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ADIEUX AU PAYS DES NOIRS

cannes remplaçaient les broussailles; la vie et le mouvement régnaient de toutes parts. Je me procurai quelques caisses, dans lesquelles j'emballai mes collections, et je fus bientôt prêt à m'embarquer sur le fleuve, dans une gabare qui devait me descendre jusqu'à Dungeness. Jokkaï, très préoccupé de ce qu'il voyait et entendait, posait pour le grand personnage et se gavait de sucre. En vérité, c'était bien l'habit qui faisait le moine, mais tout lui était si nouveau et lui paraissait si extraordinaire qu'il éprouvait une sorte de gêne. Depuis longtemps du reste, il avait renoncé au voyage « sur la grande eau » et il lui tardait de regagner ses montagnes.

Mes mesures étaient prises pour qu'il ne lui fût fait aucun mal dans ce pays qui lui était étranger, et pour qu'il pût retourner en toute sécurité auprès des siens. Pourtant, avant d'embarquer, je lui demandai s'il voulait m'accompagner en Norvège. Un haussement d'épaules, accompagné d'un non catégorique, fut sa réponse; sur ce, je lui serrai la main et lui dis adieu. On ne lisait pas la moindre trace d'émotion sur son visage pendant qu'il me regardait avec ses grands yeux bruns, de dessous son chapeau à larges bords. La gabare glissait lentement, et je suivais des yeux, non sans tristesse, mon ami noir, resté seul sur le rivage. Le souvenir me revenait de tant d'heures passées côte à côte près des feux de nuit.

En quittant la terre des Noirs, en disant adieu à la vie de montagne, je me sentais agité de sentiments divers. Que de beautés naturelles ! que d'impressions inoubliables ! Lorsque le soleil tropical illumine les halliers de milliers d'étincelles et que des perles de rosée tombent des arbres ; à l'heure où l'oiseau de paradis australien li»se et dispose ses plumes magnifiques, où la nature se réveille avec une intensité de vie qu'on peut plus aisément s'imaginer que décrire, il est triste d'être seul à jouir de ces beautés. Et lorsque la pleine lune laisse flotter ses pâles rayons sur la crête des montagnes boisées ou sur les vastes plaines; quand la brise caresse doucement les frondes des palmiers, et qu'à ce murmure viennent s'ajouter les notes mystérieuses de quelques nocturnes, une impression de mélancolie profonde vous envahit, et le sentiment de la vraie beauté vous pénètre.

Je ne regrettais pourtant pas cette population. Venu à Herbert river plein de sympathie pour une race que le colon chasse devant lui à coups de carabine, j'en repartais, après de longs mois passés dans la

société des Noirs, n'ayant gardé de mon enthousiasme pour eux qu'une sorte d'intérêt.

L'expérience m'avait appris que, même en pays barbares, les hommes ne sont pas toujours aussi bons qu'ils devraient l'être.

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