CHAPITRE XXIX
Dévotion. — Religiosité. — Noirs au service des Blancs. — Humeur changeante. — Colons et indigènes sur les confins de la civilisation. — Moralité. — Combat à outrance. — Cruauté des Blancs. — Avenir des Nègres d'Australie.
Un Noir qui avait été élevé chez les Blancs fréquentait les tribus de Peak-Downs, où je passai quelque temps. Il savait lire et écrire et» le dimanche, envoyait quelquefois chercher à la station un livre de prières, dans lequel il faisait une lecture aux autres Noirs de la tribu ; tous admiraient sa supériorité. Quand il leur lisait un chapitre de la Bible, il ne devait pas y comprendre grand'chose. Une vieille femme de la tribu étant venue à trépasser, il demanda de nouveau à emprunter le livre de prières pour « lire » sur la morte, comme il l'avait vu faire aux Blancs. À la fin on lui en fit cadeau d'un exemplaire. Après avoir lu le titre : Book of Common Prayer$, il le rendit en disant qu'il ne voulait rien de commun.
Les indigènes australiens sont rebelles à toute influence religieuse; rarement on a pu leur inculquer au delà d'un semblant de christianisme. Du reste, ils n'ont pas l'occasion de se trouver en contact avec la religion chrétienne, car il y a peu de missionnaires en Australie; les tentatives faites, surtout dans le sud, y ont rencontré peu de succès, à cause des nombreuses difficultés contre lesquelles on doit lutter : l'insensibilité des Noirs et l'hostilité des Blancs.
Pourtant, si les missionnaires recueillent peu de fruits de leurs tra-
vaux, ce n'est pas que la race australienne soit complètement rebelle aux choses de la religion chrétienne.
À mon avis cependant, on ne pourra faire d'un Nègre d'Australie un chrétien qu'en l'élevant, dès son jeune âge, hors de sa tribu. On a constaté que dans ces conditions il peut acquérir un développement intellectuel assez avancé. Plusieurs indigènes ont appris ainsi à lire, à écrire, à chanter, etc. On prétend même qu'ils apprennent plus facilement que les enfants blancs : aussi ils oublient plus vite.
Le plus haut degré de civilisation auquel les indigènes puissent atteindre, c'est d'être à même de diriger une partie des travaux de station. Dans la maison on emploie surtout des femmes; il y en a toujours deux ou trois dans chaque station ; assez bonnes servantes, elles sont mauvaises cuisinières. Les Noirs font surtout de bons bergers, parfois préférables aux Blancs. Ils montent admirablement à cheval et possèdent un don tout particulier pour refréner la fougue, l'ardeur sauvage d'un cheval; mais ils ne savent pas le dresser à une allure régulière et rapide. Dans toute station ils sont presque indispensables au service des bestiaux. Ils reconnaissent une bêle entre mille, et la soignent mieux que ne le ferait un Blanc.
Ces Noirs « civilisés » prennent bientôt les habitudes de l'homme blanc, et tiennent à être bien habillés ; quelques-uns vont jusqu'à se raser, se laver, user d'essuie-main : ce sont de vrais bushdandies. Ils prennent alors une haute opinion de leur valeur personnelle, de l'importance de leur situation, et se croient non seulement égaux, mais supérieurs aux Blancs. Il n'est personne qui se croie un plus grand personnage qu'un Nègre australien à cheval, bien vêtu, la pipe de terre allumée, la poche pleine de tabac et d'allumettes.
Cette « civilisation », qu'ils acquièrent assez vite au contact des Blancs, n'a aucune action sur le sang, et c'est exceptionnellement que leur bonhomie naturelle prend le dessus sur leur bestialité. Quelque heureux qu'ils se trouvent chez les Blancs, ils languissent loin de leurs forêts. En règle générale, ils sont obligés, tout au moins une fois par an, de faire un voyage de vacances, pour aller voir leur tribu et prendre part aux parties de chasse ou de plaisir. Si l'on cherche à les en empêcher, ils deviennent désagréables et n'ont plus de cœur au travail. Avec leur amour du changement, ils quittent souvent Jeur patron pour un autre, même s'ils n'ont rien h lui