CIVILISATION ET DÉMORALISATION
gènes augmente bien vite, ils perdent leur ancienne confiance en eux-mêmes, leur sentiment d'indépendance, et s'habituent à compter sur ce que leur donnera l'homme blanc. Aussi se tiennent-ils de préférence aux environs des stations et des villages, où ils pourront se procurer de l'eau-de-vie et de l'opium, dont les Chinois immigrants leur auront bientôt donné le goût.
Je ne connais pas de spectacle plus répugnant qu'un camp de ces Noirs déguenillés et importuns, marqués de tous les vices de la civilisation. Pour moi qui arrivais du Queensland Septentrional, où les sauvages m'avaient laissé une impression de candeur, il m'était douloureux de voir l'avenir qui attendait là-bas mes amis.
Peu de temps avant mon départ pour l'Europe, je visitai un campement de Noirs civilisés, près de Rockhampton. Déjà de loin je reconnaissais l'odeur de l'opium, et m'étant approché je fus témoin d'une scène repoussante. On voyait autour des feux quelques êtres pâles ; la pipe d'opium ne les quittait pas, et des regards perdus sortaient de leurs yeux caves.
Je m'avançai vers l'homme que je cherchais. Il était amaigri et sa peau jaunâtre avait un aspect maladif ; c'est avec peine qu'il put m'adresser la prière de lui donner de l'argent pour s'acheter de l'opium. Je l'avais vu un mois auparavant fort et bien portant : à cette heure il était décharné et sans doute à deux doigts de la mort.
Je détournai les yeux et montai à cheval, peiné que ce fût là ma dernière impression du monde des Noirs.