LA POLICE NOIRE
portables que je dus renoncer à suivre l'expédition. Tout mouvement, surtout quand j'étais à cheval, déterminait en différentes places, sur mon corps, des ampoules, qui disparaissaient, il est vrai, dès que je me tenais en repos. Je me résignai donc à une inactivité complète, allongé sous la véranda du poste de police.
Cette police noire, native police, a été organisée par le gouvernement du Queensland en vue de protéger les colons. Elle stationne sur les points de la colonie où les indigènes sont encore tenus pour
Inspecteur de la police nuire.
dangereux. Ce corps de police est composé de naturels pris dans d'autres provinces, et par conséquent ennemis des Noirs contre lesquels on les emploie. 11 est commandé par un Blanc et par un sergent.
Ces hommes, armés de carabines et excellents cavaliers, portent un uniforme. Plusieurs fois l'an ils quittent leurs baraques, d'assez misérables cabanes, pour entreprendre des voyages d'inspection à travers le vaste district placé sous leur surveillance. Que des Noirs aient tué un Blanc, la police se charge de les punir; mais s'ils s'en prennent aux bestiaux, le squatter exigera leur dispersion. A mesure que la civilisation se développe au Queensland, on réduit le nombre
de ces policemen ; actuellement il n'existe plus que de rares stations dans le nord et l'ouest de la colonie.
J'ai eu la chance de meUre la main sur un couteau en silex, inestimable à mes yeux; les indigènes de Georgina river s'en servent pour une opération qui rend l'homme incapable de procréer1. L'instrument, très pointu, a trois côtés, dont deux bien aiguisés. La lame paraît donc èlre à deux tranchants. Le manche est fait d'un morceau de résine noire (d'eucalyptus vraisemblablement), mais peinte en rouge avec une terre colorante. On enfonce le couteau dans le manche après avoir, au préalable, amolli la résine au feu. A l'autre bout de la poignée on a fixé un morceau de bois plat orné de figurines peintes à la craie. La gaine est formée de plaques en écorce de bois-thé, juxtaposées et liées par une sorte de fil que je crois fait de poils d'opossum tordus. L'extérieur du fourreau est blanchi à la craie ; la pointe en est ornée d'une petite houppe en duvet de cacatois, peinte en rouge. Pour se procurer la matière première de ce couteau, les indigènes allument du feu sur la roche ; de l'eau versée ensuite sur la pierre en amène le refroidissement. Alors la roche se fend, et il devient aisé d'en détacher des fragments. Cet instrument en silex est le mieux travaillé de tous les outils australiens que j'ai vus. Il a
1. Cette opération (mika opération) est un hypospadias artificiel pratiqué par les indigènes qui vivent a l'ouest de Diainantina river, et par ceux qui habitent les districts s'étendant à l'ouest et au nord, jusqu'au golfe de Carpentarie. Elle n'est pas, comme on pourrait le supposer, la conséquence d'une pénurie d'aliments, car le pays nourrit des rats, des poissons; et des légumineuses, telles que le nardu, le pigtveed, etc., y viennent très bien. Dans certaines peuplades, tous les enfants, moins une réserve de 5 pour 100, sont soumis à cette opération ; chez d'autres, ce sont les hommes faits qui doivent se soumettre aux prescriptions de la loi dès qu'ils ont eu un ou deux enfants. Il existe pour ces solennités un cérémonial particulier : on abat des arbres qu'on fiche en terre tout autour du lieu où se fera l'opération. A en croire un jeune homme de Georgina river, que j'ai pu examiner, la raison de cette mutilation serait que les Noirs n'aiment pas à être assourdis, dans leur campement, par des cris d'enfants ; il ne leur plaît donc pas d'en avoir beaucoup. Lui n'avait pas été opéré, n'ayant pas encore été père. D'après les éclaircissements qui m'ont été donnés, l'incision, de 3 à 4 centimètres de longueur, s'étendrait à peu près jusqu'au scrotum. On commence par cicatriser, avec des pierres brûlantes, les lèvres de la plaie , qu'on maintient écartées au moyen de bâtonnets. Cette ouverture donnera passage à l'urine et au sperme. Les indigènes de ces contrées sont gros et bien faits. M. AVhite, éleveur à Rocklands, au Qucensland Nord-Ouest, et habile observateur des mœurs des naturels, vit pour la première fois de ces mutilés en 1876, à Boulya ; il attribua ces blessures à quelque accident. Mais dans la suite il en vit d'autres, et en grand nombre, qui tous lui déclarèrent que ce traitement n'avait de raison d'être que la crainte d'être affligés d'une trop nombreuse progéniture. (Voir pour plus de détails les articles du baron N. von Miklukho-Maklaï dans la ZeiUchrift fur Etnologie, Berlin, 1880-1882.)