UN TRANSPORT DE LAINE
néanmoins la faune de l'un des versants est très différente de l'autre, et la nature y revêt un tout autre caractère. Les collines franchies, on rencontre des volées de cacatois à gorge rose, Cacatua roseicapilla, qu'on ne voit jamais sur le versant oriental. Dès lors nous sommes dans le Queensland Occidental, pays riche en pacages immenses où vaguent et broutent des millions de bêtes ovines : nous venions d'entrer sur les fiefs des squatters, ce dont nous eûmes bientôt la certitude. Quel trait plus caractéristique de la vie de bush en Australie, que la rencontre d'un chargement de laine arrivant du fond de la plaine immense. Dix- huit ou vingt bœufs robustes traînent d'un pas lourd, par une chaleur lorride qui leur fait tirer la langue, un wagon chargé de ballots de laine. Le bouvier, couvert de poussière et bruni par le soleil, marche à côté de la « caravane », un long fouet à la main. Sa famille s'est installée sous une tente haute comme
ihtïkiéM *>My Ifi 0/ b,
Transport de lai no.
une maison, et disposée au-dessus des ballots. Quelques moutons et quelques chèvres forment arrière-garde.
Ces conducteurs de charrois (carriers) gagnent leur vie à transporter des laines, des stations reculées de l'ouest aux villes de la côte, et en rapportent des provisions de bouche. Leur vie se passe donc à voyager. Tout carrier est propriétaire de la charrette et des bêtes qu'il emploie. S'il est marié, et s'il possède plusieurs attelages, il en confie un à sa femme, qui manie le fouet aussi bien qu'un homme.
La rencontre de grands troupeaux de moutons prouvait la proximité de Minnie-Downs, but de notre voyage; un mois de séjour m'apprit à mieux connaître la vie de station.
L'élève du bétail, branche principale de l'industrie du pays, exerce une action manifeste sur tout ce qui touche, en Australie, à la vie commerciale. Dans les colonies les plus anciennes, les terres où paissent moutons et bestiaux appartiennent en propre aux éleveurs ;
mais partout ailleurs, dans le Queensland, c'est le gouvernement qui loue ses terrains de pâture aux squatters, aristocrates et richards de la province.
11 n'est pas rare qu'un squatter possède jusqu'à 200 000 moutons sur sa station ; sur celles à bestiaux on compte souvent 15 000 tètes, et certains éleveurs ne regarderont pas à dépenser 50 000 francs pour l'achat d'un taureau de belles formes, et 15 000 francs ne leur semblent pas un prix trop élevé pour un bélier de race.
Une station est en quelque sorte un petit village. Outre le corps de logis principal, occupé par le squatter lui-même ou par son régisseur, il s'y trouve des cases pour les ouvriers, une boucherie, un bâtiment d'entrepôt pour la laine, et un bazar où l'on peut se pourvoir de la plupart des articles de nécessité. Près de l'eau — car toute station a son étang, à moins qu'une petite rivière ne la traverse — une place est réservée au jardin potager, cultivé le plus souvent par d'industrieux Chinois, considérés comme les meilleurs des jardiniers, mais délestés par les colons. Leur principal mérite consiste à arroser avec un zèle infatigable, matin et soir, que le soleil brille ou que la pluie tombe. Tout Chinois, pour obtenir droit de résidence au Queensland, doit payer une somme de 750 francs.
Le stock-yard est un enclos indispensable dans chaque station. C'est là qu'on accule les bestiaux lorsqu'on veut opérer une rafle; mais surtout on y enferme les chevaux le matin, pour que les hommes de corvée puissent les y retrouver. Car presque tous les travaux s'exécutent à cheval, et en Australie il est bien peu d'hommes qui ne sachent pas monter.
De si riches pâturages imposent naturellement une forte somme de travail, dont la plus grande partie est nécessitée par la surveillance des moutons. Le voiturage des laines à la côte coûte souvent plus cher que le fret de la côte en Angleterre. Malgré tout, l'élève des moutons donne des bénéfices qui atteignent jusqu'à 30 pour 100. Le bétail est abattu dans les villes, où on l'amène vivant. Quant au lait, le Queensland n'en lire presque aucun parti1 : ainsi, dans une station d'environ 10 000 tètes, la traite ne portait que sur trois ou quatre vaches. On s'en tient presque exclusivement à produire des animaux
1 . Les vaches étant à moitié sauvages, il est assez difficile de les traire.