‹ Au pays des cannibalesChapitre 134 sur 185 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Scylules. — Racines communes à plusieurs dialectes. — Mois apparentés. — Grammaire compliquée. — La langue à Herbert river. — Comparaison entre quelques dialectes.

Une race placée si bas sur l'échelle de la civilisation ne peut avoir de langue écrite. Cependant ces Noirs échangent des idées au moyen de traits et de dessins, et communiquent de tribu à tribu à l'aide de figures gravées sur une scytale en bois (message stick) de 10 à

■w-iffir;.

Scylalc du Qucensland Central.

15 centimètres de longueur sur 2 à 3 de large. De ces scy taies, les unes sont plates, d'autres rondes et de la grosseur du doigt. A Herbert river un homme de ma connaissance m'en fit voir une qui lui avait été adressée et dont il comprenait parfaitement les signes; vite il confectionna un bâtonnet de même forme, sur lequel il grava sa réponse en lignes droites, courbes et irrégulières, comme celles de la scytale qui lui avait été envoyée. Celle qui est représentée ici est du

Queensland Central. L'un des côtés représente la palissade articulée qui entoure une parcelle de terre ; les points indiquent de l'herbe et des moutons. Sur d'autres scytales on incise des dessins réguliers composés de lignes droites ou circulaires, comme dans une broderie, ce qui a pu donner lieu à des interprétations fausses et faire supposer que ces bâtonnets ne servent qu'à justifier de la mission du porteur. Cette opinion peut être fondée dans certains cas, mais à Herbert river elle s'est trouvée combattue par mon expérience personnelle.

Chaque peuplade a sa langue propre ou, tout au moins, son dialecte particulier. Les tribus ne se comprennent pas entre elles, peut-être est-ce à cause des sentiments hostiles qu'elles nourrissent les unes pour les autres. Une tribu connaît et parle au besoin la langue ou le dialecte de ses plus proches voisins, mais elle méprise ceux avec lesquels elle est en hostilités ouvertes, et tourne en ridicule leur langue et leurs expressions.

Une langue qui n'est pas écrite se modifie continuellement, si bien qu'on remarque une légère différence entre la prononciation des jeunes et celle des vieux.

Si l'on adresse trois ou quatre fois la même question à un Noir, sa dernière réponse sera prononcée autrement que la première, même s'il a employé les mêmes termes.

La différence est grande entre les langues des diverses parties du continent australien, et cependant l'on a cru reconnaître une sorte de parenté entre elles, et il est admis aujourd'hui qu'elles ont une commune origine.

En tout cas, une chose est certaine, c'est qu'on retrouve bien des mots dans des endroits tellement éloignés les uns des autres, qu'ils ne peuvent être nés d'influences directes.

Ainsi j'ai su qu'un Noir de Clermont comprenait la langue parlée à Àramac et à Georgina river, quoiqu'il n'y fût jamais allé. Celte analogie dans l'ensemble des mots n'a rien cependant qui les assimile à ceux dont l'introduction, due à des Européens, n'est pas de source australienne. Le colon qui va d'une contrée à une autre y porte souvent des mots de la langue des Noirs, qui se trouvent ainsi transplantés sur un terrain nouveau. Venus de Victoria et de la Nouvelle- Galles du Sud, nombre de ces vocables émigrés ont acquis, par la civilisation, leurs droits d'entrée. Combien ont été introduits par les

Noirs et adoptés dans la presque totalité du continent civilisé ! Je citerai: iariman, « cheval » ; dillibag, « panier » ; kabra, « tête1 »; biridji, « ventre »; gin\ « femme » ; gramma, « voler » ; fcae/, « ne pas » ; boudgarij « excellent » ; korobberri, « fête dansante » ; dingo^ « chien » ; etc. D'autres mots encore, empruntés aux indigènes de continents étrangers, ont été apportés par des Européens : pikeninnU introduit par des Blancs, était venu de chez les Nègres d'Afrique. En Amérique les enfants nègres sont appelés picaninny; et lorsque les Blancs vinrent en Australie, ils donnèrent le même nom aux enfants des indigènes de ce nouveau continent.

Ces mots « civilisés » prennent difficilement racine dans la langue des Noirs; les aborigènes n'en font usage que lorsqu'ils causent avec des Blancs. Transportés d'une région à l'autre, ces termes ne jouent dans leur nouvelle situation qu'un rôle très effacé. Il existe entre les divers idiomes une parenté naturelle facile à démontrer. Quantité de mots sont à peu près semblables sur d'immenses étendues du conti* nent ; œil en est un exemple frappant :

A Caledon bay, près du golfe de Carpentarie, oeil se dit mail ; à Endeavour river, près de la cote nord-ouest (16° lai. sud), meul; à More ton bay (29° 1. s.), mi II; à Porl-Macquarie (35° 1. s. et à 168 milles au sud de Sydney), me; à Port-Jackson (Sydney), mi ou me; à Limestone creek (140 milles à l'ouest de Sydney), milla ; dans la tribu Yarra (Victoria), mit; à King George sound (sur la côte sudouest, à 55° 1. s.), mil; à Herbert river (à 18° 1. s.), mill.

Le chiflre 2 présente le même intérêt; son nom varie peu dans l'étendue du continent: bular, bulara, buloara, budœlar, burlay bulla, buled, buulrai, pullet, pular, pollai, bolita7 bulicht, bollowin, etc. En Tasmanie il se dit pualih; 1 et 5 sont au contraire presque toujours différents. Le petit tableau suivant facilitera la comparaison de ces noms de nombre.

On peut également trouver une racine commune dans les pronoms personnels : Je se dit : ngaïa, nganya, ngatoa, ngaii, ngaï, ngie, ngan, nguy ngeipa, ngâpe, etc. ; tu : inta, nginla, nginte, nginda, nginy ninna, nindu, nginne, etc.

1. Un glossaire du commencement de ce siècle donne ce mot comme employé à Port- Macquarie (cahbrah) et à Port-Jackson (cabbra).

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