COLONISATION DE L'AUSTRALIE
Depuis longtemps déjà on avait supposé qu'il devait j avoir de l'or en Australie : parmi les déportés couraient des bruits de gisements qu'on aurait découverts dans les montagnes Bleues; mais le gouvernement n'attacha pas d'importance à ces racontars, et la chose ne fut pas suffisamment examinée.
• En 1851 un changement complet s'opéra, car le gouvernement acheta pour une forte somme, à un chercheur d'or de Californie, de riches gisements qu'il avait indiqués dans les montagnes Bleues. Mais aussitôt que, par celle mesure, le gouvernement eut donné sa sanction à la recherche de l'or, un mouvement indescriptible se lit dans toute la colonie. Les bruits de l'étendue et de l'immense richesse des gisements prirent consistance de nouveau et furent acceptés comme des vérités indéniables. De tous côtés, des gens affluaient en masse \ers les sources de richesse nouvellement découvertes, car ils s'attendaient à trouver l'or pur en si grande quantité, qu'ils n'auraient qu'à le retirer du sable et à en emplir leurs poches. Aussi leur désappointement fut-il grand lorsque, arrivés dans la terre d'or promise, ils apprirent par expérience qu'il fallait travailler péniblement des mois et même des années pour acquérir cette richesse qu'ils ambitionnaient. La plupart des aventuriers qui s'étaient rués sur les gisements pour parvenir en un tour de main à cette aisance qu'ils n'avaient ni la force ni la persévérance de se procurer par le travail dans des conditions normales, retournèrent à Sydney tout découragés, après avoir flâné un mois ou deux dans les placer*. Leur fureur d'avoir été ce qu'ils appelaient « trompés » faillit coûter la vie au chercheur d'or californien qui avait découvert les gisements.
Cependant une masse de chercheurs d'or se réunirent peu à peu dans les montagnes Bleues, et comme le travail rapportait énormément, l'affluence fut si grande que la petite colonie Victoria, qui venait d'être fondée, fut sur le point d'être totalement abandonnée. Pour l'empêcher de périr complètement, les autorités de Melbourne promirent une forte somme à celui qui découvrirait des gisements aurifères en Victoria. Et effectivement, peu de temps après, on en découvrit près du fleuve Yarra, à quelques milles seulement de Melbourne, et, un peu plus tard, à Ballarat et à Bendigo.
On trouva tout d'abord l'or à Ballarat de la façon ordinaire, c'està-dire dans le lit d'un fleuve ; mais ce gisement s'épuisa et l'on ren-
contra une épaisse couche d'argile sous le sable du fleuve ; aussi abandonna-L-on le travail, pour rechercher de nouveaux gisements. Heureusement qu'un traînard eut l'idée de retirer la couche d'argile et il se trouva alors en face d'immenses masses d'or, qui garnissaient l'ancien lit du fleuve. Pendant des siècles, le courant avait charrié de l'or des montagnes et l'avait déposé dans les creux des rochers. Ces creux ou pockels (poches) contenaient souvent pour plusieurs milliers de livres sterling d'or. En moins d'un mois, Ballarat devint le placer le plus riche du monde.
La fièvre de l'or allait jusqu'à la rage. Melbourne étail presque désert; des gens de toutes les classes de la société e! de tous les coins du monde abandonnèrent leur position et leur home, pour tenter la fortune. A Melbourne on vit même les sergents de ville abandonner leur service, les fonctionnaires leur bureau et les matelots leur bâtiment.
Quoique la population des colonies affluât vers les placers et qu'elle arrêtât ainsi, pour un temps, le développement normal de ces mômes colonies, l'Australie n'en fut pas moins dédommagée bien au delà, par l'immigration colossale qui se fit. Dans l'année qui suivit la découverte des gisements, plus de 100000 émigrants débarquèrent à Victoria, qui ainsi, d'un seul coup, doubla le nombre de sa population, et le quintupla dans les cinq années suivantes. Cette colonie, qui comptait à peine 4000 âmes en 1850, en avait en 1860 environ 1 300 000. Les découvertes de placers qu'on avait faites suffisaient à expliquer ce courant formidable. En dix ans on produisit, en Victoria seulement, de l'or pour une valeur de deux milliards et demi de francs.
Dans ces conditions, il est tout naturel que l'argent n'ait eu que peu de valeur; les pièces d'or circulaient comme la monnaie de billon, et un chercheur d'or pouvait donner à un coiffeur 25 francs pour se faire couper les cheveux. On ne prenait même pas la peine de faire de la monnaie.
On raconte maintes histoires caractéristiques de l'âge d'or de ces arrogants coureurs de fortune. Un jour, un chercheur d'or qui était sorti pour s'amuser, entra dans une auberge où il commanda un déjeuner de 250 francs. L'hôtesse le regarda, sourit et répondit qu'elle ne pouvait pour l'instant lui donner un déjeuner aussi cher.
