, j'aurais pu difficilement poursuivre le cours de mes expéditions : trop de choses me manquaient et j'aurais eu à surmonter trop d'obstacles.
J'étais loin de m'ennuyer, cependant je commençais à soupirer après le retour. Non seulement je n'étais entouré d'aucune des choses auxquelles j'étais habitué, mais je vivais depuis bien des mois avec des êtres qui ne savaient même pas prononcer mon nom. Le désir bien naturel de me retrouver en milieu civilisé passait à l'état de nostalgie poignante. On peut être un naturaliste acharné, mais on est homme avant tout, et c'est un sentiment qu'on se garde bien d'étouffer.
Je retournai donc à Herbert vale, où je me mis en mesure de repartir poui* le Queensland Central. Mais il me fallait engager quelques indigènes pour porter mes bagages, et surtout mettre beaucoup de prudence dans mes choix. Les Noirs de la station m'inspiraient peu de confiance ; pour les autres ils auraient craint de tra-
verser des pays inconnus, où, trahis par leur langue, ils seraient bientôt tués et mangés. Jokkaï seul témoigna le désir de suivre Mami, et seulement si un autre noir de Herbert vale se joignait à lui ; cet autre, c'était Ghinaman, celui qui m'était le plus antipathique. Cet abominable gredin m'avait causé beaucoup d'ennuis, on se le rappelle sans doute. Enfin il me fallut avaler la pilule, car je ne pouvais songer à partir seul.
J'empaquetai avec le plus grand soin, dans des toiles, toutes les pièces que j'avais préparées : ces toiles étaient faites avec de vieux sacs que le facteur m'avait rapportés de Cardwell.
Les paquets étaient nombreux, et mes chevaux avec leurs fortes charges ressemblaient à des chameaux. Jokkaï et Ghinaman, qui portaient des objets plus légers, conduisaient les montures. Moi, je marchais derrière eux.
En récompense de ses bons et loyaux services, j'avais fait présent à Jokkaï d'un costume complet : c'était tout ce que je pouvais faire pour lui. Il était très fier de son premier habillement et se sentait aussi plus rassuré : les Noirs étrangers comprendraient qu'il était au service d'un Blanc, et les indigènes y regardent à deux fois avant d'attaquer un Noir vêtu à l'européenne : ils ont peur de recevoir une balle de son maître. Dans les derniers temps Jokkaï avait beaucoup parlé d'aller en Norvège, sur « la grande eau, dans le grand canot ». Sûr d'y trouver de la farine et du tabac autant qu'il en voudrait, il prendrait une femme dans le pays, mais il n'en voulait qu'une et il la lui fallait blanche ; à son avis, c'était mal d'en avoir deux.
Je lui avais appris à dire Norge\ et le but du voyage projeté était ce pays aux « montagnes d'aliments et de tabac ».
Pendant le trajet mon vieux cheval de bagages tomba du haut d'un escarpement et glissa à reculons jusqu'en bas, où il resta sur lé flanc avec une partie de sa charge sous lui. Je le remis sur jambes ; les dommages étaient insignifiants. A l'exception de ce petit accident, j'arrivai sans encombre à la ferme de M. Gardiner, à Lower-Herbert, et j'y fus reçu avec beaucoup d'amabilité.
Bien des choses étaient changées et j'eus de la peine à m'y reconnaître. Une plantation de cannes à sucre poussait près de là. Des
i. Norge se prononce Norgue et veut dire « Norvège ». (V. M.)