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L'ISOLEMENT DES BERGERS

Les Queenslandais de l'Ouest ne s'étonnent en aucune façon lorsque huit à dix mois se passent sans une goutte de pluie. Moutons et bestiaux n'en conservent pas moins leur embonpoint toute l'année, grâce aux excellentes qualités de l'herbe, nonobstant son apparence sèche et sa couleur grise, qu'une averse changera en un beau vert.

Malgré cette insuffisance de pluie, bien des personnes sont persuadées que TOuest-Queensland deviendra, avec le temps, un pays à blé fort riche. Le terrain contient une argile brune très fertilisante; |

c'est l'eau qui manque; mais on cherche à s'en procurer par des moyens artificiels. Pour le moment et dans les conditions actuelles, il est même difficile de conserver des fleurs dans les parterres.

En allant à Thomson river, je m'arrêtai une nuit chez un berger irlandais qui vivait isolé, sans commerce avec les hommes, uniquement occupé de ses moutons. Ermite original et pédant, -il avait adopté et menait de préférence cette vie solitaire, à laquelle il était fait depuis longues années. Il ne permettait pas qu'on le troublât dans ses habitudes et déclarait avec une franchise australienne que tout, dans sa cabane, devait garder la place qu'il lui avait assignée. Mais, une fois qu'on avait accepté ses manies, il devenait facile de s'entendre avec lui. Au fond cet homme incarnait le type des anciens bergers d'Australie, qui ne semblent plus être de notre temps ; et quoique ses cheveux eussent grisonné dans le bush, il avait gardé souvenir de son origine. « L'Angleterre, disait-il, est trop puissante ; il en sera d'elle comme de la Rome antique. »

Après le repas du soir il étendit par terre des sacs qui devaient me servir de couche. Pour moi, n'ayant pas encore envie de dormir, je sortis. La nuit était claire, le ciel étoile, cl la lune éclairait de sa lumière froide les solitudes du paysage. La Croix du Sud semblait frissonner dans le bleu glacé du firmament, tandis qu'au-dessus de la plaine aux tons gris et des arbres vert foncé, régnait une atmosphère pure, d'un froid d'hiver ; mais dans l'intérieur de la cabane un feu flambait, dont on apercevait la lueur à travers les lucarnes.

J'ouvris la porte et trouvai l'ermite agenouillé devant son lit. J'en fus profondément impressionné. Ce vieillard vivait donc seul avec son Dieu dans le bush australien!

Aux environs de Thomson river je pus étudier le nardu (Marsilea). La graine de cette plante, écrasée et réduite en poudre, sert à l'ali-

mcn talion des indigènes. Un douloureux souvenir se rattache au nardu : c'est de sa graine que vécurent les célèbres explorateurs Burke et Wills jusqu'à l'heure où les tortures de la faim amenèrent leur mort.

Le bonheur voulut que mon arrivée à la station de Westland coïncidât avec la tenue d'un korrobberi, fête dansante des naturels. Presque toute la nuit j'entendis le chant monotone dont ils accompagnent leurs danses ; la mélodie était bien australienne, mais, comme on le voit à la page 55, les paroles étaient entremêlées de mots anglais.

L'eau, dans l'intérieur du pays, n'est guère potable; souvent elle contient une telle quantité de vase, qu'il faut la soumettre à l'ébullition pour précipiter cette bourbe. Tantôt elle est blanche de craie, tantôt noirâtre, effet des feuilles qui s'y accumulent et pourrissent. Cela n'est pas pour arrêter le bushman qui a soif, il boira cette eau telle quelle, et j'ai vu de ces insouciants se désaltérer à une mare où des charognes de moutons achevaient leur décomposition. Si l'on ne tombe pas plus souvent malade, c'est qu'on fait bouillir l'eau avant de la boire, surtout celle qui est destinée à faire le thé. Les eaux, cependant, ne sont pas toujours aussi nuisibles à la santé qu'on pourrait le craindre; néanmoins j'ai rarement négligé de les faire bouillir avant d'en faire usage; et, ne pouvant pas toujours, en voyage, descendre de cheval pour allumer du feu, je m'habituai à me passer de boire, même une journée entière; mais comme je me rattrapais, le soir, quand j'avais le bonheur de tomber sur de l'eau buvable! Un jour je vidai deux fois mon pot à eau en l'espace d'une heure.

Il va sans dire que la transpiration est abondante sous un pareil climat ; heureusement les sueurs se dissipent avec une telle rapidité que le corps se maintient sec, même à cheval, sous les rayons verticaux du soleil. •

Un mois après mon départ de Minnie-Downs , j'étais à Windex station, à 650 milles de Rockhampton. J'y fus accueilli comme on l'est partout dans le bush australien. Là encore m'attendait une large hospitalité : invitation me fut faite de séjourner quelque temps, ce qui me permettrait de visiter les environs. Le propriétaire, qui avait un goût marqué pour la zoologie, m'assura que ma peine ne serait

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