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Le prix le plus fort élail 5 fr. 75. « Well », dit le chercheur d'or, il fallait lui donner ce qu'il y avait, et la femme de servir de son mieux, du chaud, du froid, du grille, du bouilli : bref elle fit tout son possible pour contenter le grand seigneur. Celui-ci s'assit, examina les différents plats avec la supériorité d'un gourmand et fit la grimace : ce n'était rien pour lui. il sort alors de sa poche un volumineux paquet de banknotes, en extrait une de 250 francs, la place entre deux beurrées, la mange en guise de sandwich et l'avale avec du Champagne. « That's, what I call a ten pounds breakfasl (Voilà ce que j'appelle un déjeuner de 250 francs) », dit-il ; puis il paye et s'en va.
Une autre fois, deux Irlandais entrèrent dans une auberge pour se reposer pendant qu'on changeait les chevaux de la diligence. Ces Irlandais étaient des chercheurs d'or qui avaient fait fortune et qui retournaient dans leur île Verte, les poches pleines d'or.
Ayant appris que l'aubergiste était Irlandais aussi, le patriotisme les grisa et ils résolurent de boire à la santé de la vieille Irlande, avec du Champagne naturellement. Cinquante bouteilles de ce noble breuvage furent commandées en l'honneur du pays. Mais à peine eurentils payé leurs 1 250 francs cl cassé le col des deux premières bouteilles, que le cocher crie : « Tout le monde en place ! » Les Irlandais remontent dans la diligence, font un signe de la main en forme d'adieu et continuent leur voyage, laissant à l'aubergiste le soin de boire les quarante-huit autres bouteilles.
Le bénéfice moyen pour chacun en particulier n'était pourtant pas très grand, et cette industrie finit par prendre des formes plus régulières. Peu à peu ce travail est devenu un chaînon de l'exploitation des mines, commencée depuis longtemps déjà pour le cuivre, le charbon et l'étain, et dont l'importance sera sans doute très grande, plus tard, pour l'avenir de l'Australie. De nouveaux placers, découverts dans les régions septentrionales, y ont attiré des aventuriers et frayé ainsi de nouvelles voies à l'immigration ; mais, dans son ensemble, la colonisation a conservé sa physionomie primitive, c'està-dire pastoral et agricultural.
Le développement des colonies a pris une forme particulière dans le Queensland tropical surtout, par le fait des Chinois, qui ont envahi tout l'archipel Indien et pénétré dans l'Australie, restée si longtemps fermée.
On a essayé d'élever des barrières pour protéger le travail national, et, comme en Amérique, on a frappé de douane tout article importé; mais celte mesure el d'autres analogues n'ont pu jusqu'ici arrêter le courant et l'empêcher de pénétrer. En 1887 le gouvernement chinois refusa de ratifier un traité qui eût rendu presque impossible toute immigration de coulis.
Pourra-t-on, d'une (açon ou d'une autre, mettre un frein à ce courant, ou formera-t-il, dans le cas contraire, un courant inférieur dans l'immigration européenne? Ce sont là des questions qui ne sont point encore résolues. Cependant il semble impossible que cette immigration puisse jamais supplanter l'immigration européenne.
Les Canaques étant plus aptes que les Blancs à travailler dans les pays chauds, le développement semble devoir être celui qui s'est produit en Amérique, c'est-à-dire une population de planteurs ayant sous leurs ordres des ouvriers de couleur.
Le pays lui-même a donné aux diverses industries son caractère particulier. L'élève du bétail ainsi que l'agriculture exigent des étendues immenses. Mais, la culture de la terre n'étant pas fort en honneur, il s'ensuit que les centres ont beaucoup de peine à se former. Les points choisis les premiers pour centres de colonisation eurent une importance capitale pour le monopole commercial : ce furent les centres de l'intelligence, des plaisirs, et là accoururent les immigrants qui ne s'occupaient pas d'agriculture et n'accaparaient pas les terrains, se contentant de s'établir dans le premier endroit venu, pour y tenter de se créer des moyens d'existence. On s'explique ainsi facilement qu'une population de 5 millions d'individus, répartie sur une étendue immense, ait deux villes, Melbourne et Sydney, qui comptent environ 400 000 habitants, et que le tiers de toute cette population habite les cinq plus grandes villes.
La séparation des différentes colonies se rattache d'une façon très intime à la répartition inégale de la population. Le développement indépendant des deux centres de gravité, Melbourne et Sydney, devait forcément diviser en deux colonies la Nouvelle-Galles du Sud (1851). Déjà depuis 1825 la Tasmanie avait obtenu son gouvernement indépendant à Ilobart. Et le développement de Brisbane fut la cause de la séparation du Queensland, qui, en 1859, s'érigea en colonie indépendaute et qui en six ans doubla le chiffre de sa population. Le besoin